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L’Ecosse peut-elle marcher au pétrole et au gaz ?

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Analyse Partisans du oui et du non à l’indépendance s’affrontent sur le rôle potentiel des revenus pétrolier et gazier dans une Ecosse indépendante. Les premiers parient sur une meilleure gestion des réserves et sur l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels. 

L’Ecosse peut-elle marcher au pétrole et au gaz ? © Apache Corporation

La question pétrolière et gazière a agité la fin de la campagne qui divise les Ecossais sur l’indépendance de leur nation. Les partisans du oui, Alex Salmond, le Premier ministre d’Écosse en tête, tablent sur les réserves d’hydrocarbures en Mer du Nord pour équilibrer un budget qui sera plombé par la réalisation des promesses, inscription gratuite à l’Université, meilleure protection sociale… Du côté du non, on met en avant l’épuisement des gisements et la méfiance des compagnies pétrolières et des organismes de financement.

Des universitaires spécialisés dans les hydrocarbures et des consultants comme Martyn Tulloch ont produit un rapport décrivant les possibilités pour une Ecosse indépendante de poursuivre une exploitation pétrolière importante sur la partie écossaise du plateau continental britannique. Les dirigeants des deux grandes compagnies pétrolières nationales, BP et Shell, ont souligné à l’inverse les dangers pour ce secteur d’une division du Royaume-Uni.

Moins que la finance au Royaume-Uni

Depuis une quarantaine d’années les hydrocarbures ont assuré une part significative de la croissance économique de l’Ecosse. En 2012, le pétrole et le gaz naturel assuraient 13% de son PIB, une portion considérable, mais la moitié de ce que ce secteur représente pour la Norvège, et moins que les 15% que la finance assure au Royaume-Uni, rappelle le rapport publié par N56, un groupe de réflexion soutenant le oui à l’indépendance.

90% de la production et des réserves d’hydrocarbures du Royaume-Uni sont situées dans la zone de l’Ecosse, qui compte 200 000 des 450 000 emplois du secteur. Soit 10% des salariés du secteur privé. Toutefois, 2 000 sociétés diverses – forage, recherche, services, logistique, formation, gestion de projets... – ont été créées en Ecosse dans la filière, principalement dans le nord-est du pays, autour d’Aberdeen.

La moitié de son commerce extérieur

Cette filière et les exportations d’hydrocarbures totalisaient pour l’Ecosse en 2012 une quarantaine de milliards de livres et plus de la moitié de son commerce extérieur. Entre 1970 et 2013 ont été extraits de la plate-forme continentale du Royaume-Uni plus de 42 milliards de barils de pétrole pour une valeur globale de 1 081 milliards de livres (une livre sterling vaut actuellement 1,25 euro) : 335 milliards ont été dépensés en investissements et en exploration, 198 milliards en opérations, 4 milliards en démantèlement d'installations alors que 313 milliards alimentaient les coffres de sa Majesté.

La Norvège comme modèle

Décidée depuis Londres, la politique d’extraction d’hydrocarbures du Royaume-Uni ne répondait pas souvent aux nécessités de développement de l’Ecosse, accuse le rapport, mais plutôt aux nécessités budgétaires de l’Etat central. En Norvège, au contraire, les décisions sont prises au plus près de la zone où sont exploitées les ressources et Om Oljedirektoratet, la direction des affaires pétrolières, a son siège à Stavanger, au cœur de l’industrie pétrolière du pays. Malgré une fiscalité plus lourde que celle du Royaume-Uni, la stabilité de l’imposition n’a pas découragé les investissements.

La Norvège a également favorisé ses trois champions nationaux, Statoil, qui appartient à l’Etat, Saga Petroleum, qui est privé, et la société mixte Norsk Hydro. L’absence de grandes compagnies spécifiquement écossaises dans la filière hydrocarbures est une faiblesse importante du pays en cas d’accession à l'indépendance pointent ceux qui s’y opposent.

Un formidable trésor de guerre

Et surtout la Norvège a amassé un formidable trésor de guerre pour les générations futures: les avoirs de son fonds de pension, le plus important fonds souverain en Europe, dépassent les 510 milliards de livres, soit 640 milliards d’euros, plus de 125 000 euros par habitant. Avoir gelé une part importante des revenus gaziers et pétroliers (30% des revenus de l'Etat) a protégé l’économie norvégienne des déséquilibres engendrés  par une monnaie surévaluée fragilisant les exportations des autres secteurs. Les conséquences néfastes d’une richesse produite par les matières premières avaient été identifiées dans les années 1960 sous le terme de "maladie hollandaise", lorsque l'économie des Pays-Bas avait été bouleversée par les revenus de son gaz naturel.

