Jean-François Dehecq : Dans la pharmacie, nous aurons des comptes à rendre

Le président de Sanofi-Aventis décrypte les grands changements du secteur pharmaceutique mondial. Passionné par la montée en puissance des pays du Sud, il souligne la nécessité de répondre aux besoins propres de ces marchés.

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Jean-François Dehecq : Dans la pharmacie, nous aurons des comptes à rendre
Le modèle de croissance des bigs pharmas est-il remis en cause ?
La maison connaît un petit trou d'air, comme les autres. Les quatre ou cinq leaders mondiaux de la pharmacie ont tous un problème de renouvellement de leur portefeuille. Quand vous êtes petit, vous avez un produit, tout le monde vous aime. Quand vous êtes grand, vous devez faire 10% de croissance sur un chiffre d'affaires de 30 milliards d'euros, ce n'est pas la même chose.

Le manque de productivité de la recherche est souvent mis en avant. Je suis entré dans le secteur dans les années 70. Avec quelques centaines de millions de francs et quelques centaines de patients en essais cliniques, un médicament était mis sur le marché. La recherche de médicament s'est complexifiée. Aujourd'hui, il faut compter 1 milliard d'euros et de 15 000 à 50 000 patients enrôlés dans des essais cliniques. Vous présentez un dossier et on vous rajoute un ou deux ans d'études. Quelque soit l'avancée de vos programmes, vous arrivez à un décalage dans la mise sur le marché.

La maison s'est construite sur un certain nombre d'acquisitions et jusqu'à récemment tout le monde disait que notre recherche était productive et magnifique. Désormais, Sanofi, comme les autres leaders mondiaux est confronté à des pertes de brevets, à l'allongement de la durée de développement d'un médicament et à des difficultés plus grandes à homologuer des produits sur certains territoires. Avec 35 ans de présence dans le secteur de la pharmacie, je connais ces oscillations des agences réglementaires. Cela me donne un certain sang froid vis-à-vis de cette situation.

Les biotechnologies vont-elles supplanter les bigs pharmas ?
Je vous rappelle que le centre de Labège de Sanofi, à côté de Toulouse, construit au début des années 80, a longtemps été considéré comme le premier centre de biotechnologies en France. Nos chercheurs utilisent les outils de la biotechnologie pour identifier les cibles originales sur lesquelles sont passées nos étagères de molécules chimiques. De plus, l'activité vaccins n'utilise que des biotechnologies. Pour rester leader mondial, le groupe a passé plus de 50 accords avec des entreprises de biotechnologies ces trois dernières années.

La maison n'est pas tout biotech, c'est clair, et croit qu'il faut rester très performant dans la chimie. Mais, aujourd'hui, dans le portefeuille amont de la recherche interne de Sanofi, des produits arrivent qui nous imposent d'avoir un outil industriel dans les biotech. La maison regarde donc des investissements sérieux et lourds dans ce domaine. Mais il n'y en a pas beaucoup en Europe.

Les biotech ne vont pas tout résoudre et il faut se méfier des effets de mode. Au début du septennat de Giscard d'Estaing, nos prix Nobel ont écrit de grands rapports affirmant qu'il ne fallait plus faire que des biotechnologies. Ce qui ne s'est pas vérifié. Donc oui, la maison a été assez prudente sur les biotechnologies mais depuis quelques années, elle investit beaucoup dans ce domaine.

Et les génériques ? L'aventure vous tente-elle ?
Parler d'un marché global des génériques est illusoire. Vous ne trouverez pas de points communs entre le marché des génériques français et celui des pays de l'Europe de l'Est. Sanofi a déjà quelques activités dans les génériques, et lorsque nous fabriquons et vendons certains produits locaux, qui ne sont plus protégés par des brevets, on peut les assimiler à des génériques.

J'aimerais plutôt qu'il existe un statut économique du médicament et ne pas faire co-exister un statut pour le médicament princeps et un autre pour les génériques. En République Tchèque, le système de santé rembourse une somme définie selon la molécule, que le médicament vienne de l'entreprise qui l'a découvert ou d'un fabricant extérieur. Je trouve cette situation beaucoup plus claire.

