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Invented in China

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Enquête L'implantation de centres de R et D s'amplifie en Chine. Malgré la crainte du pillage technologique, ce pays devient une base de développement.

Des avenues larges comme des pistes d'aéroport noyées dans le brouillard d'automne et ponctuées par d'innombrables portails d'usines en Inox : nous sommes à Minhang, au sud de Shanghai. Depuis des décennies, ce district de 3 millions d'habitants connaît un boom industriel. Mais peu à peu, comme dans tout l'est de la Chine, quelque chose change ici. Salaires, foncier... tout devient trop cher pour le « manufacturing ». Nouveau mot d'ordre ? La valeur ajoutée, les services et surtout la R et D, acronyme magique sur lequel sont notés les dirigeants locaux. À Minhang, Intel, Microsoft ou Evonik ont déjà installé des centres de recherche. Rhodia aussi, avec un laboratoire de 130 chercheurs et 6 000 m2, créé en 2007 avec 15 personnes. Son directeur Pascal Métivier détaille : « Nous développons de nombreux projets sur les terres rares, les amines ou les solvants verts. Ce centre déposera 20 brevets cette année. À cela s'ajoute notre laboratoire avec le CNRS, ENS Lyon et East China normal university dans la chimie verte. » Un bâtiment de 3 200 m2 en projet accueillera les équipes de Solvay, dans le cadre de sa fusion avec Rhodia, et permettra d'étendre les champs de recherche à une quinzaine contre dix aujourd'hui. Ainsi, elles sont des centaines, ces firmes de « l'Ouest » à faire ce pari du « Invented in China ». Née au milieu des années 2000, la vague ne fait que grossir. « Les autorités annoncent plus de 1 300 centres de recherche étrangers. C'est un élément fort de leur discours sur le virage vers les hautes technologies qu'illustre aussi le renforcement du droit des brevets en 2010 », note Antoine de la Gatinais, le patron du Cabinet Gide Loyrette Nouel à Shanghai. Côté français, on en compte au moins une trentaine. Presque tout le CAC 40 est là, mais aussi des ETI comme bioMérieux ou Roquette. PSA, qui patinait en Chine, a décidé de mettre les moyens en 2010. « Grâce à nos 700 ingénieurs, dont 50 dans nos bureaux de style, nous avons les compétences pour développer 80% d'un véhicule. Nous serons 1 000 à terme », lance Pierre-Frédéric Lebelle, le directeur du centre technique PSA à Shanghai.

 

Un marché attirant par sa taille et ses spécificités

Bien loin du débat européen sur la désindustrialisation, le fait marquant est que nombre de ces centres de R et D sont en pleine expansion. L'Oréal double de superficie à Shanghai pour mieux percer les secrets de la peau et du cheveu des Chinoises. À Tianjin, Alstom a inauguré cet été un centre dédié à l'hydroélectricité. Arkema ouvrira bientôt un premier laboratoire sur les polymères dans son usine géante de Changshu au bord du Yangtze. STM va créer un laboratoire commun sur les puces pour l'automobile avec le constructeur FAV. La tendance ne se dément pas. Jusqu'où ? Loin, si l'on regarde Siemens. Arrivé en 2004, le géant allemand compte 16 centres de R et D et 2 000 chercheurs ! On est bien loin du simple affichage pour plaire aux autorités ou obtenir des contrats.

L'explication de fond ? Ce n'est pas le low-cost, répondent en choeur les industriels, « mais bien la taille du marché et ses spécificités » lance à Shanghai Fabien Faure, le directeur R et D de Schneider Electric China, qui emploie 450 personnes en R et D. Dans ce pays, il se construit une centrale à charbon tous les quinze jours. Pour rester dans la course technologique, c'est là qu'il faut être, a jugé Alstom, qui a même choisi de s'allier à Shanghai Electric sur ce métier. EDF, qui a ouvert un centre de 20 personnes l'an passé à Beijing, adopte la même approche. « La Chine devient une puissance scientifique considérable. Elle a d'énormes besoins dans des domaines tels que le nucléaire ou les énergies vertes, qui sont aussi les métiers d'EDF, affirme Chen Guofei, le directeur du centre R et D d'EDF. Ce laboratoire permet d'accompagner le développement du groupe dans ses projets comme la centrale de Taishan que nous construisons ave notre partenaire CGNPC. Il permet également de nouvelles recherches telles que les microréseaux ou le solaire à concentration, le tout en relation avec les milieux académique et industriel. »

