«J’étais sur le quai le jour du lancement du France»

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Entretien Jacques Guyader était à la fois redresseur de tôle, et charpentier monteur sur le France. Il se rappelle des conditions rudes de travail sur le chantier, et du jour du départ du navire à la mer.

«J’étais sur le quai le jour du lancement du France» © DR

Comment êtes-vous arrivé sur le chantier naval ?

Il y avait une grande fonderie à Saint-Nazaire. J’ai commencé en 1949 comme apprenti mouleur. En 1952, j’ai eu mon CAP, et je suis rentré au chantier naval de Penhouet. J’ai été embauché comme charpentier-monteur.

En 1956, j’ai dû partir à l’armée pour faire mon service militaire, directement en Algérie. J’en ai eu pour 28 mois. En juillet 1958, je suis revenu, les chantiers étaient en vacances. Et dès qu’on a redémarré, j’étais sur le France. Les premières tôles étaient déjà posées.

Combien de temps avez-vous travaillé à la construction du France ?

J’ai passé trois ans et demi sur ce navire. Je suis resté jusqu’à son départ, en 1962. J’ai fait les deux corporations : charpentier-monteur, et redresseur de tôle, alors c’était pratique ! Quand il y avait du travail de charpentier-monteur, je montais. Quand il y avait des tôles tordues, je les redressais.

En quoi consistait votre métier de charpentier-monteur ?


Pour le montage de la tôle, je devais mettre en place toute la structure en acier du bateau. Le bordé, la coque, les ponts, les cloisons… Pour cela, on utilisait toute sorte d’outillage : des masses, des chalumeaux de soudage, la grue principale, les vérins pour pousser des blocs qui pesaient 200, 300 tonnes ! Le chariot élévateur, le portique, le lite de construction… Il fallait que les tôles soient en ligne, c’est tout un art.

Parfois, nous devions souder des blocs de 650-700 tonnes : des châteaux entiers par exemple. Les châteaux sont des cabines qui tenaient ensemble d’un seul bloc, au sortir de l’atelier.

Et en quoi consistait votre métier de redresseur de tôle ?

C'est simple : avec la soudure, il y a des contractions sur le métal. Prenez un papier journal le matin, il est bien repassé. S’il y a des contractions, il y a des plis, il faut le remettre bien. Pour la tôle c’est pareil. Il y a des trous et des bosses qu’il faut remettre à plat, droit comme un jonc, avec un chalumeau. On chauffe une petite partie de la tôle, et l'on crée des « chaudes », des points rouges. Quand ça refroidit, la tôle se raidit et perd de son élasticité, elle devient droite.

Les Veritas sont très à cheval là-dessus.

Qui sont les Veritas ?

Il s’agit d’une personne de la compagnie qui vient voir avec les chefs du chantier la qualité de la tôle. Il met son cachet de conformité pour chaque partie du bateau. Le France, c’était 14 ou 15 ponts, c’est dire ! A chaque partie conforme, il disait « local vendu ».

Travailler sur le France, au quotidien, comment c'était ?


Faire un paquebot comme ça, c’est bien. Il y a du boulot. Maintenant, c’est tout sur ordinateur… Ce n’était pas rien. Il fallait se trimballer du gros matériel, à la main. On n’avait pas de casques, de chaussures de sécurité, ni de trucs à mettre dans les oreilles.

La moitié des gars sont à moitié sourds aujourd’hui ! Les champouneurs utilisaient des pistolets pneumatiques sur la tôle pour mettre des rivets, ça sonnait comme des pétards, ça faisait un boucan !

Maintenant c’est fait électriquement. Le travail était plus manuel.

Y  avait-il des accidents ?

« Il y en a eu, des accidents. Moi-même, j’en ai eu un. Je suis tombé de 5 mètres de haut, j’ai eu les deux avant-bras cassés. »
A l’époque, oui. Il y en a eu, des accidents. Moi-même, j’en ai eu un. Je suis tombé de 5 mètres de haut, j’ai eu les deux avant-bras cassés.

Les échafaudages n’étaient pas comme maintenant, capitonnés pour le froid. Il fallait se planquer derrière un bout de ferraille pour être à l’abri du vent.

Vous avez vu le France quitter le quai pour la mer ?


Oui, j’étais là le jour du lancement du France. Lorsque la femme du général de Gaulle a cassé la bouteille de champagne, c’était au-dessus de ma tête.

A quai, il  y avait une soixantaine de troncs d’arbres de part et d’autre du navire, que l’on retirait un à un. Le bateau reste en équilibre sur sa cale de lancement, et zou. Avant les années 60, on utilisait des cales de lancement en bois : on mettait de la graisse sur les glissières, et l'on poussait le navire pour qu’il rentre dans l’eau.

Maintenant, on utilise des cales sèches. Quand le bateau est fini, on envoie de l’eau dans la cale et il monte tout seul.
 

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