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InvestissementsPourquoi les industriels peuvent financer la repriseLes grands groupes industriels ont les moyens de financer la reprise.Ils échappent à la réticence des banquiers.

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Pourquoi les industriels peuvent financer la reprise

Les grands groupes industriels ont les moyens de financer la reprise.Ils échappent à la réticence des banquiers.

Ce qui n'est pas le cas de beaucoup de PMI.Ni la consommation ni l'investissement ne sont franchement repartis. Pourtant, la confiance revient chaque mois un peu plus dans l'industrie, comme l'attestent les enquêtes de l'Insee. Question: les entreprises, qui sortent de la pire crise de l'après-guerre, ont-elles les moyens de financer le rebond? Globalement, même si certaines PMI auront du mal à se financer, la réponse est oui. C'est particulièrement vrai pour les grandes groupes, dont les décisions en matière d'investissements ont un effet d'entraînement décisif.

Si l'on en croit la comptabilité nationale, elles disposent même d'une bonne marge de manoeuvre. Qu'on en juge:

-La capacité de financement des "sociétés ou quasi sociétés non financières" (au sens des comptes nationaux) n'a cessé de se renforcer au cours des trois derniers exercices: 152milliards de francs l'an dernier, contre un solde négatif de même importance quatre ans plus tôt!

-L'excédent d'exploitation des sociétés non financières dépasse, selon l'Insee, les 1900milliards pour 1993: soit une diminution de 0,6% par rapport à l'exercice précédent, mais une augmentation de près de 8% par rapport à 1989. "C'est la première fois dans les crises récentes, souligne-t-on à la direction des études du Crédit national, que les résultats ne chutent pas dans les mêmes proportions que l'activité."

-Le taux d'autofinancement, qui a franchi la barre des 100% en 1992, a atteint l'an dernier un niveau historique: près de 130%.

-Enfin, selon la dernière enquête trimestrielle de l'Insee dans l'industrie, la proportion d'entreprises confrontées à des difficultés de trésorerie s'est stabilisée à 17% à la fin du troisième trimestre de 1993. "Certaines entreprises sont de véritables coffres-forts", constate un analyste d'une importante société de Bourse. Ces appréciations positives se vérifient pour les professions les plus nettement touchées par la récession. "Dans le ciment, par exemple, les volumes ont baissé l'an dernier de près de 20%, mais les résultats d'exploitation n'ont diminué que de 10%", constate l'un des directeurs associés du réseau d'audit et d'expertise comptable KPMG. Tout le monde n'est cependant pas convaincu. "Ce sont des vues macroéconomiques borgnes", rétorque-t-on au siège de la Fédération de la mécanique, une branche très touchée par la chute de l'investissement, où les PMI sont très nombreuses. Arguments à l'appui. Premièrement, la situation des trésoreries serait la conséquence même de la crise: le taux d'autofinancement record s'expliquerait avant tout par la forte baisse de l'investissement, l'abondance relative des liquidités par l'ampleur des phénomènes de déstockage, et, plus généralement, des ajustements de l'exploitation. Deuxièmement, il existerait une très forte disparité entre les plus petites et les plus grosses des entreprises. Ce que confirme la direction des études économiques de la Société française d'assurance crédit (Sfac), où l'on assure que la disparité n'a jamais été aussi forte entre PME et grandes entreprises. La situation historique tout à fait exceptionnelle qui voit coexister un bon taux d'épargne des particuliers et des entreprises ne serait qu'une conséquence de la crise et un obstacle à sa résorption. Résultat, des comptes nationaux en trompe l'oeil. Certaines Cassandres prédisent même un risque de défaillances accru dans les prochains mois (elles ont diminué de 10% au premier trimestre, selon le dernier pointage de la Sfac). Et voient dans le manque de financement un frein possible à la reprise: trésoreries insuffisantes pour faire face au surcroît d'activité; autofinancement hors de proportion avec la nécessité de réinvestir; paralysie des banques face à l'ampleur du risque industriel; incapacité des marchés financiers à absorber les besoins des entreprises (émissions de titres et introductions en Bourse). Bref, la croissance s'autolimiterait, faute d'argent. Les entreprises les plus petites et les plus fragiles risquent bel et bien d'avoir des difficultés à faire face à une soudaine augmentation de leurs besoins en fonds de roulement (voir encadré). Mais les majors de l'industrie semblent tout à fait parés pour affronter la reprise. La traditionnelle enquête du Crédit national sur les soixante-quatorze premiers groupes français le démontre (voir graphiques ci-contre).