La Chine est devenue le premier marché automobile au monde, comme l'illustrent les embouteillages des cinq périphériques pékinois. Un cas d'école, car les constructeurs chinois restent dépendants des technologies occidentales. Mais la plupart des géants comme General Motors, Volkswagen et BMW ont franchi le pas. « Ce pays pèse d'un tel poids qu'il influera sur la conception future de l'automobile. En matière de véhicule électrique, le principal marché sera ici demain », avance Pierre-Frédéric Lebelle de PSA. Le même raisonnement vaut pour les télécoms, « les usages, les modèles de revenu des opérateurs et, bien sûr, les dimensions avec 388 millions de mobinautes diffèrent de ce que l'on connaît, lance Nicolas du Cray, le responsable d'Orange Capital à Beijing. Ignorer l'innovation induite serait une erreur ».

Pour Arding Hsu, le directeur de la recherche Siemens en Chine, « le plus important est que l'innovation n'est pas tirée par la créativité ou les technologies comme en Occident, mais par des besoins impérieux. La perspective est renversée. Cela nous sert de base pour notre approche des pays émergents ». Et de citer l'exemple d'un système de régulation de métros prévoyant un passage des rames toutes les trois minutes. « C'était inadapté aux villes chinoises. Nous avons tout revu pour descendre à 90 secondes. Pour vendre en Chine, il fallait y produire, désormais il faut aussi y inventer, estime Charles-Édouard Boué, le patron de Roland Berger en Chine. C'est la phase ultime de la maxime : « China for China. » Le marché se complexifie, la différenciation devient la clé. » Reste à savoir dans quelles conditions. Car en Chine, l'économie c'est aussi de la politique. Ce pays reste l'empire de la copie et un régime autoritaire dominé par un parti omnipotent qui, derrière le barnum de son 18e congrès le 8 novembre, va organiser la valse de ses dirigeants dans l'opacité. Ce pouvoir a un agenda clair : rivaliser avec l'Occident. Une stratégie que perpétuera le (présumé) futur président Xi Jinping, chimiste formé à Tsinghua. Tout en boostant la recherche et ses grandes entreprises domestiques, le pouvoir sait se servir des technologies étrangères et a mis en place des incitations fiscales pour les attirer. Avec des ratés dans ce subtil jeu de go. Voilà trois ans, Beijing a voulu imposer le concept « d'innovation indigène », à savoir l'obligation d'incorporer une R et D locale pour avoir le droit de vendre dans le pays. Devant la levée de boucliers, le pouvoir avait reculé en juillet 2011. Reste que la Chine demeure associée à la copie, sinon à l'« espionnite aiguë ». Dans les groupes internationaux, chacun suspecte la présence « d'honorables correspondants ». Le risque de transferts de technologies dans le cadre de joint-venture ou de grands contrats dans le ferroviaire, les cleantechs ou l'automobile est avéré. « Il n'y a guère d'alternative, lâche Hadi Zablit, le directeur associé du cabinet BCG à Paris. Si vous voulez compter, vous devez jouer selon les règles, sinon vous vous abstenez. » La plupart des groupes étrangers ont choisi et collaborent même avec le milieu académique et les universités.

 

Après l'investissement de masse, la course aux résultats

Dans ce vaste mouvement des centres de R et D en Chine, on arrive à une nouvelle étape. Les deux premières étant la mise sur pied d'équipes minimales assurant la sinisation des produits et le développement de produits dérivés de bases préexistantes. La plupart des groupes internationaux en sont à cette phase. Reste donc la troisième phase, à savoir la constitution de centres de R et D couvrant le spectre complet de l'innovation. « Beaucoup vont franchir ce cap », estime David Nicolas, le directeur d'Altran China. Les besoins se sophistiquant, Altran fait le pari que ces entreprises auront recours à la R et D externalisée et s'est fixé pour objectif d'employer 1 000 consultants d'ici à 2015, tous secteurs confondus.

