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Internet : qui trouve encore des capitaux ?

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Dossier Les capitaux ont-ils déserté le monde du Net ? Pas si simple : certes, des " business models " sont clairement écartés par les capital-risqueurs. Mais les projets à base de technologie ou offrant une réelle valeur ajoutée ont un avenir. A condition toutef

Internet : qui trouve encore des capitaux ?

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Bonne nouvelle ! Le capital-risque n'a pas (encore) fui la planète Internet. Laquelle fait parfois penser à un champ de ruines. Les sites en difficulté se comptent par dizaines, comme LetsBuyIt, Abcool ou E-Toys, pour citer les défaillances les plus récentes. Au Nasdaq, temple de la " nouvelle économie ", près de 260 sociétés risquent la radiation, dont un joli paquet de " dotcom " (Women.com, Autoweb.com, Garden.com...). Les capital-risqueurs sont unanimes : le " deal flow " (flot d'investissement) est aujourd'hui très ralenti, du moins pour les projets nouveaux. Et certains ont tiré l'échelle : ainsi @Viso, le fonds d'amorçage créé par Vivendi et le japonais Softbank, aurait du plomb dans l'aile. Mais le monde de la finance est dans les starting-blocks. " Cette crise est assez unique dans son genre, explique Jean-Bernard Tellio, capital-risqueur. C'est la première fois que l'on assiste à une chute boursière sans crise de la liquidité. On peut même dire qu'il y a du cash partout, sauf que cet argent est pour l'instant sécurisé. Mais il est prêt, au coup de sifflet, à s'investir dans des start-up. " L'intéressé sait de quoi il parle : après avoir participé à la création d'Europ@web, le fonds de Bernard Arnault, et dirigé Carlyle Internet Partners Europe (Carlyle Group), il vient de lancer son propre fonds, Atlantech, qui sera doté, si tout va bien, de 400 millions d'euros dans quelques mois. " Il n'y a effectivement aucune raison de céder au pessimisme, estime Marc Cellier, cofondateur de Pyramid Technology Ventures I. Pour les bons projets fondés sur la technologie, il n'y a pas de réel ralentissement. " " Un grand nombre d'opérations ont été repoussées, car les marchés sont devenus beaucoup plus sélectifs. Ils formulent des exigences en termes de calendrier de rentabilité. C'est le triomphe du "P to P", le "path to profits" ", analyse Stéphane Boujnah, directeur au sein du pôle " Technology Group " de Crédit Suisse First Boston, le leader en matière de fusions-acquisitions dans le secteur de la high-tech. En 2000, le montant investi dans le secteur Internet en France aurait atteint un peu plus de 1,23 milliard d'euros, selon une étude de Digital Business/Leonardo Finance. Pour 2001, un volume de 1,3 milliard d'euros serait attendu, soit une quasi-stagnation après plusieurs années de croissance. L'euphorie est terminée, mais certains tirent encore leur épingle du jeu : UDcast, Etexx, Tinubu Square, Bfinance, Surplex, Otoobe... Autant de start-up ayant récemment levé des fonds ou en passe de le faire. Par exemple, Otoobe, un site spécialisé dans la mise en ligne d'annuaires ou de bases de données, a levé 5 millions d'euros, et mène en ce moment un second tour pour un montant à peu près équivalent. Bfinance, un portail d'instruments financiers destinés aux directeurs financiers ou aux trésoriers d'entreprise, vient de conclure un troisième tour de 34 millions d'euros. " C'est typiquement le genre d'investissement que l'on peut encore faire ", résume Jacques Garaïalde, directeur général de Carlyle Internet Partners Europe. Enfin, Tinubu Square, un spécialiste de l'assurance crédit business to business, vient de boucler un premier tour de table de 4 millions d'euros. Des créneaux embouteillés Les projets qui séduisent les venture capital ne sont toutefois pas légion. Laissons tout d'abord de côté les modèles qui, aujourd'hui, feraient fuir n'importe quel investisseur sain d'esprit. Par exemple, les projets de type " business to consumer " (" B to C "), qui n'apporteraient rien de plus que ce qui existe sur le marché. La plupart des créneaux sont embouteillés, ou, pis, dans certaines activités comme la vente groupée, les leaders (LetsBuyIt ou Koobuy) ont trébuché. Touchées par la crise des start-up, les " Web agencies ", dont c'est la base de clientèle, souffrent aussi. Ainsi, même si le chiffre d'affaires d'Himedia a fortement progressé en 2000, ses pertes nettes sont passées de 0,4 million d'euros à 2,6 millions. Les cours de Bourse des " Web agencies " ont plongé : FiSystem est à - 59 % depuis le début de l'année, tandis qu'Himalaya a cédé 24 %, et Himedia 32 %. Le marché boursier a choisi. Souffrent également tous les sites qui avaient fondé leur