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L'Usine Maroc

Jamal Belahrach : "Le modèle social marocain n'existe pas, il faut l'inventer"

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Entretien Jamal Belahrach , président de la commission emploi et relations sociales à la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et patron de Manpower Maghreb livre pour L'Usine Nouvelle  les enjeux à venir du royaume en matière d'emploi et de développement économique.  

Jamal Belahrach : Le modèle social marocain n'existe pas, il faut l'inventer
Jamal Belharach
© balahrach.com

Les 15 et 16 janvier était organisée à l'Institut du monde arabe (IMA) à Paris une grande conférence sur les "Renouveaux du monde arabe", ouverte par François Hollande. Jamal Belahrach, président de la commission emploi et relations sociales à la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et patron de Manpower Maghreb y est intervenu lors d'une table ronde consacrée à l'éducation.

A cette occasion L'Usine Nouvelle l'a rencontré. Jamal Belahrach nous livre son analyse comme toujours directe et tonique sur le dialogue social et les enjeux à venir du royaume en matière d'éducation, d'emploi, de compétences et de développement économique. Alors que le Maroc vient de mettre en place pour la première fois une assurance chômage (IPE) et que le gouvernement d'Abdelilah Benkirane s'apprête à réformer le système des retraites, il plaide notamment pour la tenue d'un grand sommet social associant les partenaires sociaux et l'Etat.

 

L'Usine Nouvelle : Selon vous, le Maroc se trouve face à un véritable défi en matière d'éducation. Quels en sont les enjeux ?

Jamal Belahrach : La situation économique et sociale du Maroc exige qu'on s'attelle à deux sujets. Le premier est l'éducation parce qu'elle structure les enfants qui sortent du système scolaire et universitaire. On se plaint aujourd'hui que les jeunes marocains sortent du système dans l'incapacité immédiate de travailler. Ils n'ont pas assez de compétences transversales ni de savoir-être. Il ne faut pas attendre pour former et éduquer. L'enjeu se trouve dans le préscolaire, le primaire, le collège et le lycée. C'est fondamental.

Et le second sujet?

Il est lié à la formation. J'espère que la réforme en cours sera votée cette année. La formation concerne les personnes ayant quitté le système scolaire sans avoir de compétences particulières. Il faut leur donner la possibilité de se former pour devenir employable. Le sujet concerne aussi les salariés et c'est aussi de la formation en cours d'emploi dont ils ont besoin pour acquérir des compétences. Il faut leur donner des possibilités de le faire. Je pense notamment au DIF, le droit individuel à la formation qui va être une innovation pour le Maroc. Le DIF, c'est trois jours par an minimum de formation. Les deux sujets sont majeurs pour l'économie. L'éducation, c'est en principe des points de croissance pour le futur. Mais aujourd'hui, ce sont plutôt des points de croissance en moins.

Les filières professionnelles de l'aéronautique ou de l'automobile ont créé des centres de formation ex-nihilo, est-ce une bonne démarche?

Renault comme le reste du secteur de l'automobile l'a fait. Renault a créé ex-nihilo des compétences nouvelles, des centres de formation. Au Maroc, on sait tracer des stratégies, mais pas les exécuter. Nous avons eu cette vision des métiers émergents de l'aéronautique et de l'automobile mais sans créer les mécanismes permettant la formation. L'éducation et la formation sont pour moi les deux points nodaux d'un futur qui veut de la croissance durable et de la création d'emploi mais hélas, aujourd'hui, on en crée pas d'emploi. Nous avons fini l'année 2014 avec croissance légèrement en deçà des 3%, ça ne crée pas suffisement d'emplois. Créer 120 000 emplois n'est pas assez. Notre pays a besoin de 300 000 emplois nets par an au minimum pendant 10 ans !

En 2015, on attend près de 5% de croissance…

Mais même avec 5% de croissance on n'aura guère plus de création que 150 000 emplois parce que c'est l'agriculture qui tire encore la croissance. Or, c'est l'industrie qui doit tirer l'économie. Le Plan d'accélération industrielle qui vient d'être lancé démarre d'un niveau où la part de l'industrie dans le PIB est relativement faible. Or, vouloir passer cette part de 14 à 23% du PIB, ça veut tout simplement dire qu'il y a un énorme travail à venir.

Sur le plan de la formation professionnelle, l'Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT) est parfois critiqué. Faut-il le réformer?

L'OFPPT est un bon outil pour faire de la formation initiale et c'est ce qu'il fait. L'entreprise a besoin d'un outil de formation professionnelle pour les salariés qui réponde à ses besoins. Il y a un problème parce que l'OFPPT est financé par les entreprises. Mais à un moment donné, il va falloir se mettre d'accord. L'OFPPT ne peut pas être en même temps un opérateur économique et ne pas porter la voix de l'entreprise. Or aujourd'hui il y a un vrai décalage entre ce que nous disons et ce que nous faisons. Si on veut réformer l'OFPPT,  il faut que les entreprises prennent le pouvoir au sein de l'OFPPT pour pouvoir dire voilà ce que nous voulons et la manière dont nous le voulons. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.

Vous avez récemment estimé que la nouvelle Indemnité de perte d'emploi (IPE), premier système d'assurance chômage au Maroc entré en vigueur le 1er décembre 2014 était un outil de flexibilité du marché du travail au Maroc. Dans quel sens ?

Je confirme absolument. C'est avant tout une question de paradigme et de lecture. Pour notre pays, la flexibilité cela ne consiste pas à ne pas déclarer les gens. Car c'est ainsi que beaucoup voient la flexibilité. Dans le secteur formel, c'est difficile de licencier quelqu'un ou de se séparer de lui parce que les gens n'avaient jusque là aucun parachute. Et ce n'est pas normal.