Les groupes les plus avancés veulent donc se doter de plates-formes à la fois autonomes et intégrées dans leur R et D mondiale. C'est la voie qu'explorent Schneider, Alstom, PSA ou L'Oréal. Fabien Faure de Schneider Electric China explique : « Nous avons déployé l'intégralité des process de développement. Un de nos buts est de concevoir des produits 100% chinois. Nous y parvenons pour certaines gammes d'onduleurs, de dispositifs de mesure de l'énergie ou de petits automates. L'un des sujets clés étant de faire baisser les coûts à un niveau de performance donné. C'est notre guérilla. » Car ce mouvement ne va pas de soi. « L'un des défis des Occidentaux est d'adapter leurs briques technologiques aux spécificités locales d'un marché chinois à cycle court. Cela suppose bien souvent de déléguer la décision. », explique Hadi Zablit. De plus, le virage high-tech de la Chine étant récent, manager des équipes et des projets de recherche dans ce pays où la reproduction est la règle reste un challenge. Il faudra une longue marche avant que la Chine ne devienne le « laboratoire du monde ». Pour Max von Zedtwitz, le directeur de Glorad, un think tank sur l'innovation à l'université Tongji de Shanghai, c'est même le sujet central. « La productivité de la recherche et la capacité à délivrer des résultats restent des sujets clés. Après la phase d'investissement massif, la question se posera pour les étrangers. »

COMMENT S'ÉTABLIR AVEC EFFICACITÉ

3 CONSEILS À SUIVRE

  • Bien mesurer son périmètre de R et D, la caler sur les besoins de ses activités industrielles et savoir mettre en place une stratégie de propriété intellectuelle.
  • S'insérer dans le milieu académique ou universitaire et le faire savoir aux autorités concernées.
  • Travailler inlassablement ses relations, même avec ses partenaires de longue date.

3 ERREURS À ÉVITER

  • Penser que la Chine n'est que le règne de la recherche low-cost ou de la copie et sous-estimer ses concurrents chinois et leur rapidité à agir.
  • Se laisser séduire par les subventions lorsqu'il s'agit de choisir une localisation ou une coopération.
  • Négliger les questions de sécurité industrielle et les problématiques de ressources humaines.

 

Oubliez la R et D low cost

HERVÉ CAYLA, le directeur du cabinet de consulting Gailong à Beijing, auteur d'un rapport sur les centres R et D en Chine

Si les entreprises implantent des centres de R et D en Chine, c'est avant tout pour adapter leurs produits à la réalité du marché et à des consommateurs très différents de ce que l'on connaît en Europe ou aux états-Unis. La recherche low cost est par ailleurs un mythe, car les coûts se rapprochent de ceux pratiqués en Occident. L'autre raison, c'est que le gouvernement chinois soutient massivement le développement scientifique et qu'un écosystème de l'innovation est en train de naître dans le pays. Sans parler de l'émergence de champions technologies, comme Huawei... Par ailleurs, en dépit d'initiatives comme celle menée par le pôle Systematic, je trouve regrettable de ne pas voir un plus grand nombre de PME françaises proposer leurs solutions technologiques. Je pense qu'il y a une place pour elles.

 

Tsinghua, l'université star qui séduit le big business

Si Airbus a lancé fin août un partenariat sur les carburants alternatifs avec l'université Tsinghua, ce n'est pas un hasard. Avec sa voisine Beida, Tsinghua est la plus prestigieuse université du pays avec 2 941 professeurs, 1 233 chercheurs, 38 800 élèves et 1 700 dépôts de brevets en 2011. Jouxtant Zhongguancun, la Silicon Valley pékinoise, l'élitiste Tsinghua se voit comme une sorte de MIT et l'exemple le plus abouti de la vogue des coopérations entre milieu universitaire et groupes étrangers. Pour cela, elle a mis sur pied l'Overseas R et D management office. Son directeur adjoint, Lu Xiaojun, explique : « Sur 350 millions d'euros de budget de recherche de Tsinghua, 10% viennent déjà de projets internationaux. » Mot d'ordre : R et D de pointe et valorisation. Boeing, UTC, Toyota, Veolia, GM ou Rio Tinto ont déjà créé des laboratoires joints. Souci ? Tsinghua est dure en affaires et le ticket d'entrée cher : 3,5 millions d'euros minimum pour un laboratoire joint sur cinq ans. Airbus songe, lui, à élargir sa collaboration sur des sujets liés à l'A 350.

 

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