Economie

«L'emploi se déplace de l'industrie vers les services, mais pas à qualité équivalente»

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Lionel Fontagné, membre du Conseil d'Analyse Economique, est l'auteur du rapport «Désindustrialisation, délocalisations» paru en 2005. Pour lui, cette crise est la plus grave qu'ait connu la France depuis l'après-guerre. Eclairage sur son contexte, ses co

«L'emploi se déplace de l'industrie vers les services, mais pas à qualité équivalente»

Assiste-t-on actuellement à une accélération de la désindustrialisation en France ?

Lionel Fontagné. Il faut d'abord s'entendre sur la définition du terme. Ce que les économistes appellent désindustrialisation, c'est la baisse de la part de l'emploi industriel dans l'emploi total. Ce qui n'est pas nécessairement une mauvaise chose, car cela peut signifier que l'emploi augmente simplement plus vite dans un secteur que dans l'autre. Structurellement, dans l'industrie, la production augmente plus vite que l'emploi en raison d'une hausse de la productivité, qui entraîne par ailleurs une baisse du prix relatif des produits industriels. L'emploi se déplace de l'industrie vers les services. Il s'agit d'une évolution de fond.

A cela s'ajoute un élément conjoncturel, qui est la transmission de la crise financière à l'économie réelle. La valeur ajoutée industrielle amplifie le cycle : les fluctuations dans l'industrie ont toujours été supérieures à celles du PIB. Cela crée une accélération du phénomène structurel.

Un mécanisme franco-français est également à l'œuvre : la France a un problème de compétitivité industrielle en Europe, qui se fait sentir très durement quand les marchés se contractent. Cependant, l'élasticité des exportations à la demande est moins forte en France qu'en Allemagne, ce qui nous fait moins profiter des booms mais nous permet d'être moins touchés quand il y a des contractions.
Au final, cette crise va avoir pour conséquence de faire fermer plus vite des usines qui auraient pu, autrement, être encore maintenues.

La désindustrialisation a commencé il y a longtemps, et vous parlez de phénomènes d'ordre structurel. La crise actuelle est-elle cependant plus grave que ce que la France a déjà connu ?

Oui, je crois qu'on n'a jamais rien vu d'aussi grave depuis la Seconde Guerre Mondiale. En effet, il n'y a jamais eu une telle contraction d'activité sur une si courte période. Ce phénomène arrive au plus mauvais moment, à cause des problèmes de compétitivité structurels de la France.

En admettant que l'on ne pouvait pas lutter contre la désindustrialisation, s'y est-on bien préparé ?

"Un manque d'anticipation sur ce que doit être une économie moderne"

Je pense qu'il existe un déficit d'anticipation sur ce sujet, et plus globalement un manque de réflexion sur ce qu'est une économie moderne. Et ce malgré les efforts de la Commission européenne, avec le processus de Lisbonne relatif à l'économie de la connaissance, qui préconise d'être davantage présent dans la recherche et l'innovation. Nous avons des manques à tous les niveaux. Les pays du Nord de l'Europe sont bien plus avancés que nous dans ce domaine.

L'action publique, nationale et européenne, joue-t-elle son rôle en matière de politique industrielle ?

Il existe un commissaire européen à l'industrie, qui émet des recommandations claires sur les politiques industrielles. Cependant, on voit dans cette crise les difficultés d'une action concertée. Ce sont plutôt les Etats qui ont réagi.

Quid du rôle des syndicats dans la désindustrialisation ?

Ce qui manque dans le système français selon moi, c'est une relation de confiance. La grande différence avec l'Allemagne, c'est que nous sommes incapables d'asseoir tous les partenaires autour de la table pour réorganiser l'entreprise. Les Allemands l'ont fait. Ils ont accepté des délocalisations et une renégociation du contrat salarial, en contrepartie de quoi les entreprises se sont engagées à maintenir l'emploi. En France nous préférons fermer des usines, pour les rouvrir ailleurs dans le meilleur des cas.

Quel est l'impact de la désindustrialisation sur le secteur des services ?

"Un ouvrier non qualifié qui tente de se recycler dans les services sera moins bien payé"

Cela va de pair. Une partie de la désindustrialisation correspond à une externalisation vers des emplois de services. Les intérimaires qui travaillent dans l'industrie sont aussi comptabilisés dans les services. De surcroît, les entreprises industrielles elles-mêmes sont de plus en plus tournées vers le service, comme dans l'automobile, par exemple. L'industrie a changé de modèle. La frontière devient de plus en plus floue entre les deux.

Normalement, les emplois industriels sont remplacés par des emplois de service, mais il faudrait que ce soit des emplois à qualité équivalente. Or, pour un travailleur non qualifié, les rémunérations seront supérieures dans l'industrie, où une formation très courte suffit pour être opérationnel sur un poste. Un ouvrier qui tente de se recycler dans les services sera moins bien payé.

Dans votre rapport en 2005 sur la désindustrialisation et les délocalisations, vous dressiez une liste de « dix priorités pour assurer un avenir à l'industrie française ». Sont-elles toujours d'actualité ? Quelles sont les nouvelles priorités ?

"La priorité n°1 : comprendre pourquoi les entreprises de taille moyenne ne parviennent pas à se développer"

La priorité numéro un est de comprendre pourquoi les entreprises de taille moyenne ne parviennent pas à se développer en France. La deuxième est d'accompagner l'évolution vers l'industrie de demain, qui sera une industrie d'innovation. Cela passe par la R&D et la formation.

Par rapport à 2005, il y a un mieux. La LME, le Fonds stratégique d'investissement sont des bonnes choses par exemple. Mais les mesures qui ont été prises ont été plus que contrebalancées par la dégradation de la compétitivité industrielle. Pendant un temps, l'avantage de change a dopé la compétitivité de façon artificielle et masqué le problème. Aujourd'hui, on se réveille en observant que l'Europe a bien résisté partout où elle était positionné sur du haut de gamme. L'Allemagne a montré sa force en combinant qualité et prix maîtrisés. C'est là la spécialisation européenne, et ce à quoi nous devons tendre. 

Propos recueillis par Raphaële Karayan

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