Investissement : L'industrie privilégie l'informatique stratégique

Après des lustres de croissance à deux chiffres, la dépense en informatique dans l'industrie a stagné pendant deux ans. Sous cette surface parfaitement étale se dissimulent d'importants mouvements de fond.

Partager

Le plus dur est passé. L'activité repart. Les entreprises commencent timidement à desserrer les cordons de la bourse. La dépense en informatique retrouve un semblant de croissance. Le cabinet Pierre Audoin Conseil (PAC) (voir ci-dessous) prévoit pour cette année une progression de 2% de la dépense en informatique nationale et un rythme identique pour son plus gros bailleur de fonds, l'industrie. Avec 91,46milliards de francs pour 1994, l'industrie pèse 30% du montant engagé par les entreprises françaises en informatique (matériel, logiciel, services et personnel). Il n'y a pas de quoi pavoiser. Mais, même limitée, cette reprise est la bienvenue après les deux années les plus terribles qu'ait connues l'informatique. Après un ralentissement entamé dès 1990, l'industrie a violemment bloqué les freins en 1993 et en 1994. Plus violemment en core que les autres secteurs. Pour la première fois, de mémoire d'informaticien, la croissance des investissements en informatique s'est soldée en 1993 par un zéro. L'année suivante a été pire encore avec le premier signe négatif de l'histoire. Inimaginable, alors que, dans l'industrie comme ailleurs, la croissance à deux chiffres était la norme jusqu'au début des années 90! La crise, bien sûr, justifie la vigueur des économies engagées par les industriels. Mais, à bien y regarder, le zéro pointé de croissance cache des mouvements de fond autrement importants. Et, en particulier, une profonde réorientation de la dépense en informatique. En obligeant l'industrie à s'intéresser de près à l'usage de ses ordinateurs, la crise a eu un effet de révélateur. Personne ne considérera plus comme normale la pratique des années 80, qui consistait à verser sans fin, et sans trop se poser de questions, dans ce qu'il faut bien appeler le "tonneau des Danaïdes de l'informatique". Désormais, on ne "dépense" plus sans compter. On "investit" dans une informatique qui doit avant tout servir à la compétitivité de l'entreprise. Autrement dit, évolution de la technologie aidant, quelle que soit la vigueur de la reprise, rien ne sera plus comme avant.

Un effondrement général

Aucun secteur industriel n'a été épargné (voir tableau page73). Selon les cas, la potion a toutefois été plus ou moins amère. Pour PAC, entre 1992 et 1994, trois domaines ont conservé une croissance légèrement positive de leur dépense en informatique: automobile, chimie-pétrole et agro-alimentaire. Pour la première, après une année 1993 particulièrement morose, la dépense en informatique s'est stabilisée en 1994. La dépense en matériel a poursuivi son recul (-1%), tandis que la dépense en sous-traitance progressait légèrement (+2,9%). Cela même si Renault et PSA ont toujours la volonté de réduire les prestations de type "régie" et de diminuer le nombre de SSII travaillant pour eux. A moyen terme, les analystes envisagent un retour à une croissance soutenue, notamment à cause de l'accent mis sur la réduction des délais à tous les niveaux, de la conception à la commercialisation. Les industries de l'agro-alimentaire, en queue de peloton en termes de dépense, ont ralenti modérément. Témoin, Entremont, dont l'investissement reste à peu près constant à 0,5% du chiffre d'affaires depuis 1989. Celles-ci devraient, à cause de leur important retard, repartir plus fortement que la moyenne. Le secteur chimie-pétrole, dont l'informatisation connaît un fort rattrapage depuis 1989, a été le moins affecté par la réduction des dépenses. Il devrait aussi être celui qui connaîtra la plus forte croissance dans les années à venir. Côté "informatique sinistrée", les industries de l'aéronautique, de l'électronique et de la construction électrique figurent sur le podium. Pour l'aéronautique, Guy Vauzeilles, responsable des investissements, des systèmes d'information et de télécommunications d'Aérospatiale, donne le ton: "En trois ans, nous avons réduit notre budget informatique de 25%. Il est passé de 5% du chiffre d'affaires à 4%. Et le phénomène est similaire chez tous nos concurrents", dit-il. Aucun redémarrage n'est prévu avant 1996. "Nous avons quasi épuisé toutes les voies possibles d'économie. Le problème qui se pose à nous aujourd'hui est de savoir jusqu'où aller trop loin. Il y a une autre interrogation qui se profile: comment maîtriser le redémarrage et contrôler la reprise des dépenses lorsqu'elle aura lieu?" Les industries électronique et électrique ont, elles aussi, poursuivi une sévère politique de réduction des coûts. En 1994, le poste matériel, en retrait de 22%, a été très affecté. De même, côté logiciel, le développement en régie a continué à marquer un net recul en 1994 et ne devrait pas repartir en 1995.

