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L'Usine Maroc

L’émergence du Made in Africa

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en couverture Le poids de l’Afrique dans la production industrielle mondiale ne représente encore que 1%. Mais la croissance du continent s’accélère et attire de nombreux entrepreneurs étrangers.

L’émergence du Made in Africa
Lors du sommet de Durban, les chefs d’État des cinq plus grands pays émergents ont émis l’idée de se doter d’une banque de développement.
© Lors du sommet de Durban, les chefs d’État des cinq plus grands pays émergents ont émis l’idée de se doter d’une banque de développement.

A Durban, le PDG d’Aspen Pharmacare savoure sa réussite : "Ce groupe est parti de rien voilà quinze ans et, aujourd’hui, nous sommes le neuvième producteur mondial de génériques." À la tête du laboratoire pharmaceutique sud-africain, Stavros Nicolaou pilote 25 usines dans ce pays et d’autres unités en Tanzanie ou au Kenya. "À la création de l’entreprise, les experts conseillaient de tout faire fabriquer en Inde. Mais on peut tout à fait produire en Afrique du Sud avec des standards mondiaux. On relocalise même d’Allemagne !", lance le patron de ce groupe de 6 000 personnes, qui a dégagé 1,25 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2012, en progression de 20%.

De plus en plus d’investissements étrangers

Depuis l’emballement de la croissance du continent (5% par an en moyenne de 2000 à 2012), d’autres industriels ont pu faire le même constat. Les projets d’usines se multiplient. Dans les biens de consommation, Nestlé, qui dispose déjà de 36 unités de production en Afrique, en a inauguré trois nouvelles en 2012 en Angola, au Mozambique et en République démocratique du Congo. Procter & Gamble prévoit d’investir cette année 450 millions de dollars pour renforcer la capacité de ses sites marocains et sud-africains et créer un site supplémentaire au Nigeria. Quant à Coca-Cola, il a l’intention d’injecter 12 milliards de dollars dans ses sites d’embouteillage africains d’ici à 2020. Dans les biens d’équipement, le français Fives dit étudier une implantation sur le continent, pour suivre l’essor de cimenteries, de sucreries ou d’autres sites automobiles ou aéronautiques. Au total, les flux d’investissements étrangers vers l’Afrique ont triplé en dix ans, atteignant 46 milliards d’euros en 2012, même s’ils restent concentrés en grande partie dans les matières premières.

"L’Afrique est comparable à la Chine d’il y a vingt ans. Le rythme y est plus lent, mais elle suit le même développement. C’est là où il faut être", s’enflamme Sébastien Breteau, le PDG d’Asiainspection. Ce spécialiste du contrôle qualité en Chine a ouvert trois bureaux à Durban, à Lagos et à Tanger pour inspecter les usines africaines. Le continent noir, avec son milliard d’habitants, sera-t-il le futur atelier du monde ? C’est aller un peu vite en besogne, car l’industrie y reste faible et part de très loin. Elle ne représente que 1% de la production mondiale. Depuis vingt ans, cette part n’a guère progressé et repose sur une poignée de pays comme l’Égypte et la Tunisie (deux États à la peine), l’Afrique du Sud surtout, ou le Maroc qui attire par dizaines les sous-traitants automobiles, dans le sillage de Renault. Ailleurs, c’est le néant ou presque. Au Nigeria, deuxième puissance africaine et poids lourd de l’or noir, le secteur manufacturier ne pèse que 4% du PIB !

Mais l’émergence d’une classe moyenne dans certains pays (Ghana, Nigeria, Kenya…) crée de nouveaux débouchés. "Quand j’ai construit l’usine à Abidjan, en 1996, le parking restait vide. Aucun salarié n’avait de voiture. Désormais, il est trop petit", raconte Patrick Poirrier, le PDG de Cémoi, dont le site de semi-transformation de cacao implanté en Côte d’Ivoire emploie 150 salariés. Le patron connaît le risque à travailler en Afrique. En 2011, lors de la crise politique qui entraîna de graves troubles, son usine a dû affronter pendant trois mois l’embargo international sur le cacao. "Le risque est désormais modéré", assure-t-il, envisageant d’autres investissements [lire page 30].

Exemples à suivre

Alain Viry, le PDG de CFAO, poids lourd de la distribution d’automobiles et de médicaments sur le continent, confirme que si "l’industrialisation de l’Afrique est balbutiante, elle se fera surtout par les biens de consommation". Depuis plusieurs années, les gouvernements africains ont revu leurs politiques industrielles pour favoriser la transformation locale des matières premières. Une vieille lune. Mais il y a des exemples à suivre, comme l’Éthiopie ou le Ghana, qui a réussi à doubler la part de cacao transformée sur place pour atteindre 25% entre 2007 et 2011, en réformant sa filière. Un bon début, même si cela reste loin de l’Indonésie, où 94% du cacao est exporté semi-transformé sous forme de beurre de cacao. Au Gabon, le changement a été plus brutal. En 2010, Libreville a interdit les exportations de grumes de bois brut. "En trois mois, il a fallu se retourner. Compliqué !", reconnaît Pierre-Emmanuel Huet, le responsable responsabilité sociétale et environnementale (RSE) du groupe Rougier, qui exploite le bois dans le bassin du Congo. Rougier a dû s’adapter, accélérer son projet de troisième scierie et renforcer la capacité des deux autres. La société vient ainsi de recruter son premier directeur industriel. "Nous développons de plus en plus la seconde transformation et pas seulement le simple sciage", assure Pierre-Emmanuel Huet, dont le groupe s’est déjà doté d’une usine au Cameroun pour fabriquer des planches servant à border des piscines. Depuis 2008, des sociétés chinoises localisent également des usines de textile ou de chaussures, notamment en Éthiopie [lire page 29], afin de profiter de la main-d’œuvre bon marché et de l’accès au marché sur un continent où les droits de douane demeurent souvent élevés.

