Jean-Claude Ancelet : "Le manque de collectif est une source de désespérance au travail"

Pour s’en sortir, les entreprises doivent recréer un sentiment collectif, estime le sociologue Jean-Claude Ancelet, primé par Personnel, la revue de l’ANDRH. Les DRH sont en première ligne. A eux d’œuvrer pour que l’entreprise ne soit pas qu’une collection d’individus travaillant au même endroit.

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Jean-Claude Ancelet :

Cette année, Personnel, la revue de l’ANDRH a primé deux ouvrages de management. Recréez du collectif au travail est l’un des deux. Son auteur, le sociologue Jean-Claude Ancelet est un des experts de l’Association Progrès du Management et consultant en entreprise. Il a répondu aux questions de L’Usine Nouvelle.

L'Usine Nouvelle - Comment est né votre livre ? Est-ce une construction intellectuelle ou une réflexion née de l’observation du terrain ?
Jean-Claude Ancelet - C’est la deuxième proposition. J’interviens dans les entreprises, j’observe depuis plusieurs années ce qui s’y passe, et, peu à peu, j’ai constaté que l’idée de collectif s’est perdue. Le discours managérial a insisté, pour de vraies raisons, sur les notions de performance individuelle, d’engagement.

Parallèlement, l’appartenance durable à l’entreprise n’est plus une réalité comme elle pouvait l’être pour nos parents. A l’époque, le salarié appartenait en quelque sorte à l’entreprise, à un collectif. Nous sommes sortis de ce monde-là : les entreprises n’ont plus les moyens d’offrir un contrat à vie, dont les jeunes n’en veulent plus.

Cette disparition du collectif entraine-t-elle des conséquences graves ?
Oui, le manque de collectif peut être à l’origine d’une forme de désespérance au travail. De nombreux salariés vivent mal l’organisation du travail dans laquelle ils sont, se sentant isolés. On a cru qu’en créant des open-space, on recréait du collectif. Rien n’est moins sûr : on peut être terriblement seul au milieu des autres.

Pour être performante, l’entreprise doit recréer des collectifs, pas nécessairement durables. C’est ce que j’appelle des collectifs de cohérence qui peuvent prendre des formes différentes. Avec l’austérité, la convivialité a déserté les entreprises.

Plus fondamentalement, l’entreprise doit avoir des collectifs plus durables, qui se penchent sur des tâches transverses. Il s’agira de réunir des salariés pour qu’ensemble ils construisent des savoirs, sans se soucier des positions hiérarchiques des uns et des autres.

Mais cela existe déjà. Les entreprises aujourd’hui travaillent en mode projet non ?
Il faut distinguer entre "un travail collectif" et un collectif de travail. Dans le premier cas, les gens travaillent ensemble. Le second va plus loin : on existe ensemble, l’interdépendance est affirmée, car chacun a besoin de l’autre pour exister, il transforme l’autre, il accepte d’être engagé. Un collectif de travail va bien au-delà du projet. Il met en jeu des émotions, la personnalité de chacun.

Que peuvent faire les DRH pour recréer du collectif ?

Pour restaurer un collectif, il y a un préalable, il faut des sujets, des idées. On ne peut pas créer de collectif s’il n’y a pas de cadre de référence proposé aux personnes. C’est le support de tout collectif, le cadre dans lequel le groupe va pouvoir se développer. Il faut rappeler la mission du groupe, sa raison d’être, avoir une vision et des valeurs à partager. Construire ce cadre de référence devrait être le travail des DRH : ils devraient réfléchir, par exemple, à inventer de nouveaux rituels, ces moments où les salariés sont réunis.

Etes-vous justement consulté pour créer ces cadres de référence qui favorise le collectif ?
Pas toujours directement pour cela, mais au bout de quelques sessions, nous nous orientons vers un tel travail. On peut m’appeler pour un problème d’absentéisme. C’est un phénomène intéressant, car il apparaît en première analyse, comme une décision individuelle. Mais dans certaines entreprises, les salariés s’accordent un certain volume d’absentéisme. C’est un collectif qui se crée sans dire son nom. Si les DRH avaient un autre collectif à proposer, le groupe n’utiliserait pas l’absence pour exister.

*Recréez du collectif au travail Editions Dunod

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