Enfin, la progression de la dépense en sous-traitance constatée en 1993 ne doit pas faire illusion: elle est surtout due aux gros contrats d'infogérance signés entre Thomson et Syseca et IBM et Axone.

L'informatique de gestion dans le collimateur

0"Sur les quatre ou cinq dernières années, notre dépense en informatique de gestion a été divisée par deux. Elle ne représente aujourd'hui plus que 0,8% de notre chiffre d'affaires." Dixit Dominique Malige, directeur des systèmes d'information de Valeo. "Après deux années de baisse supérieure à 20%, le budget de l'informatique de gestion - qui représente 20% de notre dépense informatique totale-s'est stabilisé." C'est cette fois Jean-Louis Palandre, responsable de l'informatique de Cegelec, qui parle. Et lorsque Guy Vauzeilles, d'Aérospatiale, commente la baisse de 25% de son budget informatique sur trois ans, il précise que c'est l'informatique de gestion, et non l'informatique scientifique et technique, qui, de loin, a subi le traitement le plus sévère. Même commentaire de la part de Philippe Martin, directeur des systèmes d'information du groupe Mesure et Systèmes de Schlumberger. Bref, l'informatique de gestion et ses mainframes, hier reine des grandes entreprises, est dans le collimateur des "cost cutters". Cela dit, comment s'y prend-on pour effectuer de telles coupes claires? Première recette: faire durer les matériels et arrêter tout développement de logiciel confié à l'extérieur, ou presque. D'où la brutale chute des prestations de services en régie dont les SSII faisaient leur miel. Cette politique a en particulier été très suivie par l'aéronautique et l'automobile, jusque-là très gros consommateurs de sous-traitance. Second moyen, la rationalisation du parc. Une démarche suivie par tous, Aérospatiale, Valeo ou Schlumberger notamment, et qui commence par la mise à mort des mainframes au profit de serveurs sous Unix. "Grâce à l'économie réalisée sur les coûts de maintenance, on s'y retrouve très vite", indique Guy Vauzeilles. Quand le mainframe reste indispensable, il est encore une voie pour économiser: concentrer. C'est ce qu'a fait Aérospatiale en abandonnant Bull pour ne conserver qu'un fournisseur de mainframes, IBM, et en remplaçant, là où elle le pouvait, plusieurs machines par une seule plus puissante. Même démarche chez PSA ou Usinor. Le sidérurgiste, qui a fait passer en deux ans sa dépense en informatique de 1,45 à 1,3% du chiffre d'affaires, a regroupé sur un même site et sur une même machine les informatiques de ses filiales Ugine et Imphy. Autre arme, et non la moindre, l'infogérance, qui a permis d'externaliser les mainframes et, quelquefois, le personnel. L'industrie y excelle. Elle représente à elle seule 45% de ce marché. La part des dépenses d'infogérance y représente quelque 5% de la dépense en informatique, contre 2% en moyenne nationale. Pour l'avenir, c'est encore le marché de l'industrie qui est crédité de la plus forte croissance.

Montée de l'informatique "stratégique"

La croissance de la dépense de l'industrie stagne. Les budgets d'informatique de gestion baissent de 5, 10, 20% ou plus. Il faut bien pourtant que quelque chose croisse! Il n'y a pas de mystère là-dessous. Derrière cette apparente stabilité, les entreprises ont en effet continué d'investir de façon importante. Mais sur une informatique "stratégique". Celle qui participe directement à leur compétitivité. "Dans le même temps où le budget d'informatique de gestion était divisé par deux, les dépenses autour des applications de CAO, de calcul, des SGDT et des micros ont explosé", indique Dominique Malige, de Valeo. L'histoire est la même chez Schlumberger, qui a vu depuis deux ans les dépenses liées aux SGDT et à la gestion industrielle augmenter significativement. "L'économie réalisée sur les mainframes de gestion permet de compenser le surcroît de dépenses engagées sur des applications qui interviennent directement sur notre compétitivité", explique Philippe Martin, de Schlumberger. De même, Pierre Dion, responsable des systèmes d'information chez Usinor-Sacilor, indique privilégier les "applications qui servent les clients et les métiers, en l'occurrence la gestion industrielle, et tout ce qui concerne le commercial, la distribution et la vente". Ainsi, au cas par cas, chaque industrie donne la priorité aux dépenses là où l'informatique apporte des gains substantiels de compétitivité. Chez Entremont, ce seront par exemple les applications de l'informatique industrielle. "C'est là qu'il peut y avoir le plus de gains de productivité", commente Jean-Michel Royer, directeur des systèmes d'information du groupe Entremont. Chez Schlumberger, on privilégie celles qui permettent de "mieux travailler dans un environnement multisite au niveau mondial". Dans l'automobile, la priorité des priorités s'appelle raccourcissement des délais, et, comme on l'a vu chez Valeo, la CAO, le calcul scientifique et les SGDT sont à la fête. Dans ce contexte, il est un poste qui ne diminue pas, et qui continue à progresser: les télécommunications. "Il faut prendre garde à leurs coûts, qui, en lien avec les nouvelles applications, peut très vite flamber", relève Gérard Mezin, P-DG de Cap Sesa Industrie, qui focalise plus que jamais sur le marché de l'industrie.