Les PMI seules face aux banques



On ne peut pas nier que les entreprises - y compris les petites - disposent, dans bien des cas, de liquidités. Comme le constate Georges Mader, secrétaire de région de la Banque de France, à Toulouse, "les montants des dépôts ont sensiblement augmenté l'an dernier. Et le mouvement se poursuit en 1994". Mais cette "épargne" n'est pas forcément bon signe dans le cas des PMI. Face au coût élevé de l'argent, et surtout à la réticence des banques à leur accorder des crédits, celles-ci ont dû veiller à assurer leur propre financement. "Nous avons été contraints de déstocker pour libérer du fonds de roulement", confie un professionnel de la mécanique. Bref, d'une manière ou d'une autre, bien des petits entrepreneurs ont dû privilégier la liquidité de l'actif, ne serait-ce que pour honorer les commandes. Une recherche de liquidités que l'on retrouve dans les statistiques. Dans la région de Toulouse, ce sont les dépôts à vue qui ont augmenté. "Plus 13% au premier trimestre de cette année", confirme Georges Mader. En revanche, dans la même région, les placements des sociétés ont chuté (-30% en un an). Fragilité donc, malgré une apparente situation d'épargne nette. Ce qui n'est pas de nature à rassurer les banques. D'autant moins sans doute que les marges risquent encore de souffrir pour un temps de la faiblesse des prix. "En particulier chez les sous-traitants de second rang. Et dans les secteurs proches de la consommation", indique Alain Petitjean, P-DG de la société d'analyse financière Eurostaf. "Les prix des produits finis sont souvent trop faibles. Et les taux de marge trop bas pour permettre une rentabilité économique des investissements", constate, à Bordeaux, Martin Guyot, secrétaire de région de la Banque de France. Tout en précisant que la moindre augmentation des prix, comme dans le secteur du bois (+2 à 3%), représente "un bol d'air extraordinaire". Au bout du compte, rien n'incite les banques à soutenir résolument les PMI. Situation critique, alors que ces mêmes PMI n'ont que très faiblement accès aux marchés financiers. Bien rares sont les petites affaires industrielles en mesure d'augmenter leur capital en émettant des titres sur le second marché, comme l'a fait récemment Tivoly (outils coupants). D'où une dépendance générale par rapport aux réseaux bancaires. Et ceux-là traînent les pieds. "Les risques que les banques prenaient il y a quatre ans ne sont plus acceptés aujourd'hui", confirme Bertrand Larrera de Morel, président de la Sofaris, qui gère les fonds de garantie abondés par l'Etat. C'est la conséquence des lourdes pertes enregistrées l'an dernier dans le secteur du crédit aux PME. Celles-ci ont conduit les banques à un renforcement des provisions pour couvrir ce risque: 34 milliards l'an dernier, contre 21 milliards en 1992. La commission bancaire a, selon nos informations, diligenté une enquête auprès de la plupart des établissements pour analyser dans les comptes les risques "entreprises". Son diagnostic: ce risque peut autant fragiliser le système bancaire aujourd'hui que les risques "pays" en 1982 ou l'immobilier en 1991. De quoi laisser plus d'un patron de PMI bien démuni face à son banquier







Des exploitations réglées au plus juste

"Après la chute brutale de la production industrielle en 1992 et une période de flottement, les ajustements ont été spectaculaires", constate Dominique Vallée, directeur à la direction des études du Crédit national. La réactivité des grandes entreprises est une des clés de la situation actuelle des trésoreries. "Le déstockage a représenté 30milliards de francs l'an dernier", rappelle Paul-Henri Denieuil, le président de la Sfac. C'est certes une conséquence logique de la baisse d'activité. Mais, cette fois-ci, l'adaptation n'a pas traîné. Et elle s'est opérée sur tous les fronts. Réajustement rapide des stocks. Et surtout des frais de personnel. Comme le souligne une récente analyse de l'UIMM, "pour la première fois, semble-t-il, dans l'histoire économique de la France, la masse salariale du secteur privé a régressé de 0,4% en 1993". De l'avis des experts-comptables, c'est l'ensemble des postes de dépenses qui ont été passés au peigne fin. Y compris, d'ailleurs, leurs propres honoraires. "C'est la première année que notre chiffre d'affaires enregistre une chute de 10%", indique Janin Audace, vice-président de l'Ifec UNCC, l'une des principales organisations de la profession comptable. Avis confirmé par les directeurs associés de KPMG, qui ont constaté une vigilance accrue de leur clients sur la durée de leurs interventions. L'ampleur des ajustements se lit clairement dans les comptes des groupes. Certes, selon l'enquête du Crédit national, les ventes des grandes entreprises ont reculé de 14% l'an dernier (conséquence des baisses de volumes et des chutes de prix). Certes, le ratio résultat net sur chiffre d'affaires a chuté progressivement de 4,3% en 1989 à 1,1% en 1993. "Mais il reste supérieur à ce qu'il était dans les précédentes années de crise (1983-1985)", constate Dominique Vallée. A tel point que bien des observateurs, comme Jean-Marie Descarpentries, le P-DG de Bull, s'inquiètent même d'un excès de vertu. Car si le maintien de la rentabilité à un niveau correct peut faciliter le financement de la reprise, la contraction brutale des effectifs ("le massacre social", dit le P-DG de Bull) peut freiner la croissance.







