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[Itw management] "Pour le cerveau, rien n’est pire que les gens qui en pause se jettent sur leur téléphone portable personnel" explique Gaëtan de Lavilléon

Christophe Bys

Publié le

Deuxième partie de l'interview avec Gaëtan de Lavilléon, fondateur de Cog'X et chercheur en neurosciences. S'appuyant sur les découvertes les plus récentes sur le fonctionnement du cerveau, il explique pourquoi la sieste devrait être autorisée ou la nécessité de pauses répétées. Le monde du travail a été pensé à l'ère industrielle : or, explique-t-il, "le cerveau n'est pas un muscle". La prise de conscience est urgente : les débats sur le droit à la déconnexion passent à côté de l'essentiel.

[Itw management] Pour le cerveau, rien n’est pire que les gens qui en pause se jettent sur leur téléphone portable personnel explique Gaëtan de Lavilléon
Vous voulez travailler mieux ? Faîtes une sieste, votre cerveau vous remerciera...
© Flickr - JaHovil - C.C

L'Usine Nouvelle : Dans notre précédent entretien, vous évoquiez la notion de charge mentale. Quand, selon vous, faut-il s’inquiéter?

Gaëtan de Lavilléon : Il faut trouver une adéquation entre l’individu, la tâche à effectuer et l’environnement. Ensuite, une surcharge cognitive passagère n’est pas grave, c’est d’ailleurs un état naturellement transitoire. Le cerveau peut s’en accommoder. En revanche ce qui est problématique c’est quand elle est continue et répétée. Là on va avoir des conséquences sur les capacités cognitives de l’individu, soit la capacité à planifier, la mémoire, les émotions et la fatigue. Au travail, les gens vont avoir plus de mal à se concentrer, à apprendre, à s’engager, à être créatifs.  

A ce sujet, j’aimerais insister sur un point. On demande de plus en plus aux gens d’être créatifs. Mais de quoi parle-ton quand on évoque la créativité ? De la capacité à mettre en relation des événements qui ne le sont pas habituellement. Or, si vous êtes en surcharge, vous allez mal enregistrer ce qui se passe et le jour où on vous demandera d’être créatif vous le serez moins, car vous ne pourrez justement pas mettre en relation des éléments que vous avez mal mémorisés. C’est comme cela qu’un problème de surcharge cognitive peut provoquer un manque de créativité trois mois après. On ne peut pas demander aux gens d’être créatifs dans un environnement où leur cerveau ne peut pas bien stocker les informations. 

Tous ces apports de la science, que vous utilisez visiblement pour améliorer la santé des gens, pourraient l’être aussi pour optimiser leur travail, renforcer leur créativité? Y’a-t-il un risque d'instrumentalisation selon vous? 

Je crois que l’on est dans un système où il ya un certain parallélisme. Si on travaille mieux, on améliore le bien-être et la performance. Par exemple, quand on est plus efficace grâce à un bon environnement de travail, on sera moins fatigué le soir. On aura travaillé autant voire davantage, mais on sera mieux.  

Pour notre part, quand nous avons créé la société Cog'X, nous avons écrit dans nos statuts qu’on s’interdisait l’utilisation des neurosciences dans un sens qui limiterait le libre arbitre des individus. C’est important de proposer des outils, des solutions et de laisser les gens faire leurs choix en connaissance de cause, qu’ils apprennent à écouter les signaux de leur cerveau et s’autorisent une sieste.  

Notre conviction reste que les sciences cognitives peuvent aider à faire les choses dans un environnement plus doux, moins agressif. Le risque que je vois plutôt c’est l’installation et l’utilisation d’outils non réfléchis et, de ce fait, l’entrée dans une espèce de fuite en avant qui n’est pas maîtrisée. 

 

Vous êtes pour la sieste en entreprise ? On ne réussit pas un parcours universitaire comme le vôtre en faisant la sieste…  

Détrompez-vous. Durant les derniers jours de ma thèse justement, j’ai essayé de suivre le modèle de certains navigateurs en effectuant plusieurs siestes quotidiennes de 15 minutes et des nuits de 2 à 3 heures. J’ai réalisé la puissance de courtes siestes.  

Dans le monde professionnel, il n'est pas question de réduire nos nuits, bien au contraire ! Mais la question de la sieste est intéressante. Tout le monde sait qu’après un repas, l’individu a une baisse de régime. Ce serait plus intéressant d’autoriser les gens à dormir une quinzaine de minutes pour restaurer leurs fonctions cognitives. Ils repartiraient plus en forme et travailleraient mieux. Même la Chine qui est plutôt dans un modèle productiviste le fait. Bon, à sa façon, avec une sirène au début et à la fin. 

C’est un véritable tabou culturel en France. On a cette idée héritée du monde industriel qu’au travail on doit travailler. Mais notre cerveau ne fonctionne pas comme un muscle.

 

Si je comprends bien, l’important est de pouvoir et de savoir faire des pauses cognitives…si on peut dire ça comme ça?

Rien n’est pire que les gens qui en pause se jettent sur leur téléphone portable personnel. Leur cerveau ne voit pas la différence par rapport au travail, même s’ils traitent des questions personnelles. Du point de vue du cerveau, ça reste un problème à gérer avec un outil digital. Il faudrait apprendre ça à tout le monde.  

Oui, il faut trouver des pauses, cela peut être de marcher un peu, d’aller prendre un café… Un ami qui travaille dans une multinationale me racontait récemment que celle-ci autorisait désormais la présence des animaux de compagnie. Ils ont d’ailleurs un chien. Lui est non-fumeur et il voit cela comme la possibilité de sortir régulièrement, il accompagne le chien de la boîte pour faire un tour.

Il faut sortir du tabou sur les pauses, la sieste.. sur cette idée qu’on ne peut pas être au travail sans travailler. C’est au moins aussi important voire plus que le droit à la déconnexion. Et si je peux ajouter une chose, il est urgent que sur ces questions on prenne conscience que tout le monde ne travaille pas de la même façon d’un point de vue cognitif. Certains supportent le bruit, d’autres non. Certains jours on le supporte plus que d’autres. Il va falloir apprendre à vivre avec cette diversité. Cela peut être une vraie source de richesse.  

 

Pour terminer , qu’est-ce qui, d’un point de vue personnel vous a conduit à passer de l’univers de la recherche à celui de l’entreprise ? 

A l’issue de cinq années de recherche fondamentale en neurosciences, j’ai réalisé que si j’aimais beaucoup la recherche, j’avais aussi envie d’appliquer les résultats. La recherche se fait dans un temps long et j’avais envie de travailler dans un temps plus court. C’est ainsi que j’ai choisi de rejoindre une association de chercheurs qui oeuvrent à appliquer et à diffuser les sciences cognitives. Au sein de cette association, j’ai progressivement découvert les enjeux forts des sciences cognitives pour la société, et pour rendre le travail vraiment plus humain. Puis avec d’autres chercheurs, et des experts de la transformation digitale, j’ai co-fondée Cog‘X en septembre 2017, ayant pu constater qu’il existait un vrai besoin du côté des entreprises et de leurs collaborateurs 

Si le sujet vous intéresse, Cog'X a mis en ligne une formation en ligne sur le sujet. Très ludique, elle donne des pistes pour atteindre un équilibre cognitif. C'est ICI.

 

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