Les marchés sont de plus en plus fragmentés, comment tirer encore profit de l'internationalisation d'un grand groupe ?
Le monde n'est pas homogène, et il faut décentraliser au maximum les prises de décisions pour coller au plus près de chaque marché. Dans les pays comme la Chine, si il n'y a pas une vraie acculturation, - parole presque de jésuite ! -, on sera mis dehors. Les pays du Sud sont des marchés en soi. Il faut être chinois en Chine, indiens en Inde. Vous ne pouvez pas imaginer que vous pourrez contrôler cela de Paris ou de New York. Si vous ne travaillez pas sur des produits locaux importants pour les populations compte tenu de leur niveau de vie, de leurs habitudes, vous n'aurez qu'un comptoir de vente en Chine !

Les choix stratégiques doivent être faits sur place avec des personnes proches des patients, de leurs habitudes. Et quand j'entends dire que Sanofi est une société très française, je saute au plafond ! Le patron des opérations mondiales est un allemand, une espagnole dirige nos opérations européennes, aux Etats-Unis, nous n'avons que des patrons américains. Le numéro 2 en Chine est une chinoise qui sera un jour appelée à devenir numéro 1.

L'herbe est-elle plus verte aux Etats-Unis ?
Il faut arrêter de dire que tout est beau aux Etats-Unis comme on le fait depuis vingt ans. La délocalisation des laboratoires pharmaceutiques s'est effectuée vers les Etats-Unis et non du Nord vers le Sud comme les autres industries. Il faut un socle très solide de connaissances scientifiques, que n'avaient pas jusqu'à présent les pays du Sud. Mais ils sont en train de l'acquérir à grande vitesse. Je pense notamment à l'Inde et à la Chine.

Par ailleurs, en Europe, il y avait une pression sur les prix. L'industrie pharmaceutique est allée vivre aux Etats-Unis, sur un marché rentable et facile. Les choses sont en train d'évoluer : aujourd'hui, plus de la moitié des produits pharmaceutiques est achetée par l'Etat américain (Medicare, Medicaid...) alors qu'avant c'était un système complètement libéral. La pression sur les prix est la même qu'en Europe, et les négociations commencent à se faire Etat par Etat.

Où placer ses futurs centres de recherche ?
Sanofi a 3500 chercheurs sur le territoire américain, près de 9000 en France, et 4000 dans le reste de l'Europe. Aux Etats-Unis, c'est vrai, le contact avec les universités est plus facile qu'en France. La grande différence, c'est que le chercheur américain, même s'il est universitaire veut faire du dollar. Il est donc beaucoup plus tourné vers l'industrie et ses résultats sont plus visibles. Mais il faut garder des sites de recherche un peu partout dans le monde. Le pluralisme culturel est très important.

En caricaturant, je pourrais dire que les chercheurs italiens ont des idées géniales mais ne les concrétisent pas toujours, les hongrois sont des grands spécialistes des molécules, ils font en six mois ce qui sera fait en dix-huit mois en pays anglo-saxon. Par contre les anglo-saxons sont des pros de l'organisation des essais cliniques. Quand aux chercheurs français, ils font un peu de tout et font donc le lien entre les différents centres de recherche, très complémentaires. La maison est plus multiculturelle que d'autres par construction. C'est le dernier grand groupe pharmaceutique à s'être formé dans les 50 dernières années.

En tant que patron d'entreprise, je veux veiller à ce que les salariés, et leurs enfants, aient un territoire où exercer un vrai métier. Il faut déterminer quelles industries sont capables de rester en Europe, et il n'y en a pas beaucoup. Le discours de laisser partir la production pour garder la recherche est stupide. Les centres de R&D ont toujours été proches des centres de production. De même, l'idée de se dire que l'on va garder des services est idiote, car ce sont eux que l'on peut déplacer le plus vite, juste le temps d'un week-end !

