L'avocat des victimes de Brétigny dénonce "l'omerta qui règne à la SNCF"

L’article du Canard enchaîné sur les écoutes pratiquées par la justice à la SNCF ne révèle qu’une partie des enregistrements. Les conseils juridiques prodigués aux agents n’ont rien d’illégal, mais ils jettent un voile sur la transparence mise en avant par la direction dans cette affaire.

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"Accident de Brétigny : la SNCF a voulu tromper les juges." Ce titre en une du Canard Enchaîné est apparu dans tous les kiosques mercredi 27 janvier. Un véritable coup de massue pour la direction de la compagnie ferroviaire, qui affirme depuis le début de l’enquête sur l’accident de Brétigny (Essonne), qui avait causé la mort de sept personnes le 12 juillet 2013, jouer la transparence.

On y apprend que les personnels convoqués par le juge passent par le service juridique pour préparer leur entretien. De là à conclure qu’ils sont incités à mentir, le débat est ouvert…

"Je m’étonne qu’on s’étonne que l’on défende ses agents. C’est normal de préparer des entretiens", explique Alain Krakovitch, directeur du Transilien (trains d'île-de-France) à quelques journalistes. Pour le porte-parole de la SNCF, Christophe Piednoël, "lorsqu’une personne doit subir un interrogatoire, elle se fait conseiller par un avocat et dans une entreprise par le service juridique. C’est parfaitement légal et légitime. En aucun cas, il y a une volonté de cacher la vérité", assure-t-il à L’Usine Nouvelle.

Les témoignages sont versés au dossier. Ils sont accessibles aux parties civiles." Maître Gérard Chemla, avocat des victimes de l’accident de Brétigny est d’un autre avis : "Il est normal que la SNCF accompagne ses salariés. Ce qui n’est pas normal, c’est de leur faire changer la vérité."

"partie émergée de l'iceberg"

Le secret de l’instruction a été levé. Peu importe par qui, mais il s'avère que la justice a mis la SNCF sur écoute. Chez l’opérateur historique, on rappelle que cela n’est jamais arrivé dans ce type d’affaire, c'est-à-dire un accident. "Le juge a compris qu’à la SNCF, on est confronté à l’omerta", tranche Maître Chemla.

En tant que partie civile, il a accès au dossier et à la retranscription des enregistrements. Mettant en avant le secret de l’instruction, il refuse de dévoiler d’autres éléments que ceux qui ont été publié dans l’hebdomadaire satirique, mais il lâche : "Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les écoutes confirment le manque de sérieux du suivi de la maintenance et sa désorganisation. Nous demandons à être reçus par le juge, car nous avons des questions complémentaires à poser". L’association Entraide et Défense des victimes de la catastrophe de Brétigny pourrait poursuivre la SNCF pour mise en danger de la vie d’autrui et subornation de témoin.

Les enregistrements dévoilés par le Canard enchaîné montrent un cadre qui insulte les cheminots en les traitants de "crevards" ou un autre qui assure, à propos de la traversée-jonction (permettant la jonction des voies), qu’elle "est pourrie, mais c’est pas la seule... Toutes les TJ de Brétigny sont dans cet état-là." La direction de la SNCF répond que "pourri, c’est du langage classique de cheminot"… Pour Maître Gérard Chemla, "c’est du français".

Réparer la malfaçon des sous-traitants

Ces commentaires touchent le fond du problème : la maintenance. Les syndicats s’accordent, de Sud-Rail à la CFDT, pour dénoncer le délabrement du réseau. "La maintenance est mal faite. Il y a vingt ans, on travaillait dans des conditions humaines. Elles sont devenues inhumaines, dénonce Henri Gillard, spécialiste des voies à Sud Rail. Il y a de plus en plus d’externalisation de la maintenance et de la rénovation et nous devons réparer la malfaçon."

André Fermis, secrétaire général adjoint de la Fédération CFDT Cheminots, renchérit : "On a externalisé la maitrise d’ouvrage, la maitrise d’œuvre, l’entretien. Ils prennent des gens en vacation. Dans certains départements, il ne reste plus que deux équipes d’entretien, contre une quinzaine dans les années 1980. Nous sommes obligés de repasser derrière les sous-traitants".

Tous mettent en cause le manque de moyens dédiés à l’entretien du réseau en demandant à l’Etat de prendre ses responsabilités. La SNCF ne peut pas continuer à s’endetter de 3 milliards d’euros par an pour rénover le réseau. A la CFDT, on demande de "redonner le pouvoir aux gens des voies. Ils avaient la connaissance."

Olivier Cognasse

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