La montée en puissance des dépenses de télécommunications suit notamment le développement des liaisons intersites, qu'il s'agisse de données de gestion industrielle entre les différentes usines, comme chez Schlumberger, ou de visioconférence. Ainsi, explique Jean-Louis Palandre, de Cegelec, "la décentralisation des achats, par exemple, nous impose des télécommunications très performantes. En conséquence, le poste des télécommunications prend du poids dans la dépense informatique. Celles-ci représentent désormais 15% des coûts de fonctionnement et de 10 à 12% des investissements consacrés à l'informatique".

Les budgets changent de mains

On a beaucoup glosé sur "la perte de pouvoir" des directions informatiques. En fait, la première chose qui leur échappe, volontairement ou non, ce sont les budgets. C'est la conséquence la plus immédiate de ce transfert de l'informatique de gestion vers une informatique "opérationnelle". L'enquête de PAC le montre clairement (voir tableau page 76). Alors que, entre 1992 et 1994, les budgets de la direction informatique entamaient une descente aux enfers, les directions opérationnelles et l'utilisateur final se voyaient confier des sommes croissantes. Le fossé devrait même continuer de se creuser dans les prochaines années au détriment des premiers. Selon PAC, la dépense gérée par les directions informatiques continuera de fléchir. En revanche, celle qui est de la responsabilité des directions opérationnelles s'envole. A mi-chemin de ces deux extrêmes, les directions techniques et la recherche-développement voient leur part augmenter, mais à un rythme plus lent. Au nombre des responsables de cette nouvelle donne, le micro-ordinateur, qui continue de proliférer, figure en bonne place. Aujourd'hui, son déploiement ne se fait plus de façon sauvage, c'est-à-dire à l'insu des directions informatiques. Mais, dans la plupart des cas, leur financement reste du ressort des services qui les utilisent. Valeo est l'exemple type de cette évolution. "Mon rôle est celui d'un coordinateur de l'informatique, explique Dominique Malige. Mais j'interviens sur une partie de moins en moins importante des budgets." Ainsi, chez l'équipementier d'automobiles, une partie croissante de la dépense est effectuée par les différentes directions opérationnelles. C'est le cas pour les PC comme pour l'informatique industrielle, la CAO ou le calcul scientifique. Ces frais sont affectés aux services concernés ou bien sont intégrés dans les coûts industriels ou de recherche- développement. "Notre dépense de recherche-développement se situe à 6% de notre chiffre d'affaires, l'informatique y occupe une place importante", indique le directeur des systèmes d'information de Valeo.

