Economie

"Elon Musk incarne l'économie de la promesse, dans laquelle il doit démontrer qu'il est un génie", explique Jean Pralong

Christophe Bys , ,

Publié le

Mais qu'arrive-t-il à Elon Musk ? Dans une interview au New York Times, le fondateur de Tesla indique travailler 120 heures par semaine, ne plus avoir assez de temps pour voir ses enfants et ses amis et devoir prendre un sédatif pour dormir. Pas vraiment l'image du mode de vie sain, made in Californie. La presse s'est enflammée et parle d'un Elon Musk au bord du burn-out, tandis que le cours de Tesla dévissait en Bourse.  Nous avons demandé à l'universitaire Jean Pralong, professeur à l'IGS et directeur de la recherche du Lab RH, son analyse sur le cas Musk. Au début de l'été, avec Moodwalk, il a mené une étude sur la perception du burn-out, d'où il ressortait que les individus tendaient à sous-estimer leur situation. Qu'en est-il alors du surpuissant patron de Tesla ? 

Elon Musk incarne l'économie de la promesse, dans laquelle il doit démontrer qu'il est un génie, explique Jean Pralong
Elon Musk, le génial (?) inventeur de Tesla.
© Dan Taylor / Heisenberg Media - www.heisenbergmedia.com

L'Usine Nouvelle - Au vu de l’étude que vous avez réalisé sur le déni de burn-out, que vous inspire la situation d’Elon Musk telle qu'elle apparaît dans l'interview qu'il a donnée au New York Times ?

Jean Pralong - Dans cette étude nous avons montré qu’il existe une tendance au déni du burn-out. Les individus le font pour maintenir une image d’eux-mêmes et ne pas être perçu comme un "maillon faible" de l’entreprise. C’est à la fois une attitude offensive et défensive – pour se protéger du risque de licenciement. Il existe une force d’auto mise en scène de soi-même en héros du capitalisme, en guerrier…  en combattant qui peut travailler beaucoup et tenir vaille que vaille. A cela s’ajoutent des éléments propres à la culture managériale française : le présentéisme à outrance, le fait de partir le vendredi soir avec des dossiers…

Notre étude ne portait pas spécifiquement sur les dirigeants, et encore moins sur les dirigeants californiens. Mais je pense pouvoir dire que la situation d’Elon Musk participe du même phénomène qu’elle amplifie.

Comment ça ? 

Il reprend cette idéologie qu’il pousse au maximum. Elon Musk étant présenté comme un génie, il est capable de beaucoup travailler tout le temps. Mais il réalise un travail qu’il est le seul à pouvoir accomplir. C’est le drame du génie : il ne peut pas déléguer. Il n’est pas comme le start-upper qui travaille la nuit à la station F et que Xavier Niel doit sûrement féliciter quand il le croise, si j’en crois un écho que j’ai lu récemment (1). L’entrepreneur travaille souvent beaucoup parce qu’il n’a pas d’argent pour embaucher au début. Elon Musk n’a pas ces problèmes de trésorerie, mais il doit aussi travailler 120 heures par semaine, parce qu’il est génial et que personne ne saurait aussi bien faire que lui. Au passage, j’ai envie de lui rappeler si, par hasard, il nous lit (rires) que Michel-Ange, ce génie des Beaux-Arts, pour peindre le plafond de la chapelle Sixtine faisait travailler plusieurs dizaines d’élèves.

Le paradoxe de tout ça, c’est que ce genre de personnage met la pression sur les personnes autour de lui. Or, là on découvre qu’il craque comme tout le monde.

Récemment, un cadre d’une grande entreprise française me racontait qu’avant l’apparition des smartphones personne n’aurait eu l’idée de déranger le PDG de cette entreprise pendant ses vacances en Bretagne. Il pouvait mettre la pression sur ses équipes et ses proches collaborateurs, mais il savait se réserver des plages de repos.

La nouveauté avec Elon Musk, c’est que le système concerne tout le monde, à commencer par le dirigeant lui-même. Ça condamne tout le monde à devenir fou en quelque sorte, mais il y a une sorte d’honnêteté, si je puis dire, dans la manière d’imposer un travail intensif à tous. L’exemple vient d’en haut. Au fond, il est la première victime de cette idéologie selon laquelle "'il serait le seul à pouvoir le faire".  Toutefois, l’image de Musk est plutôt celle d’un patron cool, sympa. Il n’est pas présenté comme un tyran insupportable.

Que pourrait faire Elon Musk pour lever le pied ?

La conclusion de notre étude était que "personne n’est irremplaçable" et qu’une personne en difficulté doit savoir qu’elle peut se faire aider plutôt que de tirer sur la corde jusqu’à craquer. Ceci rappelé, je pense que cette interview confession dans le New York Times doit être reliée à ses propos sur son envie de sortir son entreprise de la bourse.

De façon générique, il existe deux types de dirigeants : ceux qui dirigent et ceux qui rassurent la Bourse. Dans la première interview, Musk explique que c’est compliqué pour lui de travailler sur des projets de long terme quand il doit en même temps gérer les investisseurs dont les réactions sont très volatiles.

Elon Musk est-il une sorte de "victime" du capitalisme financier ?

Ces personnalités de dirigeants sont seules à incarner l’entreprise jusqu’à la "peopoliser", notamment vis-à-vis des marchés. Un investisseur ferait mieux de se demander ce que produit Tesla, avec quel argent, à quel horizon. Tesla incarne d’une certaine façon l’économie de la promesse où ce qui fait la valeur de l’entreprise c’est la capacité du dirigeant à démontrer qu’il est un génie.

Prenez une entreprise industrielle plus classique comme Airbus par exemple. On n’a pas besoin de croire au génie du PDG d’Airbus pour avoir confiance dans l’entreprise. Il y a les commandes, les usines, le cash… L’entreprise a un business récurrent.

A l’inverse, tout le business d’Elon Musk repose sur des promesses qu’il a faites aux marchés. Tout cela ne tient qu’aussi longtemps que les financiers sont convaincus que le gars qui dirige est un génie qui réussira. Dans l’économie de la promesse, on investit sur ce que pourrait produire un jour l’entreprise. Tout ce que dit et fait Elon Musk est scruté en permanence.

Alors ce craquage du patron de Tesla annonce-t-elle un nouveau krach ? Dira-t-on un jour que c’était un signal faible ?

Je ne suis pas un spécialiste des marchés financiers, je ne peux donc pas répondre à votre question. Comme professeur, j’observe que de nombreux travaux en finance s’intéressent à la finance expérimentale, soit la découverte par les économistes que les achats et les vente sur les marchés financiers relèvent de process psychologiques très compliqués.

Dans ce contexte, il y a, selon moi, deux types de modèles économiques : les industries qui reposent sur une économie du délivrable façon Airbus et l’économie de la promesse. Dans ce second cas, tant que les investisseurs y croient, ils financent leur "bon génie".

 

(1) Nos confrères des Echos rapportent dans leur édition du 27 juin ces propos de Xavier Niel, lors d'une discussion avec des startuppeurs lors de la BFM Académie le lundi 25 juin : "Il y a quelques années, les entrepreneurs n'arrêtaient pas une seconde, les gars dormaient dans leur boîte, maintenant quand je vais à Station F la nuit, je trouve qu'il n'y a pas grand monde. Bon, sans doute c'est que le monde change…"

 

Réagir à cet article

Testez L'Usine Nouvelle en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte