"L'architecture intérieure exprime toujours la culture de l'entreprise", explique l'architecte Jean-Paul Viguier

C'est un très grand de l'architecture que nous avons rencontré. Jean-Paul Viguier est connu dans le monde entier, où il a construit notamment de nombreux sièges sociaux. C'est dire qu'il a un regard de professionnel sur la façon dont les Hommes travaillent. Nous lui avons demandé ce qu'il pensait de la multiplication des open-space. L'homme de l'art insiste sur les contraintes réglementaires mais aussi sociétales qui contraignent son travail. 

 

 

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L'Usine Nouvelle - Vous êtes architecte. A ce titre, vous avec conçu de nombreux immeubles de bureaux à travers le monde. De plus en plus de gens critiquent les grands plateaux, les open-space. Pensez-vous avoir été trop loin dans ce mouvement ?
Jean-Paul Viguier - Chez SFR, dont j'ai conçu le siège à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), j’entends plutôt des gens satisfaits de travailler dans ces open-space. Peut-être parce qu’il s’agit beaucoup de jeunes, d’ingénieurs qui vivent dans l’époque. Nous concevons des bureaux en fonction des occupants. Je viens de travailler pour des avocats d’affaires : là c’est trois mètres carré de largeur par associé et les bureaux sont individuels et cloisonnés. Il faut que l’architecture intérieure exprime la culture de l’entreprise.
Nous essayons de nous adapter. A la Défense, pour la tour Majunga, nous avons conçu des plateaux de 2 000 mètres carrés, sans cloison ni structure. Les fenêtres s’ouvrent sur l’extérieur. On a prévu des loggias d’étage pour que les gens puissent sortir. Quand vous sortez de l’ascenceur, vous avez le soleil dans les yeux. Je crois qu’avec ce projet, on a réinventé l’espace de la tour, l’open space. Quand nous avons conçu cette tour on ne savait pas que Deloitte, notamment, s’y installerait. Ils ont décidé de tester plusieurs configurations d’aménagement d’un étage à l’autre durant les premiers mois.
Vous critiquez les réglementations qui brident votre travail. Pouvez-vous nous donner des exemples ?
Les contraintes de sécurité sont telles que, bien souvent, on n’a qu’une seule solution pour aménager l’espace. Entre la longueur maximale à respecter, l’obligation d’avoir deux sorties, la distance à respecter entre ses sorties, il faut être imaginatif pour faire autre chose qu’un plateau avec un noyau central autour duquel on se déploie. Résultat : on refait encore et toujours la même tour.
C’est tout à fait différent au Royaume-Uni. La tour des Loyds est constituée de grands plateaux avec deux ascenceurs à chaque extrémité. En France, ce serait impossible à faire en raison des contraintes de sécurité. Pourtant, je ne pense pas que les Britanniques sont plus négligents en matière de sécurité. Vous savez, j’aime dire parfois que mon métier c’est de passer mon temps à poser des questions et des problèmes aux pompiers !
Quand vous faites un siège social, comment travaillez-vous avec les salariés ? Est-ce une contrainte de plus pour vous ?
Je reprends l’exemple de SFR car c’est un immeuble où on savait dès le début qui viendrait y travailler. Il y a eu beaucoup de réunions et c’était très intéressant. Mais pour que ça marche il faut être accompagné. En l’espèce, c’était le DRH qui filtrait. Car le risque c’est qu’on me fasse remonter des demandes sur des sujets qui me dépassent, que je ne peux pas régler, que les réunions avec l’architecte servent d’exutoire à des frustrations de toutes sortes. Ceci dit, c’est parfois compliqué avec les voisins, les riverains. Dans les pays anglo-saxons, ils sont consultés au fur et à mesure que le projet avance. En France, il faut attendre que le permis de construire soit déposé pour qu’on ouvre une enquête publique. Et là, tous les mécontentements s’expriment. Cela explique pourquoi deux permis de construire sur trois sont contestés à Paris, pourquoi il y a tant de recours. C’est aussi pour ça qu’en France on n’arrive pas à construire vite.
Vous intervenez aussi bien dans des quartiers d’affaires qu’au centre-ville. Est-ce plus simple dans le premier ou le second cas ? Quelle est votre latitude dans l'un et l'autre cas ?
Il y a des règles partout. Même à Saint-Denis, le long de l’A86, on a un plan de ZAC. Nous intervenons toujours dans des environnements planifiés. Après, les situations sont très variables. Pour SFR, je dois construire un immeuble de deux hectares sur un terrain qui en fait le double. Cela me permet de travailler sur le concept de campus, d’envisager des espaces verts… Actuellement, nous travaillons pour le siège de Vinci où la situation est exactement l’inverse. Il me manque du terrain, je dois en inventer. Je fais flotter l’immeuble sur du virtuel. On achète ce que les Américains appellent des 'air rights', des droits d’air. Le bâtiment est construit sur la gare. A chaque fois on doit inventer une solution originale.
Laquelle de ces situations est la plus courante ?
Globalement, plus on avance, moins on a de terrain disponible. Le cas de SFR est exceptionnel. La rareté des espaces constructibes explique en partie l'émergence des mouvements zadistes : les gens se mobilisent pour qu’on ne réquisitionne plus les terres
agricoles. Aujourd’hui, personne ne veut qu’on augmente la densité.
C’est une attitude très française non ?
Pas du tout, c’est comme ça dans toute l’Europe du Nord. Les Français ne le savent pas mais la densité est 3,5 fois plus importante en Belgique qu’en France. C’est un phénomène très aigü dans ces pays-là. Je travaille actuellement pour la zone autour de l’atomium de Bruxelles, près du quartier de Heysel. J’ai créé une ville agglomérée, où les bâtiments s’imbriquent les uns dans les autres et mixent les fonctions. Le maire de Bruxelles me dit en plaisantant que je lui donne plus de terrain que je lui en ai pris. Mais quand on ne peut pas augmenter la densité, il faut accroître l’intensité. Pour cela, on doit créer de l’excitation urbaine.
Lire aussi l'Interview de Jean Paul Viguier où il est question du rapport de l'architecte, du dirigeant d'entreprise et de l'impact de la financiarisation des bâtiments...

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