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L’artiste et le designer

Publié le

Tribune Ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI - Les Ateliers), conseiller scientifique au CEA (recherche technologique et design industriel), Alain Cadix expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation.

L’artiste et le designer © DR

Lorsque le Collège de designers, qui avait été créé dans le cadre de la mission Design, était monté sur scène aux deuxièmes Rendez-vous du design (Paris, Palais de Tokyo, 15 octobre 2013), plusieurs de ses membres avaient déclaré haut et fort : "Nous ne sommes pas des artistes", comme s’ils voulaient se protéger d’un amalgame. Qu’en est-il ?

Sans revenir sur l’histoire des arts appliqués, sur celles de leurs ascendants et de leurs descendants, force est de constater que l’art et le design sont intimement mêlés. Ainsi, un designer peut être diplômé d’une école d’art, d’arts décoratifs, d’arts appliqués ; il peut avoir suivi une formation en arts et techniques, art plastique, expression plastique, etc. Toute formation sérieuse de designer a une dimension artistique affirmée ; au-delà, du reste, des seuls arts plastiques. Nous avons montré ici combien la pratique de la création musicale, par exemple, était souhaitable dans la préparation à la pratique du design contemporain, du design du "nouveau monde industriel".

IL Y A, ENTRE L’ART ET LE DESIGN, DE NOTABLES DIFFéRENCES

Le dessein du projet, son caractère individuel, sa finalité (pour n’en citer que trois) différencient la création artistique de la création industrielle.

Le dessein tout d’abord. L’utilité pratique, par exemple, n’est pas dans les intentions de l’artiste. Quand un designer conçoit un objet du quotidien qui n’a pas d’usage pratique (une chaise insolite, inouïe, mais peu fonctionnelle et inconfortable, réalisée en quelques exemplaires ; une étagère qui, pour s’exprimer, doit être vide de tout livre ou objets et que l’on trouve plus dans des musées d’arts décoratifs que dans des appartements), alors le designer fait œuvre d’art. Quand un artiste contribue à une innovation d’entreprise, alors il fait œuvre de design.

L’acte de l’artiste, ensuite, est individuel. Il est l’expression du plus profond de soi, solitaire, unique. Il en est la révélation formelle, picturale, mélodique, "fictionnnelle",… Et même s’il doit s’entourer de techniciens pour réaliser son œuvre,  il n’en demeure pas moins qu’elle lui est personnelle, quelles que soient l’intensité et la richesse des échanges dans le collectif constitué. Le designer travaille quant à lui de façon très imbriquée avec des entrepreneurs, des ingénieurs, des développeurs, parfois de futurs usagers, avec aussi des marketers (relations plus complexes), chacun étant partie prenante de l’acte de création industrielle, même si le designer joue, ou devrait jouer un rôle singulier, central, de projeteur, de médiateur et d’intégrateur puisqu’il est en charge de la forme qu’un concept prend dans un objet.

La finalité, enfin. L’objet d’art ne se révèle que par sa mise en public. L’objet de design n’existe que par sa mise sur le marché, ou en société (cas des services publics, par exemple).

LES TECHNOLOGIES CRéENT DES PASSERELLES ENTRE L’ART ET LE DESIGN

Il y a, à Grenoble (je cite souvent cette "ville modèle" en termes de création, d’invention, d’innovation) un Atelier Arts-Sciences. Des artistes y travaillent avec des chercheurs du CEA et de l’Université. Le son, la lumière, les effets spéciaux sont souvent au cœur de leurs "conversations". De leurs aventures communes naissent des installations, des performances, des spectacles.

Un exemple intéressant, parmi d’autres, est celui de la collaboration assez récente entre l’artiste Ezra, qui pratique le beatbox, et le chercheur du CEA, Dominique David, qui, à partir de ses travaux sur les liens entre sciences, techniques et musique, a mis au point un capteur capable d’enregistrer les moindres mouvements du corps.

Le spectacle mis au point dans le cadre de leur collaboration raconte "le rapport passionnel qu'entretient l’humain avec la machine. Par de simples mouvements de sa main, Ezra pilote la démultiplication de sa voix et la circulation du son et de la lumière dans l’espace à l’aide d’un gant interactif développé sur mesure (…). Au travers du beatbox augmenté, qui est à la fois une performance organique et technologique, il interroge ce que nous sommes dans un environnement transformé par le biais des technologies."

Mais le projet ne s’arrête pas là. Il est apparu aux protagonistes que le gant connecté, révélé par l’art vivant, pouvait avoir des usages pratiques hors de la scène : dans la compensation de handicaps, dans les jeux, mais aussi dans des applications professionnelles. Le projet sort alors du champ de l’art pour entrer dans celui du design. Il doit associer désormais un entrepreneur de la ganterie, un (ou des) ingénieur(s) et un designer. Le binôme artiste – chercheur technologue, dans un contexte artistique, a ouvert une voie en continuité pour un binôme designer – ingénieur dans un contexte entrepreneurial.

Cet exemple est à renouveler ailleurs. Je pense au travail récent de création réalisé à partir de questionnements sur les interactions possibles entre le son et la lumière, un travail d’écriture d’une grammaire nouvelle de composition, qui, dépassant les correspondances de Scriabine, ouvraient de nouveaux horizons synesthésiques.

Ainsi, touche par touche, se construit une relation triangulaire qui remet en cause, d’une certaine façon, la limite qui peut exister entre l’art et le design, la frontière qui sépare le designer de l’artiste.

Alain Cadix, ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI - Les Ateliers), conseiller scientifique au CEA (recherche technologique et design industriel)
@AlainCadix

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