Votre jugement en définitive sur cette Idemnité pour l'emploi?

C'est une grande victoire pour le Maroc, les entreprises, les salariés et les syndicats marocains. Cela résulte d'un accord entre  syndicats et  patronat. Et ça, il faut le dire. A partir de là, cette IPE n'est que le premier étage d'une démarche de flexibilité responsable et j'insiste beaucoup sur ce mot. A la CGEM, nous portons ce projet qui est de dire qu'il faut qu'on aille vers le contrat unique pour une raison simple. Les Marocains veulent tous un CDI.

Allons dans ce cas vers le contrat unique mais associons le avec une rupture conventionnelle, avec un contrat temps partiel parce qu'il n'existe pas, avec un contrat d'intérim, la possibilité d'avoir une IPE, avec des programmes d'accompagnement au sein de l'ANAPEC [Agence nationale de promotion de l'emploi et des compétences NDR] et des formations qualifiantes.  Donc un modèle où chacun y trouve son compte. Mais on ne peut pas seulement exiger de la flexibilité sans tenir compte d'un certain nombre de responsabilités. La crédibilité du patronat marocain aujourd'hui c'est d'avoir initié ce pacte de confiance. Il faut du social, de la responsabilité mais en même temps, la flexibilité est un outil de management moderne dont le Maroc a besoin.

Quel est l'état de la politique contractuelle au Maroc?

Il y a trois acteurs : Etat, patronat et syndicats. Aujourd'hui nous sommes deux à négocier mais pas trois. Les syndicats et le patronat se parlent mais les syndicats et le gouvernement ne se parlent pas. Il faut repenser un nouveau dialogue social. C'est possible. C'est pour ça que nous préconisons au sein de la CGEM la tenue d'un grand sommet social qui nous permettrait de poser toutes les problématiques, et de sortir avec une vision d'un nouveau modèle dans lequel un nouveau dialogue social s'installe de manière régulière Il faut avoir un agenda social. C'est ce que nous proposons depuis deux ans. Pour l'instant ce n'est pas le cas.

La hausse du SMIG marocain est-elle un épouvantail pour les employeurs?

Elle a été appliquée et c'est tout à fait normal. Le problème du SMIG aujourd'hui se pose parce que pendant des années, on n'a pas fait ce qu'il fallait. Si pendant une vingtaine d'année l'inflation avait été corrélée avec le SMIG il ne serait pas à son niveau d'aujourd'hui. Le problème n'est pas le SMIG. Le problème ce sont les revenus. Sont-ils suffisants ? non. C'est pour ça qu'il faut trouver de nouveaux mécanismes de soutien au pouvoir d'achat d'où la réforme de la compensation qui est une nécessité absolue qu'il faut revoir. Il faut intégrer de nouvelles façons de rémunérer les gens avec des aides particulières à l'école ou des aides au logement. Il y a un système nouveau à penser. D'où la nécessité absolue de ce sommet social où il faut tout remettre à plat. On ne peut pas charger la barque au niveau du prix de revient et tuer la compétitivité des entreprises qui sont les seuls créateurs de richesse.

Le modèle social du Maroc doit-il être revu ?

Ecoutez, il doit être créé, car ce modèle social marocain n'existe pas. Aujourd'hui, c'est le Far West. Chacun fait ce qu'il veut! Les salariés déclarés sur 12 mois consécutifs à la CNSS [sécurité sociale NDR] cela représente 1,2 million de personnes seulement sur une population active de 10,8 millions, dont 5 millions dans le secteur privé. Nous avons quelques efforts à faire !

L'exercice du droit de grève doit être encadré par une loi organique, mais elle tarde. Vous l'attendez ?

Nous espérons la voir mise en place en 2015. Tout est prêt. Nous avons rendez-vous avec le chef du Gouvernement d'ici la fin du mois pour avoir une échéance précise. C'est une nécessité absolue.  Nous n'arrêtons pas de le dire dans la presse marocaine. Tout le monde est d'accord. L'exercice du droit de grève doit être placé dans un contexte global de réformes.

Les syndicats ont déjà obtenu des choses. Il reste à l'entreprise de l'obtenir. Je pense que les syndicats ne disent plus non à l'encadrement du droit de grève. Ils disent maintenant "oui, mais ...". C'est différent. Avant c'était "niet". Nous sommes en train de travailler sur le sujet. Nous verrons ce que cela va donner en 2015.

Quels sont vos pronostics pour le redémarrage de l'économie marocaine cette année ?

L'économie va redémarrer parce que nous aurons une très bonne saison agricole. C'est important pour le moral du secteur rural. Mais on ne doit pas se gargariser avec un taux de croissance attendu à 4,2%. Ce qui nous importe c'est la croissance industrielle. C'est elle qui crée de la richesse régulièrement et pas temporairement. C'est fondamental pour l'économie. Je pense qu'investir dans le Plan d'accélération industrielle, le tourisme, l'aéronautique, c'est ce qu'il faut faire. Vous avez vu que l'automobile est devenu la première source des exportations du Maroc devant les phosphates.  Cela veut dire qu''il y a une mutation de l'économie marocaine à accompagner et que cette mutation est possible aujourd'hui. Nous avons tout ce qu'il faut pour le faire. La solution aux problèmes se trouve dans notre capacité à dialoguer entre les parties prenantes. Et c'est ce qu'il faut faire.

Propos recueillis par Pierre-Olivier Rouaud

 

 

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