Je protège ma vie privée pour préserver ma carrière

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Vous êtes très engagé chez Greenpeace, déprimé ou séropositif... Devez-vous en parler à votre boss ? Pouvez-vous accorder votre confiance à un collègue ? Trop en dire présente des risques : mise à l'écart, placard, harcèlement, licenciement... Mieux vaut protéger son jardin secret. Seules les situations de crise justifient que l'on en parle pour rassurer son employeur et sortir vite de l'ornière.

Dire ou ne pas dire.

« Un soir, alors que j'étais dans un dîner d'affaires, je me suis laissée aller à des confidences sur mon mal-être professionnel avec une consoeur. C'était à la fin de la semaine, j'étais fatiguée... Mal m'en a pris : méprisante, elle m'a lancé devant les convives que je n'étais pas à la hauteur. » Ce soir-là, Sophie, chargée de clientèle, a compris la leçon : plus on se livre, plus on se met en danger. Donner certaines informations peut ralentir une carrière. Nathalie qui a indiqué qu'elle était enceinte d'un mois au moment de son embauche s'est vue attribuer une classification inférieure à celle prévue. Quant à Jean-Claude, il a payé cher le fait d'avoir dit qu'il réservait ses week-ends à ses deux frères handicapés, dont il était le curateur officiel. Son patron voulait l'obliger à participer à un meeting durant le week-end. Résultat : « Je fus quand même forcé d'y aller et, quelques jours après, il m'a rétrogradé de plus de 70 points de coefficient et diminué mon taux horaire de plus de 2,5 euros. Je n'aurais jamais dû évoquer mes problèmes devant lui. » Ainsi, mieux vaut parfois rester prudent, car certains employeurs n'hésitent pas à tirer sur l'ambulance. Ou à dévier une carrière. « L'un de mes clients a eu un jour l'imprudence de dire qu'il avait hérité de biens immobiliers importants. Eh bien il a été dans la première charrette de son entreprise se souvient Didier Kahn, coach en gestion de carrière. Le DRH lui a dit : « De toute façon, toi, tu n'as pas de problèmes financiers ». »

Alors faut-il taire tout ce qui relève du privé ? Difficile ! Peut-on rester muet comme une carpe au travail sans passer pour un autiste ou un asocial ? Il s'agit d'être convivial, tout en protégeant son jardin secret. Un équilibre difficile à trouver et à composer en fonction de la culture d'entreprise.

Evitez de trop vous dévoiler.

Mieux vaut se cantonner à des conversations d'ordre général, surtout en arrivant dans l'entreprise. Ne cherchez pas trop à vous livrer, même si c'est pour créer des liens. Etaler sa vie privée ou, cas extrême, appeler régulièrement la nourrice pour savoir « comment ça se passe » peut irriter les collègues et porter préjudice. « Afficher votre homosexualité va, neuf fois sur dix, se retourner contre vous, estime Didier Kahn. Quant aux relations adultérines sur le lieu de travail, elles suscitent de la jalousie chez les uns, sont condamnées par les autres, et guère appréciées par la direction qui y voit une source de dysfonctionnement », explique Jacques Garcin de RG Consultants. « Mais surtout, ajoute Ladislas Kiss, psychiatre et gérant d'Optimum Coach, la transparence dans le domaine de la vie privée heurte les susceptibilités. La conversation à l'anglaise est une bonne échappatoire : ne parler ni sexe, ni argent, ni religion, ni politique... » Montrez-vous très méfiant. Selon un arrêt de décembre 1997, « le fait imputé au salarié relevant de sa vie personnelle ne peut constituer une faute. » « Pourtant, cela peut se solder par un licenciement quand l'employeur établit la réalité des répercussions de la vie privée sur l'entreprise », précise Michel Fessler avocat spécialisé en droit du travail. Evitez aussi tout militantisme. Tel cadre a été licencié pour avoir diffusé un tract sur le ramadan, tel autre pour avoir dit qu'il était anarchiste. « Pour ma part, si j'apprenais qu'il y a un militant de Greenpeace dans l'entreprise, je le mettrais à l'écart des orientations et ne lui confierais pas la logistique du transport », confie Guy Despeuilles, DRH chez Chloralp.

Enfin, si vous êtes malade, sachez doser l'information. « Tout ce qui peut donner une impression de faiblesse est mauvais pour la carrière », note Didier Kahn. Cela conduit parfois à des situations tragiques. « Des individus vont jusqu'à cacher qu'ils ont un cancer, voire amputent leurs soins, observe Michel Bataille, sociologue au CNRS. Ceci pour éviter que telle promotion ne soit remise en question, que telle mission à l'étranger ne leur échappe. Car, après les premières réactions d'empathie, la réalité du travail reprend rapidement ses droits : la compétition porte sur les capacités de chacun. »

Mentez au besoin.

Vous avez une voiture de luxe ? Gardez-la pour le week-end ou garez-la très loin. Vous avez une maison sur la Côte d'Azur ? Dites que vous louez. Vous partez en vacances au Brésil ? Vous allez au Portugal... Veillez cependant à ne pas tomber dans des extrémités navrantes. Certains cadres surendettés, mettent les skis sur le toit de leur voiture pour faire croire qu'ils vont aux sports d'hiver mais se réfugient dans leur famille, d'autres coupent leurs portables pendant quinze jours et regardent des cassettes sur le pays où ils prétendent être allés...

Plus sérieusement, il est opportun de s'interroger sur ce que l'on peut révéler ou non au médecin du travail. « Beaucoup de licenciements sont consécutifs au certificat d'inaptitude à travailler, quand l'employeur invoque l'impossibilité de reclasser le salarié », précise Gilbert Jacquemet, délégué CGT. Bertrand, ingénieur d'étude, a ainsi été mis en incapacité et licencié, suite à une dépression et à une hospitalisation de plusieurs mois en hôpital psychiatrique. « Mon patron, se souvient-il, m'a même envoyé des courriers recommandés à l'hôpital psychiatrique. »

« Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ».

