L'Usine Aéro

L'échec de la vente d'hélicoptères militaires d'Airbus vire à la crise diplomatique entre la France et la Pologne

Hassan Meddah , , ,

Publié le , mis à jour le 10/10/2016 À 14H22

Suite à l'annulation du contrat signé avec Airbus pour la vente de 50 hélicoptères pour un montant de 2,4 milliards d'euros, Airbus Helicopters pourrait faire appel auprès des juridictions locales et européennes afin de demander des compensations financières, le préjudice subi se chiffrant en dizaines de millions d'euros. François Hollande annule son voyage prévu en Pologne et envisage une ré-examination de leurs coopérations militaires bilatérales. 

L'échec de la vente d'hélicoptères militaires d'Airbus vire à la crise diplomatique entre la France et la Pologne © A. Pecchi

Le président de la République n'ira pas à Varsovie le 13 octobre comme il l'avait prévu. François Hollande a annulé son voyage suite à l'officialisation de la rupture des négociations pour la vente des hélicoptères militaires, les appareils Caracal d'Airbus, à la Pologne. Par ailleurs, le ministre français de la Défense Jean-Yves le Drian qui espérait encore sauver le contrat, a également annulé son déplacement pour Varsovie prévu lundi 10 octobre.

La crise diplomatique couve désormais entre les deux pays. Tout s'est accéléré le vendredi 7 octobre avec la réception d'un courrier à la filiale d'Airbus Helicopters de la part du ministère polonais de la Défense mettant définitivement un terme au contrat d'achat des Caracal. En avril 2015, le pays s'était pourtant engagée à acheter 50 hélicoptères militaires pour un montant supérieur à 3 milliards d'euros... La raison invoquée: les compensations industrielles proposées par l'hélicoptériste ne seraient pas à la hauteur.

100% de la valeur du contrat en offset

Si l'affaire est montée au sommet de l'Etat, c'est que la France n'accepte guère la manière dont la Pologne a mis un terme à ce contrat. "Ce n'est pas légal de mettre fin à une procédure équitable de compétition parce que le choix a été fait par un gouvernement précédent. On ne peut déposséder un industriel du résultat d'une compétition dans laquelle il a gagné à armes égales pour des motifs politiques", explique-t-on à Paris. Le gouvernement polonais qui a annulé le contrat n'est pas celui qui l'a signé. En effet, suite aux élections législatives d'octobre 2015, le parti Droit et Justice, le PiS a pris les commandes du pays, parti qui avait critiqué lors de la campagne électorale le choix d'Airbus, jugeant la décision "politique" et "désavantageuse" pour la Pologne.

Une fois arrivé au pouvoir, le PiS aurait tout fait pour faire échouer les négociations en reportant la responsabilité sur l'industriel. Il a exigé des compensations industrielles (les offsets dans la jargon des contrats militaires) d'un montant faramineux et demandé qu'Airbus réinjecte 100% de la valeur du contrat dans le pays en investissements industriels et transferts de technologies. Du jamais vu ! Par exemple, pour l'acquisition des 36 Rafale par l'Inde, l'acheteur a demandé aux industriels du Rafale d'investir 50% de la valeur du contrat. Avec les Polonais, les discussions sont même devenues "ubuesques" et "erratiques" surtout en août dernier. Quand Airbus a proposé une cinquantaine de projets industriels liés à la production d'éléments du Caracal en Pologne, les négociateurs polonais ont réclamé une cinquantaine d'autres projets supplémentaires sans rapport avec le contenu industriel des hélicoptères Caracal !

un maximum de concessions

Pour dissuader Airbus de poursuivre ces efforts, les Polonais lui auraient conseillé se reporter sur le prochain appel d'offres concernant des hélicoptères d'attaque où le Tigre français aurait toutes ses chances. Mieux encore, on aurait fait comprendre au gouvernement français qu'il serait plus judicieux de se positionner plutôt sur l'appel d'offres pour trois sous-marins.

Airbus Helicopters a-t-il démérité? Du côté français, on jure que non, que l'industriel aurait même fait le maximum de concessions. "Avec les propositions d'Airbus, la Pologne aurait pu devenir après la France, le second pays capable d'assembler et d'exporter des Caracal !", explique-t-on à Paris. Ainsi Airbus et le motoriste Safran s'étaient engagés à ouvrir des usines d'assemblage de moteurs et d'hélicoptères en Pologne. Le projet aurait permis la création de plusieurs centaines d'emplois.

Pourquoi un tel échec alors? Selon les proches de la négociation, la rupture des négociations ne repose sur une aucune réalité économique mais répond à des visées électoralistes. Ils soupçonnent le PiS de vouloir relancer une compétition afin de favoriser les industriels concurrents d'Airbus qui ont des usines dans les régions où le parti est fortement implanté.

Côté Français, l'amertume est grande. A Paris, outre la qualité de la réponse industrielle, on rappelle que la France a été un allié exemplaire de la Pologne en 2014 et 2015 dans la phase d'extrême tension avec la Russie. La France avait notamment procédé à l'envoi de Rafale et de chars Leclerc pour aider à la protection de l'espace aérien et des frontières polonaises alors que les troupes russes se massaient le long de la frontière avec l'Ukraine. L'énervement est tel même que certains commencent à comparer la logique de la Pologne à celle d'un "passager clandestin" qui consiste à bénéficier des avantages liés à la construction européenne : elle est le premier pays bénéficiaire des fonds de solidarité européens, soit plus de 82 milliards d'euros sur la période 2014-2020 toute en tournant systématiquement vers les Etats-Unis dans le domaine spécifique de la Défense.

Attaquer en justice

Comment réagir à un tel camouflet? Si la France envisage une ré-examination de ses coopérations bilatérales dans le domaine de la Défense avec la Pologne; dans l'immédiat, c'est l'industriel qui pourrait prendre les devants. Airbus Helicopters pourrait contester le légalité de l'annulation du contrat. Il pourrait attaquer le gouvernement polonais auprès des juridictions polonaises et européennes. Le préjudice s'élèverait à plusieurs dizaines de millions d'euros. Airbus s'était en effet engagé à livrer ses premiers appareils dès 2017 et a donc fait le nécessaire en matière d'approvisionnement de pièces, de développements de standards spécifiques...Plus d'une quinzaine d'appareils seraient en cours d'assemblage à Marignane (Bouches-du-Rhône). S'ils semblent cloués au sol pour longtemps, ce qui est certain c'est que l'ambition d'Airbus de faire de la Pologne une base manufacturière de premier plan pour la fabrication d'appareils militaires et civils s'est définitivement envolée avec la rupture du contrat Caracal.

 

 

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