Quelle est votre regard sur la recherche académique française ?
L'élément de réponse se trouve dans le très grand nombre de contrats que nous avons avec les équipes académiques depuis des décennies. Sanofi est l'entreprise qui a signé le plus grand nombre de contrats, et de loin, avec l'Inserm. La recherche académique est faite pour ouvrir des pistes de recherche, derrière lesquelles on va mettre notre machine. S'il fallait que le secteur public mettent des milliards d'euros dans le développement de médicaments avec une prise de risque terrible, cela deviendrait ingérable. Et cela ne passionnerait pas les chercheurs académiques qui ont plus envie d'ouvrir de voies nouvelles de recherche. Par contre, il est nécessaire de rapprocher encore un peu plus le monde industriel et académique, de favoriser les échanges de chercheurs... Et là je prends ma casquette de président de l'ANRT. Il y a énormément de choses à faire en France sur ce point par rapport à d'autres pays.

En matière de recherche, la France est un petit pays. On n'a pas les moyens de faire tout, partout et en même temps. Il va falloir faire des choix des secteurs pour être réellement acteur sur un plan mondial et mettre beaucoup d'argent. Tout en évitant à tout prix de tarir la recherche « sauvage ». C'est évident qu'il ne faut pas tout orienter. Même chose au niveau européen où l'Europe de la recherche n'avance pas assez vite. Il faut choisir les secteurs qui seront encore porteurs dans dix ans.

Que pensez-vous des universités françaises et de la nouvelle réforme ?
L'éducation est un sujet qui me passionne. J'ai été professeur de mathématiques, et également à la tête de l'Université de Bretagne Sud pendant 5 ans. Aujourd'hui, je suis centralisateur des 8 centres des Arts-et-Métiers. La réforme de l'Université engagée cet été va dans le bon sens. Mais il faut encore plus décentraliser l'Education Nationale et l'Université, et rapprocher les grandes écoles des universités pour former de vrais pôles de compétences, visibles de l'étranger. Nous avons besoin de tous les profils. Ce ne sont pas les étudiants des Grandes Ecoles qui vont faire tourner nos usines ! Nous avons un vrai retard dans le domaine de l'excellence technologique, et manquons de biostatisticiens. Par contre, en France, nous avons d'excellents chimistes.

Les systèmes de santé sont en crise, comment en sortir ?
A la fin de la guerre froide, les gouvernements ont décidé qu'il fallait être bon en armement, en communication et en santé. D'énormes moyens ont été investis. La santé est devenue un enjeu des gouvernements, enjeu politique, économique et électoral. Dans tous les pays, les Etats sont obligés de s'impliquer car les dépenses de santé explosent. Avec le vieillissement de la population, les patients sont soignés pendant des dizaines d'années pour différentes pathologies chroniques. De nouvelles pandémies apparaissent comme le virus Ebola, le Sida, ou la grippe aviaire un jour ou l'autre... Sans compter les maladies qui reviennent comme la tuberculose. On a arrêté les recherches sur les antibiotiques.

Et pendant que nous faisions des grands discours, les petites bêtes ont tellement évolué, que les produits d'il y a 25 ans n'ont plus grande efficacité. N'oublions pas non plus que 80% de la population mondiale n'a pas encore accès aux médicaments et va en demander peu à peu. Une fois que les gens ont le ventre rempli, ils veulent se soigner. Avec tous ces facteurs, les dépenses de santé continueront à suivre une courbe exponentielle. Même en cassant par dix le prix des médicaments. Il n'y a pas de solution aujourd'hui pour équilibrer les systèmes de santé.

Le déremboursement de certains médicaments en France vous parait-il justifié ?
Certaines décisions ont été inutiles et néfastes. L'arrêt de remboursement de produits peu couteux dont l'efficacité a été démontrée depuis 30 ans est contestable. Surtout quand ils sont remplacés par des produits importés plus chers. Pour éviter de creuser encore le trou de la sécurité sociale, il faut trouver des solutions originales. Si l'on veut garder un accès pour tous aux médicaments en France, les riches doivent payer pour les pauvres. C'est une évidence. Et il ne me semble pas inconcevable qu'une partie importante des revenus d'une personne de 70 ans soient dédiée à sa santé. Tout en gardant la possibilité de la prise en charge à 100% pour les patients à faibles revenus.