De réelles capacités de financement

"Dans les trois dernières semaines, j'observe la préparation d'importantes opérations de croissance externe dans ma région. Des opérations qui dépassent le milliard de francs", confie l'un des directeurs associés du réseau KPMG. Sans doute - comme il prend soin de le préciser- est-ce le moment d'acheter.

Encore faut-il avoir les moyens de tels investissements financiers.

Des ratios d'endettement historiquement bas

Or les grands groupes n'ont eu de cesse, au cours des dernières années, sur fond d'inflation limitée et de taux d'intérêt élevés, de restructurer leur bilan. Résultat: des ratios d'endettement historiquement bas (70% des fonds propres, selon l'enquête du Crédit national, contre près de 100% en 1988). Et qui, très en dessous de la moyenne dans le cas de certains groupes comme Lafarge, laissent de coquettes marges de manoeuvre. Là encore, on objectera que cette contraction spectaculaire est l'effet du coup d'arrêt à l'investissement dans les trois dernières années, tout comme celui du déstockage. Mais, d'une part, ce constat ne vaut pas pour tous les métiers: dans l'industrie de l'automobile, et en particulier chez un constructeur comme Peugeot, il a fallu continuer à financer les programmes d'investissement malgré la crise. Et la reprise ne se traduit pas par une dégradation des capacités de financement. Bien au contraire. D'autre part, il y a eu, dans les dix dernières années, un assainissement continu des hauts de bilan. "Le niveau d'endettement moyen atteignait 130% avant 1985", se souvient Dominique Vallée. Nul doute que la restructuration de l'endettement a permis de mieux traverser la crise et de préparer la reprise. Et elle s'est poursuivie en début d'année. Un groupe de taille moyenne comme Plastic-Omnium a annoncé une augmentation de capital de 300millions de francs garantie par un pool bancaire. Objectif: assainissement du bilan marqué par un lourd endettement et financement de la croissance future.



Des marchés boursiers largement sollicités

Depuis le début 1994, les grandes entreprises qui ont accès aux marchés financiers ont lancé d'importantes émissions d'actions ou d'obligations. "Pour les quatre premiers mois de l'année, les opérations en capital ont dépassé les 76 milliards de francs", constate un analyste. Après la Générale des eaux, qui avait émis pour 4,1 milliards de francs d'actions en novembre, Alcatel a lancé le 24mars une émission d'obligations convertibles de 5 milliards. Et des groupes comme Peugeot, Michelin ou Saint-Gobain avaient levé entre-temps des masses de capitaux. "Nous avons profité de la bonne fenêtre pour anticiper le financement de nos investissements", confie le trésorier d'un de ses groupes. Depuis, il est vrai, l'incertitude sur les taux et la faiblesse générale des marchés boursiers rendent de telles opérations moins aisées. Elles le sont d'autant moins sans doute que le marché est largement sollicité: le gouvernement poursuit son programme de privatisation et l'Etat doit financer ses déficits. "Si l'on se réfère aux meilleures années boursières, explique un analyste, le marché peut accepter sur l'année des opérations représentant 5 à 6% de la capitalisation boursière. Rapporté à cette année, cela représenterait 150 milliards de francs. En quatre mois, la moitié du chemin a déjà été parcourue." Mais, ajoute-t-il, les ressources sont là. Et si les incertitudes sur les taux sont levés, le marché boursier peut repartir très vite. Une opportunité que les grands groupes ne manqueraient pas de saisir à nouveau.







USINE NOUVELLE - N°2456 -

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