La mutation des marchés

Un tel bouleversement des habitudes de consommation informatique se traduit par une formidable mutation au niveau des marchés. Côté matériel, la période 1992-1994 aura vu une chute de la dépense supérieure à 5%. PAC ne prévoit pas de retour à la croissance sur les deux ans à venir. Outre les mesures d'économies adoptées par les entreprises et l'amélioration constante du rapport prix/performances, c'est la désaffection des mainframes au profit des serveurs Unix et des micros qui en est responsable. Les frais de personnel, qui ont fortement décru depuis 1992, ne devraient pas non plus retrouver de croissance. Ici aussi, alors que, en moyenne nationale, les frais de personnels sont restés quasi constants, l'industrie a frappé plus fort avec une baisse de l'ordre de 3 à 4%. Le temps n'est plus à l'inflation des services informatiques internes. Côté services, l'assistance technique, traditionnelle vache à lait des SSII, a connu ces dernières années une décroissance très violente. Elle devrait continuer à décroître, ou, au mieux, à stagner, tout en évoluant dans sa forme. Gérard Mezin, de Cap Sesa Industrie, pense ainsi que l'assistance technique "deviendra un marché qui, contrairement au passé, nécessitera non plus des généralistes, mais des informaticiens spécialisés sur des techniques ou des progiciels". En revanche, les secteurs des services, qui ont maintenu leur croissance pendant la période de vaches maigres, devraient, selon PAC, voir leur progression se renforcer. C'est le cas pour les télécommunications, le progiciel, et plus encore pour la maintenance applicative et l'infogérance, qui devraient progresser à un rythme supérieur à 10%. La crise a donc profondément modifié le paysage informatique et contraint utilisateurs et fournisseurs à repartir sur de nouvelles bases. A cet égard, Jean-Marie Descarpentries, le P-DG de Bull, a raison d'insister sur le fait que "l'industrie informatique n'est pas en crise, seulement en mutation". D'une certaine façon, 1993, année de croissance zéro pour la dépense en informatique dans l'industrie, peut tout aussi bien être considérée comme l'année zéro d'une nouvelle informatique. A ceux qui ont su effectuer les mutations indispensables d'en tirer les bénéfices. Franck BARNU













Les quatre postes de la dépense informatique selon Pierre Audoin Conseil

Les données concernant la dépense en informatique des entreprises françaises est extraite de deux études de Pierre Audoin Conseil (PAC), "Budgets, stratégies informatiques et télécoms des grandes entreprises françaises" et "SSII 98", en cours de parution. PAC est la plus importante société française d'analyse stratégique dans les domaines de l'informatique, des télécommunications et de l'électronique avancée. Pour PAC, le terme "dépense informatique" recouvre les dépenses évaluées selon les règles comptables en vigueur et réparties en quatre grands postes: n Les dépenses de personnel, qui prennent en compte les frais liés aux personnels gérés par les directions informatiques ainsi que le personnel informaticien géré par les directions utilisatrices. Les dépenses de matériel, incluant les amortissements des matériels achetés et les annuités de location et de crédit-bail. Les dépenses en logiciels et services, incluant les logiciels de base, les progiciels (outils et applicatifs), la maintenance de parc matériel et les services informatiques. Les dépenses diverses, comprenant les dépenses en transmission de données, supports consommables, énergie, coût des locaux...



Le micro-ordinateur, l'outil informatique roi des pme et des pmi

Côté dépense informatique, les grandes entreprises ont écrasé la pédale de frein. Les PMI de 6 à 200 salariés se sont contenté de lever légèrement le pied de l'accélérateur. C'est la leçon que l'on peut tirer en extrapolant l'enquête annuelle d'UFB-Locabail. Cette étude, qui ne s'intéresse qu' à l'évolution du parc micro des PME/PMI, et ne prend donc pas en compte la dépense logiciel, n'en constitue pas moins un bon thermomètre de la dépense tant le micro est devenu aujourd'hui l'outil informatique roi des PME. En l'occurrence, UFB-Locabail relève un léger ralentissement de la progression du parc de micro-ordinateurs depuis 1992. Il n'en continue pas moins de croître régulièrement au rythme de 3% l'an, contre 4 à 5% entre 1990 et 1991. Globalement, le nombre de micros installés dans l'ensemble des PME/PMI a progressé de 21% en 1994 pour atteindre 1,2 million d'unités. L'industrie, qui détient 22% de ce parc -elle figure en deuxième position derrière le commerce de gros- a ainsi vu son taux d'équipement passer de 85% à 89% entre 1993 et 1994, la progression la plus forte se situant dans les entreprises de plus de 20 salariés. En moyenne, chaque PMI possède désormais 5,4 micro-ordinateurs. L'équipement en micros portables a également connu une bonne progression dans les PMI. Elles sont désormais 24% à posséder au moins un portable (ce qui situe la moyenne à 2,6 portables par entreprise). Elles devraient être 31% dans ce cas en 1995. Comme pour les micros, les PMI représentent 22% du marché total des portables. Toutes entreprises de 6 à 200 personnes confondues, ce marché atteignait 154 000 unités en 1994.





USINE NOUVELLE N°2495

Partager

SUJETS ASSOCIÉS
LES ÉVÉNEMENTS L'USINE NOUVELLE

LES SERVICES DE L'USINE NOUVELLE

ARTICLES LES PLUS LUS