Le poids des Etats est de plus en plus grand dans le secteur des médicaments, est-ce un mal nécessaire ?
Le pilier du traité de Rome est : n'importe quel produit arrive chez vous. Il faut faire très attention à la libre circulation des produits lorsqu'elle est appliquée à notre secteur. Le médicament n'est pas un produit comme les autres. Il suffit de regarder la croissance rapide de la contrefaçon. Près de 7 à 8% des médicaments dans le monde sont contrefaits et les ventes par internet sont incontrôlables. Les américains - qui sont très protectionnistes - sont dans une panique totale par rapport aux ventes sur le net. En France, nous somme protégés car tout passe par trois grands distributeurs.

Mais certains pays européens sont de véritables passoires. Je vous donne un exemple. Une société spécialisée dans l'organisation d'essais cliniques a acheté 20 000 boites d'un de nos médicaments en Allemagne à un spécialiste de viande de boeuf. Ces boites venaient du Pakistan et avaient transitées par la Turquie et la Grèce. Les emballages et les notices étaient reproduits mais c'était du placébo.

Impossible à voir sans analyse. Cela ne peut pas continuer. La libre circulation des produits n'est pas tenable. Il y a danger de santé publique. Je fais partie de ceux qui ont toujours dit que la libéralisation des produits pharmaceutiques était stupide. Il y aura de plus en plus de régulation, c'est inévitable. Cette industrie ne peut pas être dérégulée, elle touche aux enjeux de santé publique, et coûte une fortune aux citoyens. Nous aurons de plus en plus de comptes à rendre.

Quel équilibre trouver entre rentabilité et offre de soins adaptée dans les pays du Sud ?
Les pays du Sud sont à considérer comme un territoire à part entière et non pas comme de simples fournisseurs des pays du Nord. Un anti-diarrhéique est beaucoup plus important dans l'hémisphère sud qu'un anti-aggrégant plaquettaire et vice-versa pour l'hémisphère Nord. J'ai créé il y a déjà cinq ans une direction dédiée à l'accès aux médicaments. Nous avons commencé par appliquer des prix différenciés, puis nous avons construit une usine en Afrique pour fabriquer des médicaments à bas coûts. Nous avons également créé des dispensaires. C'est une toute autre organisation à bâtir. Comment demander à ces pays de faire respecter les brevets alors que 98% de leur population se soignent avec des copies ! Il faut renforcer la propriété intellectuelle dans les pays développés du Nord et trouver des solutions différentes pour les pays du Sud.

Comment renforcer la propriété intellectuelle dans les pays développés ?
Aux Etats-Unis et en Europe, la propriété intellectuelle a été affaiblie. C'est une erreur. La durée des brevets est de 20 ans à partir du dépôt, mais le temps de développement d'un médicament s'est allongé, ce qui fait qu'il ne reste plus que 6 à 8 ans d'exploitation de la molécule avant l'expiration du brevet. Plutôt que demander à allonger la durée du brevet, je préconise le mécanisme de la protection des données. Nous avons en Europe dix ans de protection après la commercialisation de la molécule. Et je vous assure que les grands laboratoires américains regrettent de ne pas avoir cette solution sur le sol américain, où cette protection est seulement de cinq ans. Pour des pays comme la Chine ou l'Inde, leurs laboratoires commencent à réaliser des recherches et à déposer des brevets. Ils voudront faire respecter ces brevets et la situation va s'arranger d'elle-même.

Vous êtes Président du groupe Sanofi après avoir été P-DG pendant de longues années, la transition est-elle difficile ?
Depuis longtemps, j'ai préparé cette étape avec Gérard Le Fur. Je suis un peu la statue du commandeur : je ne m'occupe plus du business au quotidien, c'est le rôle de Gérard. Quand on prend du recul, on devient un peu le confesseur : j'écoute, je conseille sur la stratégie et les personnes. J'assure en quelque sorte le service après vente. Gérard est mon fils spirituel, je ne peux pas avoir de problème avec lui, je suis complètement en phase.

Propos recueillis par Anne Pezet
A lire aussi dans l'Usine Nouvelle N°3072
du 11 au 17 décembre 2007
« Le Club de L'usine nouvelle », p. 18

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