L'Usine Santé

"L’affaire du Mediator n'a pas eu d’impact sur nos ventes"

Gaëlle Fleitour ,

Publié le

Entretien Début août, le scandale du Mediator a pris une nouvelle tournure avec la mise en place du fond d'indemnisation des victimes du médicament. Sans oublier un nouveau chef d'accusation contre Servier. En exclusivité pour l'Usine Nouvelle, Lucy Vincent, porte-parole du laboratoire, revient sur la gestion des dernières évolutions de l'affaire.

L’affaire du Mediator n'a pas eu d’impact sur nos ventes © AFP

L'Usine Nouvelle - Le fonds d'indemnisation des victimes du Mediator vient d'être créé. Si la responsabilité du laboratoire Servier est reconnue, comptez-vous dédommager immédiatement les victimes ?
Lucy Vincent -
Nous n'avons pas de stratégie prédéfinie, je pense qu'il faut voir au cas par cas. Chaque cas est différent, nous allons répondre à chacun.

Outre la "tromperie aggravée" et les "homicides et blessures involontaires", le parquet de Paris souhaite désormais poursuivre le laboratoire Servier pour escroquerie. Quelle est votre réaction ?
Que dire… Notre position est claire : il n'y a jamais eu d'escroquerie de la part du laboratoire concernant la nature du produit ou son utilisation. Je ne vais pas rentrer dans les détails techniques d'un argumentaire judiciaire. Nous sommes en cours d'instruction, c'est aux experts et aux avocats de se prononcer sur la définition de l'escroquerie. Je les laisse faire.

Si le laboratoire est jugé responsable, certains évoquent des dommages qui pourraient frôler le milliard d'euros. Servier peut-il se remettre de cette affaire, que ce soit financièrement et sur le plan de son image ?
Je pense qu'il faut attendre le procès avant de commencer à parler des amendes éventuelles. L'entreprise est extrêmement solide. Quasi 90% de nos produits princeps sont consommés à l'étranger où nous réalisons 75% de notre chiffre d'affaires. Nous avons des molécules efficaces, modernes et surtout innovantes. Notre recherche est très active, grâce au quart de notre CA investi en  R&D, à nos collaborations extérieures, et à nos investissements dans des entreprises de biotechnologie à travers le monde. Notre activité est solide, à la pointe de la science, et nous réussissons. Nos trois derniers produits mis sur le marché sont chacun premiers dans leur classe thérapeutique : ostéo-articulaire, psychiatrique, cardiovasculaire. Cela revient à prendre des risques et à chercher des choses qui n'ont jamais été éprouvées. Ce sont des promesses thérapeutiques pour les patients qui ne peuvent pas être soignés par ce qui existe déjà.

L'affaire Mediator a-t-elle eu un impact sur vos ventes ?
Non, c'est une histoire assez franco-française. Et, même en France, nous sommes à la base une entreprise extrêmement sérieuse : nos molécules sont mises à l'épreuve tous les jours par les patients et les médecins. Donc si les molécules n'avaient pas d'effet, étaient inacceptables ou n'amélioraient pas les conditions des malades, elles seraient rejetées au cas par cas. Des patients contents de leurs médicaments ne vont pas en changer facilement. Or les nôtres sont très appréciés, aussi bien des médecins que des malades. La vérité se trouve là, dans les preuves au quotidien de ce que nous faisons. Patient par patient.

Malgré tout, le laboratoire reconnaît-il qu'il y ait pu y avoir plus de trois victimes du Mediator, contrairement à ce qu'avait estimé Jacques Servier en début d'année ?
Pour une entreprise qui œuvre depuis ses origines à soigner et guérir, une victime, ou même un effet secondaire, c'est dramatique. Mais ce débat sur les chiffres me semble un peu indécent.

