L'affaire Ghosn va rebattre les cartes chez Renault et Nissan

par Gilles Guillaume
L'affaire Ghosn va rebattre les cartes chez Renault et Nissan
L'arrestation de Carlos Ghosn, l'homme fort de Renault et de l'alliance avec Nissan, n'a pas fini de rebattre les cartes à la tête du groupe au losange et dans ses relations avec son partenaire japonais. /Photo prise le 21 novembre 2018/REUTERS/Gonzalo Fuentes

PARIS (Reuters) - L'arrestation de Carlos Ghosn, l'homme fort de Renault et de l'alliance avec Nissan, n'a pas fini de rebattre les cartes à la tête du groupe au losange et dans ses relations avec son partenaire japonais.

Mercredi, le PDG du constructeur automobile français et de l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est toujours incarcéré au Japon où il a été arrêté lundi sur des accusations de fraude fiscale et d'utilisation de fonds de Nissan à des fins personnelles. Selon l'agence de presse Kyodo, un tribunal de Tokyo a décidé son maintien en détention pour dix jours.

Si le conseil d'administration du constructeur automobile français, réuni mardi soir en urgence, n'a pas voulu le destituer de ses fonctions faute de pouvoir "se prononcer sur les éléments dont disposeraient Nissan et les autorités judiciaires japonaises", il n'a pu que constater que Carlos Ghosn était "temporairement empêché".

Le conseil a donc mis en place une direction intérimaire bicéphale, l'administrateur référent Philippe Lagayette assurant la présidence non exécutive du conseil d'administration tandis que Thierry Bolloré, directeur général adjoint, a été promu directeur général délégué. Devenu mandataire social, il exercera la direction exécutive du groupe en "disposant des mêmes pouvoirs que Carlos Ghosn".

"Cette gouvernance ne nous convient pas totalement, mais en même temps je la comprends quand Renault dit qu'il a besoin d'avoir de l'information de la part des Japonais pour savoir exactement ce qu'on lui reproche avant d'aller plus loin", a indiqué Loïc Dessaint, directeur général de Proxinvest, lors de la présentation du rapport de la société de conseil de vote aux actionnaires sur la saison 2018 des assemblées générales.

"Mais ce n'est qu'une première séquence, il va y en avoir plusieurs."

LE DERNIER MOT SUR LE PDG DE L'ALLIANCE

La gouvernance du constructeur français, toujours très centrée sur son célèbre PDG, avait déjà été mise à mal lors de l'affaire des faux espions de 2011. Renault avait alors remanié ses structures de direction et ses protocoles de contrôle pour s'assurer qu'un tel scandale ne se reproduise pas.

Mais cette fois encore, si les faits reprochés à Carlos Ghosn sont avérés, le conseil d'administration du groupe propriétaire de 43,4% de Nissan n'a rien vu venir. Ni d'ailleurs l'Etat français, principal actionnaire de Renault.

"A plus long terme nous demanderons probablement qu'il y ait un renouvellement dans la composition du conseil de Renault parce que les administrateurs ont failli dans cette nouvelle histoire par manque de curiosité", a ajouté Loïc Dessaint.

Selon Proxinvest, cette refonte pourrait intervenir dès la prochaine assemblée générale du 12 juin 2019.

"Après l'intérim annoncé mardi soir, le conseil d'administration devra aussi choisir les bonnes personnes à titre définitif, et après négocier avec Nissan pour la continuité de l'alliance. C'est cela qui va être le plus compliqué", a-t-il poursuivi.

Le choix d'un futur président de Renault serait déterminant car les statuts de l'alliance prévoient que la décision finale revient à Renault si les deux groupes n'ont pas de président commun.

La question ne s'est pas posée jusqu'ici puisque Carlos Ghosn tirait sa légitimité au Japon, à la fois de son rôle d'architecte de l'alliance, et du fait qu'il était également président de Nissan et de Mitsubishi, deux postes dont il risque maintenant d'être démis.

Le nouveau président ou la nouvelle présidente de Renault devra être jugé acceptable, de par son parcours ou sa nationalité, aux yeux de la partie japonaise. Et capable de renouer le dialogue avec un directeur général de Nissan qui a montré, lundi devant la presse, que la relation de confiance était sérieusement ébranlée.

Hiroto Saikawa a en effet accusé le long règne de Carlos Ghosn et la concentration des pouvoirs et le manque de transparence qui l'ont accompagnés d'avoir affecté les activités du groupe japonais.

"L'alliance a désormais plus de 20 ans, et les dirigeants de la période initiale ne sont plus légion. Un partenariat durable ne peut donc plus se fonder uniquement sur la légitimité personnelle, mais sur des intérêts mutuels clairs", commente Jefferies dans une note.

QUE RESTE-T-IL DE LA "STABILISATION" DE 2016 ?

La crise montre aussi que l'accord dit de "stabilisation" n'a pas réglé la question du déséquilibre entre Renault et Nissan, toujours très mal vécu au Japon.

Signé en 2016 à l'issue de longs mois de bras de fer entre Carlos Ghosn et Emmanuel Macron, alors ministre de l'Economie, l'accord - maintien des droits de vote double de l'Etat avec plafonnement de ces droits pour les sujets ordinaires, engagement contractuel de non-interférence de Renault dans la gouvernance de Nissan - pourrait même avoir semé chez certains dirigeants japonais les germes d'une discorde dont l'affaire Ghosn n'est qu'une facette.

Nissan a été sauvé de la faillite par son partenaire français en 1999, mais il pèse aujourd'hui beaucoup plus lourd que Renault et représente plus de la moitié des ventes de l'alliance. Or sa participation de 15% dans son partenaire français est toujours privée de droits de vote.

Un dirigeant de longue date de Nissan a jugé mercredi qu'il fallait réfléchir à une réduction de la participation de Renault dans Nissan. "Nous devons revenir à l'idée originelle d'une relation gagnant-gagnant (...) une relation plus équitable qu'auparavant", a-t-il dit à la presse sous couvert d'anonymat.

C'est dans ce contexte que le futur président de Renault et de l'alliance devra s'atteler à la dernière mission dont Carlos Ghosn devait théoriquement s'acquitter: renforcer l'alliance afin d'assurer la pérennité de l'édifice au-delà de la génération des pères fondateurs.

La France et le Japon ont réaffirmé mercredi leur soutien à une structure qu'il semble aujourd'hui impossible de détricoter sans casse sociale et industrielle.

Le plan stratégique de l'alliance prévoit en effet qu'en 2022, pas moins de deux-tiers des véhicules des trois constructeurs seront basés sur quatre plateformes communes, et que 75% utiliseront des motorisations développées en commun.

"Hiroto Saikawa est un pragmatique, je ne le vois pas défaire l'alliance", a estimé une source proche de Renault. "Ce serait probablement fatal pour Renault, mais extrêmement dangereux aussi pour Nissan."

(Edité par Jean-Michel Bélot)

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