Votre chef vous cuisine ? Il vous demande si vous avez des problèmes personnels à l'heure actuelle? Ne vous laissez pas attendrir par sa compassion affichée, à moins de bien le connaître. « On n'a pas d'amis sur son lieu de travail », affirme le docteur Ladislas Kiss. Avec le temps, on peut toutefois baisser la garde et parler à des personnes de confiance. Faites alors bien attention à obtenir en retour des éléments personnels sur votre interlocuteur, afin qu'il se sente également tenu au secret.

« Quand j'ai réalisé que je n'aurais pas dû dire au fils de mon patron que j'étais d'extrême gauche, je me suis employée à lui soutirer des informations sur sa vie privée, raconte Marie, cadre dans une petite entreprise. Comme j'ai appris qu'il avait régulièrement des maîtresses, je me suis sentie aussi armée que lui en cas d'attaque éventuelle, ce qui laissait envisager une coexistence pacifique. »

Ne laissez rien au hasard.

Attention aux e-mails personnels, aux coups de fil, aux consultations de sites sulfureux... « L'employeur n'a pas le droit d'enregistrer une conversation téléphonique, ni de regarder les e-mails, mais il peut savoir quels coups de fils ont été passés vers qui et quels sites ont été visités en passant par les fournisseurs d'accès », précise Laurent Clément-Cuzin, avocat. « Or, quasiment tous les employeurs le font. Un salarié qui passe des heures sur un site interdit par la charte de l'entreprise risque donc un licenciement. » L'utilisation d'internet pour son compte personnel (recherche d'emploi, de voyages...) donne lieu à de plus en plus de problèmes.

Livrez-vous quand vous êtes obligé.

Seules les situations de crise justifient de dévoiler sa vie privée : perte d'un proche, arrêts maladie à répétition, divorce, etc. « Vous ne pouvez alors plus le cacher, cela vous perturbe dans vos horaires, votre concentration ou votre énergie », résume Didier Kahn. « Il faut en parler car, moins le patron a d'explication au décrochement professionnel, plus il risque de mal le vivre », estime André Both, directeur général du cabinet Both. « Ce n'est pas pour autant qu'il faut l'étaler sur la place publique », précise le consultant. Allez tout d'abord vous en ouvrir à votre supérieur hiérarchique, puis à la DRH, avant que l'information ne leur revienne par des personnes du service. Exposez votre problème sans donner de détails sur votre vie privée. Vous bénéficierez a priori d'une certaine compréhension. Selon vos rapports avec vos collègues, donnez-leur ou non des explications.

Rassurez votre employeur, tout en négociant des aménagements.

Réfléchissez bien à la façon dont vous allez faire passer le message, surtout si votre chef est anxieux. « Il faut en dire suffisamment pour qu'on se montre souple à votre égard et ne pas trop dramatiser pour ne pas affoler votre direction qui pourrait alors se débarrasser de vous », conseille Didier Kahn. Précisez donc ce que cela va changer dans votre travail : des absences, des retards, des changements d'horaires... C'est le moment d'étudier des aménagements possibles. « Nous trouvons alors toujours des solutions d'appui, explique Guy Despeuilles. Nous tirons suffisamment sur la ficelle avec les ingénieurs pour savoir renvoyer l'ascenseur et fermer les yeux sur des temps de travail un peu raccourcis quand il y a un pépin : semaines allégées, absences non décomptées, travail à la maison... » Enfin et surtout, insistez sur le fait que la situation est passagère. Fixez le laps de temps qu'il vous faut pour surmonter cette situation. « Au-delà de six mois, l'entreprise peut procéder au licenciement définitif, si elle prouve la réalité de la désorganisation et procède à une embauche définitive pour la remplacer », explique maître Fessler. Si la personne n'arrive plus à assumer sa fonction, elle peut être requalifiée à un autre poste. Dans certaines entreprises, les personnes en situations difficiles sont déqualifiées quelque temps puis retrouvent leur poste. Cas moins heureux : « Un cadre a prévenu son employeur qu'il devait suivre un lourd traitement contre le sida. Il a été licencié peu de temps après pour désorganisation par ses absences », rapporte maître Fessler.

Retrouvez vos ambitions, une fois le problème réglé.

Dès que tout est rentré dans l'ordre, informez votre hiérarchie. Sinon, vous risquez de garder longtemps l'étiquette d'une personne à problèmes. Sarah, qui avait été battue par son mari, s'était sentie obligée de le dire à son chef et à la DRH, suite à un arrêt maladie. Résultat : sa promotion a été bloquée pendant deux ans. « Quand j'exprimais mes souhaits d'évolution, on me disait que ce n'était pas possible, en ramenant toujours mes problèmes personnels sur le tapis, jusqu'au jour où j'ai dit à mon chef : « Ecoutez, des problèmes, je n'en ai plus. Je les ai réglés. J'ai gagné le procès contre mon ex-mari. » Depuis, Sarah a enfin changé de service. Si vous montrez une fragilité à un moment, votre carrière risque de prendre du retard. Alors, quand les difficultés sont passées, mettez les bouchées doubles pour montrer que vous avez repris du poil de la bête. Avec le recul, essayez de tirer des éléments positifs de la mauvaise passe. « Maintenant, je dis à la DRH que j'ai eu gain de cause et que tout va bien. Elle se dit que j'ai un caractère fort et que je suis combative », explique Sarah. Si vous ayez réussi à mener merveilleusement de front problèmes personnels et projets professionnels, vous aurez les honneurs !

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