Les répercussions ne sont cependant pas les mêmes en fonction du nombre de victimes concernées…
Il est encore trop tôt pour en parler. Il y aura un jour où nous pourrons regarder en arrière. Et surtout, nous aurons connaissance du nombre de plaintes, de l'examen de chaque cas, nous disposerons de chiffres. Parler de morts n'est pas quelque chose qu'on peut faire à la légère et sans données. Le Mediator est sur le marché depuis longtemps, il est vrai. Aujourd'hui on dit que ce produit a des effets secondaires graves. Malheureusement, cela peut arriver qu'un médicament soit sur le marché et qu'on ne voit pas qu'il y a des effets secondaires.

Notre étude Regulate (fournie en 2009 par le laboratoire, ndlr) a démontré que le Mediator peut provoquer des effets sur les valves cardiaques. Mais les patients diabétiques, qui sont susceptibles de prendre notre médicament, sont aussi susceptibles d'avoir des anomalies des valves cardiaques. Cela a été clairement démontré dans l'étude pour plus de 50% des patients, avant même qu'ils ne prennent le Mediator. C'est une population déjà à risques, ce qui peut expliquer que le médecin, si les faits s'aggravent, puisse mettre cela aussi bien sur le compte de la maladie, ou d'autres médicaments, que sur le compte du Mediator.

Cette étude souligne aussi qu'après un an de traitement, il n'y avait toujours pas d'effet grave. Il y avait des effets légers, qu'on ne pouvait voir sans faire d'échocardiographie. Or avec le temps, on a multiplié les échocardiographies, ce qui peut expliquer pourquoi on peut aujourd'hui déceler un problème qui était invisible pendant si longtemps. Personne ne le savait, il n'y avait pas de cas de pharmacovigilance, de signal. On trouve même des écrits de 2007 ou 2009 de nos plus gros détracteurs d'aujourd'hui estimant qu'il n'y avait pas de problème.

Comment avez-vous répondu aux interrogations de vos salariés ?
C'est très difficile de rassurer les salariés. Nous avons fait beaucoup de choses. Nous avons créé un site internet où nous avons posté des informations, notamment sur les procédures judiciaires en cours, et répondu à leurs questions. Nous avons mis à leur disposition une cellule d'écoute avec des psychologues. Mais, moi-même, j'ai vécu des moments de grande angoisse en lisant la presse, concernant le produit, mon entreprise, même moi qui connais tout le dossier. Donc j'imagine que pour mes collègues qui n'ont pas accès aux faits cela doit être très désagréable.

Les choses se seraient-elles passées différemment si le laboratoire avait été coté ?
Oui, si nous avions eu des actionnaires partenaires connus dans le domaine public pour parler de l'entreprise. C'est paradoxal, mais notre indépendance nous a rendus vulnérables. Il n'y aurait pas pu avoir de conférence de presse de l'Afssaps (l'Agence qui contrôle les médicaments, ndlr) pour une société cotée. Car nous n'avons jamais été contactés ni avant, ni après l'annonce de l'Afssaps du nombre de morts liés au médicament. C'est choquant que nos informations n'aient jamais été prises en compte.

Lorsque nous avons demandé à l'Afssaps des détails sur la méthode de calcul utilisée, une question essentielle car notre réputation a été grandement endommagée, on ne nous a pas répondu. Nous nous sommes ensuite adressés au cabinet du ministre de la Santé, qui nous a répondu qu'on pouvait trouver des détails sur Internet ! Dans un métier tellement réglementé, il est inconcevable qu'on puisse faire des annonces concernant la santé publique, en mettant en jeu la tranquillité des patients, sans faire appel à l'entreprise qui produit le médicament.

Regrettez-vous le manque de solidarité de la part des autres laboratoires français ?
Sans commentaire.

Vous avez conclu en juillet un partenariat avec la biotech BioRéalités. En avez-vous d'autres à venir ?
Nous en avons conclu trois ou quatre depuis le début de l'année, et il y en a d'autres à venir. C'est une partie extrêmement active de notre démarche. Nous choisissons des partenaires innovants, mais ce sont surtout eux qui nous choisissent. Car lorsqu'une biotech possède une molécule prometteuse, les entreprises sont souvent nombreuses à se présenter pour devenir son partenaire. Quant à l'avenir de notre laboratoire, l'important est d'attendre la suite, et de consacrer notre énergie à notre activité principale : la R&D et le soin.

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