Les revenus fiscaux des industries pétrolière et gazière sont soumis à une forte volatilité, souligne le rapport. Représentant 19% de toutes les taxes collectées lors de l’année fiscale 2011-2012 en Ecosse, ils n’en représentaient plus que 11% l’année suivante. Si les partisans du non à l’indépendance pointent la baisse de la production d’hydrocarbures et le progressif épuisement des réserves de la Mer du Nord côté Royaume-Uni, le rapport souligne deux facteurs majeurs favorisant l’avenir du secteur. C’est d'abord la demande globale d’hydrocarbures, toujours tirée par la croissance rapide des transports dans les grands pays émergents, qui va continuer de s’apprécier à un rythme soutenu.

Des réserves qui n’ont cessé de s’apprécier

Le rapport souligne également que les réserves offshores estimées de l’Ecosse, comme celles des autres zones contenant des hydrocarbures, n’ont cessé de s’apprécier sous l’effet conjugué de la hausse des cours et du développement de la technologie. En 1975, les réserves du Royaume-Uni en Mer du Nord étaient estimées à 26 milliards de barils équivalent pétrole (bep). Fin 2012, 42 milliards de bep avaient été extraits et le gouvernement évaluait à 12 milliards de bep ce qui pouvait encore être produit. Aujourd’hui, les évaluations varient entre 15 et 24 milliards de bep dont 90% dans la zone écossaise.

Dans un rapport au Parlement écossais, le professeur Alex Kemp, de l’Université d’Aberdeen, tablait sur une production de 15 milliards de bep d’ici à 2050, dans l’hypothèse très prudente d’un cours moyen du baril à 90 dollars. Des cours supérieurs permettraient une hausse sensible des attentes. Les prévisions de coûts de production varient de 20 dollars par baril pour l'Université d'Aberdeen, à 40 dollars pour l'Office de responsabilité budgétaire (OBR) du Royaume-Uni.

La question centrale pour les partisans du oui et ceux du non à l’indépendance est celle des revenus apportés par les hydrocarbures pour la période 2004-2040. Sans surprise, l’OBR n’attend pas plus de 57 milliards de livres – ou même 44 milliards dans le scénario de production plus bas – de revenus pétroliers. A l’inverse, si  les recommandations de N-56 favorables au développement du secteur sont mises en pratique, les revenus pourraient grimper à 149 milliards de livres, ou même à 365 milliards de livres dans l’hypothèse la plus optimiste de cours élevés et d’optimisation de la production. Une divergence maximum de revenus attendus de 1 à 7 !

Les hydrocarbures non conventionnels à l’aide du budget écossais

Le rapport envisage également l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels présents sur la plateforme continentale. Ce sont alors 21 milliards de bep qui pourraient s’ajouter à la production attendue, voire 42 milliards si le taux de récupération est doublé à 10%. Avec un taux d'imposition inférieur de moitié à celui des hydrocarbures conventionnels, ce sont 150 à 300 milliards de livres supplémentaires qui tomberaient dans les coffres d’une Ecosse indépendante, voire le double, de 300 à 600 milliards si le taux de récupération atteint les 10%.

Et il n’y a pas que l’offshore pour le British Geological Survey, l’équivalent britannique du BRGM. L’organisme a identifié d'importantes réserves de gaz et de pétrole de roche dans la Midland Valley, au sud de l’Ecosse. Les réserves, difficiles à exploiter, sont importantes, 2272,5 milliards de m3 de gaz et 6 milliards de barils de pétrole de roche.

"Les opportunités aujourd’hui sont plus réduites et plus contraignantes à développer que dans le passé", a mis en garde le directeur exécutif de BP, Bob Dudley, rappelant que les coûts d’extraction allaient en augmentant à mesure que les gisements s’épuisent et qu’il ne faut pas oublier les coûts de démantèlement des installations. Pour la compagnie pétrolière, l’avenir de l’extraction en Mer du Nord sera mieux soutenu en "maintenant l'intégrité du Royaume-Uni". BP, comme Shell, craignent surtout qu’un nouveau gouvernement écossais n’alourdisse la fiscalité pétrolière, confronté à la diminution des volumes extraits, résume Fadel Gheit, un analyste d’Oppenheimer & Co.

Daniel Krajka

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