Economie

Jean Tirole, Nobel et roi des levées de fonds privés pour la Toulouse School of economics

Anne-Sophie Bellaiche , , , ,

Publié le

Analyse Au-delà des ses travaux académiques qui viennent d’être primés par le comité Nobel, l’économiste Jean Tirole a eu un rôle majeur sur le développement de la Toulouse School of economics qu’il préside. Avec la conviction que pour assurer un certain niveau d’excellence et exister dans la compétition internationale, il faut de l’argent. Y compris de l’argent privé.

Jean Tirole, Nobel et roi des levées de fonds privés pour la Toulouse School of economics © Capture d'écran YouTube

Ne pas avoir peur de l’argent privé pour mener des recherches académiques, c’est sans doute assez logique pour un spécialiste de micro-économie qui a de plus connu une expérience universitaire aux Etats-Unis. Jean Tirole, Nobel d’économie 2014 est revenu en France, sous l’impulsion de son comparse et co-auteur, Jean-Jacques Laffont, après une expérience de 8 ans au MIT au cours de laquelle il a eu tout le loisir d’observer les leviers d’une institution d’excellence et les confortables conditions matérielles qui en résultent pour les chercheurs. En rentrant en France, il a poursuivi l’initiative que Jean-Jacques Laffont avait mise en place au sein d’une structure de l’université de Toulouse : l’Institut d’économie industrielle (IDEI). Ce dernier y invitait, dès le début des années 1990, entreprises et industriels à collaborer financièrement sur des projets de recherche.

La loi de programme pour la recherche de 2006 va donner un coup de booster à la démarche. Cette année là, le ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur crée les RTRA (réseau thématique de recherches avancées), il leur accorde une dotation et  leur permet dans la foulée d’associer des partenaires privées via des fondations de coopérations scientifiques. En présentant la candidature de l’IDEI à ce label des RTRA, Jean Tirole va avec la Toulouse School of Economics saisir l’opportunité de cette loi mieux qu’aucun autre .

Parmi les financeurs, de nombreuses entreprises privés

En effet, selon un rapport de la Cour des comptes de 2012, sur les 13 RTRA créés peu vont utiliser avec une telle efficacité les possibilités de l’outil. Les apports privés des 13 RTRA ne représentaient en 2012 que 2,5 % des fonds mobilisés. La seule exception et véritable réussite sera la Toulouse School of economics (TSE). Jean Tirole a en effet créé immédiatement la Fondation Jean-Jacques Laffont-TSE  du nom de son ami entre-temps décédé (en 2004) pour associer les entreprises. Entre 2007 et 2012, toujours selon la Cour des comptes, la fondation de TSE réussit à lever 33,405 millions d’euros auprès de partenaires privés comme BNP Paribas, EDF, Orange, Total, Exane, Suez ou encore La Poste. A la manœuvre pour aller convaincre les entreprises : Jacques Delpla, un économiste (normalien, Ensae), ancien du trésor qui travaille à l’époque pour BNP Paribas. Encouragé par ces bons résultats l’Etat ajoute à sa mise de départ de 12,8 millions dans le RTRA de TSE une rallonge qui au fil des années et jusqu’en 2012 a permis de cumuler 30 millions d’euros supplémentaire.   

Une décision qui horripile certain tenants de la recherche publique, comme le syndicat Sud éducation qui considère que ces dotations supplémentaires sont "une prime à la levée de fonds privés" et une forme de  marchandisation de la connaissance. Les statuts de ce type de fondation stipulent que les partenaires privés "sont des mécènes qui n’attendent aucune contrepartie de leur donation" et la Cour des comptes suggère à TSE qu’il serait "de bonne pratique de veiller à l’avenir à ce qu’une mention explicite d’absences de contreparties apparaisse en tête des conventions". Au sein du conseil d’administration du RTRA, cinq places étaient en effet réservées en 2008 à des entreprises, aux côtés des différents fondateurs (Toulouse 1, le CNRS, l’Inra et l’EHESS). Depuis la loi LRU de 2007, ces RTRA n’ont plus vraiment d’utilité car les libertés qu’ils permettaient sont au cœur même de la réforme sur l’autonomie des universités... ce qui n'enlève rien au coup d’avance qu’a pris la TSE.  

Sélection et rémunérations au mérite

Qu’est ce que cet afflux d’argent a permis  à l'école que préside le prix Nobel ? Principalement une gouvernance originale et la capacité de sélectionner ses chercheurs. Elle peut recruter les meilleurs, en leur offrant des conditions de travail compétitives et les rémunérer au mérite en fonction du nombre et de la qualité de leurs publications. Selon la Cour des comptes : "en 2010, 140 chercheurs de TSE, soit plus du tiers a bénéficié de primes de publications".

Pour son recrutement, l’école a adopté un système à l’américaine de chaire junior d’une durée de 6 ans qui donne la possibilité de concourir à un poste de titulaire. Leurs salaires de 45 000 à 52 000 euros sont très supérieurs aux salaires d’un maître de conférences ou d’un chargé de recherche en début de carrière dans d’autres universités. De quoi attirer des talents ou faire revenir en France des étudiants séduits par les sirènes des universités américaines.

Enfin, depuis quelques années la TSE, plutôt réputée pour fabriquer des économistes académiques, opère une mutation pour devenir aussi une grande école capable d’ouvrir à ses étudiants des carrières dans des entreprises privées. Une chasse gardée pour l’instant de certaines grandes écoles de commerce ou d’ingénieurs (comme l’Ensae ou Polytechnique). Sa proximité avec des acteurs du privé est un atout par rapport à d’autres universités.

Mais le salut financier ne vient pas que des entreprises pour la TSE. Depuis, les investissements d’Avenir, elle a vu affluer de nouveau de l’argent public. La TSE a d’abord décroché un Labex (15 millions d’euros sur 8 ans sur son projet IAM - Incitations acteurs et marchés) puis elle s’est inscrit dans l’Idex plus global de l’université de Toulouse. Une nouvelle preuve que pour Jean Tirole, financements privés peuvent faire bon ménage avec financements publics.

Anne-Sophie Bellaiche

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