Défis politiques

Ce mouvement est très circonscrit, car les obstacles restent importants en matière de cadre des affaires, souvent déplorable. "Des choses simples comme le contrôle qualité ou la certification manquent encore dans certains pays pour développer de véritables filières", relève Ludovic Subran, le chef économiste d’Euler Hermès. Voilà quelques années, une tentative de produire des conserves de poisson au Sénégal a échoué faute de normes de conditionnement. La faible compétitivité du made in Africa s’explique aussi par le mauvais état des infrastructures. "Notre usine de contreplaqué, pourtant située à Libreville, doit être alimentée par des groupes électrogènes", indique Pierre-Emmanuel Huet (Rougier). Des surcoûts énormes. L’acheminement des planches a été stoppé trois mois, suite à l’effondrement d’un pont sur la seule route reliant les scieries au port. Selon la Banque mondiale, le coût du travail pour fabriquer un T-shirt en Éthiopie revient à 30 centimes de dollars de moins qu’en Chine. Mais les frais logistiques pour l’acheminer d’Addis-Abeba vers l’Europe annulent cet avantage, sans compter les délais aléatoires. Pourtant, les infrastructures progressent. "L’eau ou électricité restent un problème, mais il ne faut plus que dix jours pour sortir un conteneur du port de Mombasa, soit autant qu’à Marseille", commente Isabelle Spindler, qui dirige Red Lands Roses, un producteur de roses des hauts plateaux kenyans. "Améliorer les infrastructures portuaires est une nécessité absolue. Nous avons multiplié par cinq nos investissements annuels en Afrique, à 250 millions d’euros par an", insiste Éric Melet, le directeur général des concessions de Bolloré Africa Logistic, qui exploite 15 ports à conteneurs sur le continent.

Pour s’industrialiser, l’Afrique a d’autres défis à relever. Politiques souvent. "Le sujet clé, c’est l’intégration du continent, ou du moins l’intégration régionale, car dans la plupart des pays, les marchés, individuellement, sont trop petits", juge Rob Davies, le ministre sud-africain de l’Industrie. Le conflit au Mali, qui rend le Sahel impraticable, ou le coup d’État en Centrafrique rappellent que les risques sécuritaires existent toujours, sans parler de la corruption, même si la gouvernance s’améliore doucement, notamment en Afrique de l’Est. "Soyons clairs, l’Afrique, ce n’est pas vraiment pour les PME", tranche Anthony Bouthelier, le vice-président du Conseil français des investisseurs en Afrique (Cian).

Malgré tout, l’essor est en cours. Richard Peter Menell, administrateur de Weir, un important fabricant britannique de pompes industrielles, est confiant : "Nos deux usines sud-africaines, au meilleur niveau en matière de qualité, sont compétitives et fournissent des sites miniers dans toute l’Afrique." De son côté, Schneider Electric a même demandé à un sous-traitant kenyan, Powertechnics, de participer au développement d’une usine à Bangalore. "Jean-Pascal Tricoire, le patron du groupe, le voulait. Désormais, nous employons 300 personnes en Inde. Plus qu’au Kenya", dit fièrement Neresh Mehta, le directeur de Powertechnics à Nairobi. 

Des Brics pour l’Afrique ?

Un câble télécom sous-marin de 32 000 km reliant la Russie, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud et le Brésil (les Brics), et desservant 21 pays africains… Ce projet fou est l’un de ceux évoqués lors du sommet des Brics, fin mars, à Durban, en Afrique du Sud. Les leaders de ces puissances émergentes ont tenté de renforcer leur bloc et la coopération sud-sud. L’idée phare : créer une banque de développement défiant la Banque mondiale. Dotée de 50 milliards de dollars, elle financerait des projets d’infrastructures dans les Brics, mais aussi en Afrique, thème central du sommet. Car les Brics, et pas seulement la Chine, jouent un rôle croissant sur le continent : en 2010, ils représentaient 25% des flux d’investissements directs, soit 10 milliards de dollars. Quant au commerce des Brics avec l’Afrique, il a décuplé en dix ans et atteint 340 milliards de dollars en 2012. Mais à l’issue du sommet, la "Brics bank" a été remise à plus tard. Quant à la quinzaine de chefs d’États africains qui s’étaient déplacés pour rencontrer les "big five", ils sont repartis sans rien, sinon des promesses. Les relations Sud-Sud ne sont peut-être pas si différentes des relations Nord-Sud. 

À Durban, P.-O. R.

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