«Je réalisais le traçage du France grandeur nature»

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Entretien Maurice Audic était charpentier-traceur sur le chantier du France. Un métier qu'il faisait avec cœur, et qu'il a appris très jeune, auprès d'un matelot. Il nous raconte ses méthodes de travail, lui qui a réalisé le prototype du France... sur bois.

«Je réalisais le traçage du France grandeur nature»

Comment êtes-vous arrivé sur le chantier du France ?

Quand je suis rentré au chantier de la Loire à Saint-Nazaire, j’avais 14 ans et demi. J’ai commencé comme courantin, je portais les plis ! A 15 ans, on m’a placé dans une salle à tracer, un métier très manuel.

Alors me voilà mousse : pour que j’apprenne le métier sur le tas, on m’avait mis avec un matelot. Un monsieur pareil, c’était impressionnant ! Il fallait faire très attention à ce qu’il disait : il n’aimait pas répéter les choses deux fois.

Comme c’est un métier très technique, il fallait compléter cela par les cours du soir. J’habitais à Trignac, dans la Brière, une zone marécageuse près de Saint-Nazaire. Les rois du métier à l’époque, c’était les Brierons : ils avaient une bonne expérience du traçage, c’étaient les précurseurs de la Navale.

Les cours commençaient à 20 heures le soir pour finir à 22 heures. J’avais une dizaine de kilomètres à faire vélo dans le froid, c’était l’hiver. Pour revenir c’était coton ! Mais je voulais absolument apprendre ce métier.

Arrivé à 18 ans, on a été jugés par les matelots. « On va vous donner un coffre », nous ont-il dit, on revenait fier ! Je me revois porter le coffre sur mon épaule. Me voilà sacré compagnon.

En quoi consistait votre métier de charpentier traceur ?


Je n’étais qu’un maillon dans la chaîne de la construction du navire. Il y avait le bureau d’études qui testait la résistance des matériaux, puis ça venait chez nous. C’était à nous de réaliser le vrai bateau, c'est-à-dire de réaliser le prototype en grandeur réelle sur bois.

En fait c’est un métier d'ouvrier : un bateau est découpé en tranches fines, que l’on fait en bois, à partir de dessins et de plans. La feuille que j'avais entre les mains pour me guider, c’était une image, en deux dimensions. Mais dans la réalité rien n’est droit là-dedans. Une tôle de bordée par exemple, ce ne sont pas des rectilignes. Il fallait chercher la vraie grandeur d’une courbe. Nous étions des spécialistes de la coque de bateau. Ce métier-là c’était technique !

Le coffre du charpentier traceur
-    Un rabot
-    Une pointe à tracer
-    Une varlope
-    Un burin
-    Un bédane
-    Un pointeau
-    Un ciseau à bois
Il contenait l’outillage nécessaire au métier.
On réalisait un gabarit : un assemblage de petites planchettes, à l’aide desquelles la tôle était représentée. On traçait une vue longitudinale, une vue transversale, et une vue horizontale du navire.  Avec mon ciseau à bois, je traçais chaque bandelette : une fois que l'on avait tracé une tôle, tout était étalé sur le plancher, par terre, dans une salle immense. Ensuite, ça descendait à l’atelier de traçage-tôle. Ils reproduisaient ce qu’on avait fait, mais en tôle. Puis ça partait à l’usinage. Ensuite, le charpentier-monteur était chargé de monter les tôles.

C’était quand-même complexe. Je le faisais avec cœur, je progressais.

Comment êtes vous arrivé sur le France ?

Ah le France ! On n’en fait plus des bateaux comme ça. J’ai fait mon service militaire pendant 30 mois. Puis j’ai été libéré fin décembre 1956. Le 2 janvier 1957, c’était un lundi, je reprenais mon travail au chantier de Saint- Nazaire. Car entretemps, les chantiers de  Penhouet et de la Loire avaient fusionné pour former les Chantiers de l'Atlantique.

Eh bien ce lundi, j’ai eu la chance d’être choisi pour tracer ces trois vues du France. Nous étions deux compagnons, et on avait nos mousses. Les premiers coups de pointe à tracer en grandeur réelle du France ont été donnés le 2 janvier 1957. Ca a duré 9 mois. Après bien sûr, d’autres ouvriers sont venus nous aider.

Imaginez les dimensions : pour la coupe verticale, la largeur du France faisait 33,7 mètres ! On traçait de l’axe du navire jusqu’à son abord, une demi-largeur quoi.

Quel souvenir avez-vous de ce navire imposant ?

Ce bateau était d’une finesse extraordinaire. C’est le fleuron de la construction navale ! J’aimais ce que je faisais, j’aimais ce bateau. Nous nazairiens étions fiers d’avoir sorti un pareil navire. Tous ceux qui ont travaillé sur le France peuvent être fiers. D’avoir su qu’on l’avait démoli, c’est un peu cruel.

Dans ces-temps-là, il était interdit de prendre des photos sur le chantier. Si un ingénieur vous voyait, il vous confisquait l’appareil. Alors je n'ai pas d'images de l'époque.

Après, ça a été d’autres bateaux. Des pétroliers, des minéralisers… Espérons que le chantier continue. Dans les années 60 -70, c’était LE chantier naval qui comptait !
 

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