développement sur les revenus de la publicité en ligne. De toute façon, certaines venture capital, qui recevaient quotidiennement 30 ou 40 projets de ce genre en septembre-octobre dernier, n'en reçoivent aujourd'hui plus qu'un ou deux. " La bonne nouvelle, dans cette crise, c'est qu'il existe encore des besoins non satisfaits, analyse Jacques Garaïalde. Nous recherchons des projets fondés sur un "plus" technologique, une véritable valeur ajoutée, une solution en avance sur la concurrence. " Exemple : tout ce qui a trait à la sécurité sur le réseau, à ce qui permet de réduire les temps d'attente, de lutter contre les embouteillages. " Les modèles d'hier étaient liés au PC fixe. Ceux de demain le seront à l'Internet mobile de troisième génération ", ajoute-t-il. Carlyle a ainsi investi dans Alchimedia, une solution de protection de textes et des images face au piratage. Compression d'image, optimisation de la bande passante ou télévision interactive font aussi partie des modèles gagnants de demain. Les niches technologiques sont nombreuses, à l'image de la start-up First-Coffee, dont le logiciel permet d'évaluer le business généré par les liens hypertextes (affiliation). La société a bénéficié pour son démarrage de l'appui du fonds d'amorçage Alven Capital. Un process fondé sur l'Internet " multicast " Autre exemple : I-pin, un éditeur de logiciels qui permettent aux utilisateurs de réaliser des micropaiements en ligne, et qui a bénéficié de l'aide du " business angel " Patrick Robin (l'ex-propriétaire d'Imaginet). De même, Net4music est une start-up incubée par Viventures, et qui a fait son entrée au Nasdaq. Son créneau : l'édition musicale via l'Internet, avec notamment la possibilité d'apprendre à jouer d'un instrument. " Nous avons pris le contrôle d'une petite société américaine cotée au Nasdaq qui nous a permis de développer un standard pour la transcription de musique ", raconte son P-DG, François Duliège. UDcast est un cas typique de la start-up vers laquelle les bailleurs de fonds se dirigent. La société a développé un process fondé sur l'Internet " multicast " : " Un document, une image ou un fichier quelconque, est dispatché vers des centaines ou des milliers d'endroits via le satellite, à partir d'une source unique ", explique Philippe Jacut, directeur du marketing. UDcast a bénéficié d'une première levée de fonds de 1,8 million d'euros, à laquelle a notamment participé I-Source Gestion, l'un des plus gros fonds d'amorçage français. Maintenant, Udcast est à la recherche de son deuxième tour afin d'accélérer son développement international. La Bourse n'est pas toujours synonyme de jackpot Dans le genre " solide ", les SSII liées au monde du Net conservent les faveurs des investisseurs, à condition que la plus grosse part de leur clientèle provienne de l'" ancienne économie ". C'est le cas du français Valtech, coté au nouveau marché et dont les résultats pour 2000 sont excellents. " Nous nous positionnons clairement dans le "B to B". Et, crise ou pas crise, nous sommes toujours dans une tendance de croissance, de 40 % par an ", estime Jean-Yves Hardy, le P-DG. La Bourse n'est toutefois pas synonyme de jackpot : Business & Decision, qui s'est introduit sur le nouveau marché en février, a réussi à lever 16 millions d'euros. Mais, depuis, le cours est étale. Même l'immobilier peut encore attirer les investisseurs, à condition d'être un leader sur son créneau : ainsi, Immostreet vient de boucler sa troisième levée de fonds, d'environ 4,6 millions d'euros. " D'une façon générale, nous n'avons pas d'a priori, explique Philippe Gervais, codirigeant du fonds Access 2 Net (12 millions d'euros). L'Internet mobile représente l'avenir. Mais cela pose aussi problème, notamment sur les applications et les contenus. " Côté places de marché, c'est un peu l'expectative. Les investisseurs les plébiscitent comme modèles d'avenir, mais sous condition : " Elles demandent d'importants coûts au démarrage, et il faut convaincre les entreprises d'y venir ; du coup, le chiffre d'affaires et les résultats mettent du temps à se concrétiser ", résume Jacques Garaïalde. Carlyle a toutefois investi dans une place spécialisée dans les matériels industriels d'occasion, Surplex, souscrivant notamment à un deu- xième tour de table de 30 millions d'euros en décembre dernier. Bien souvent, les modèles qui fonctionnent sont ceux qui se positionnent sur un marché rempli d'intermédiaires, qui allongent la chaîne logistique et la renchérissent. Du coup, la place remplira sa fonction : gagner en temps et en coûts. Des porteurs de projet aguerris Pour l'avenir, la quasi-totalité des investisseurs sont unanimes : " La qualité des dossiers a augmenté ; le tri est en grande partie fait ", résume Emeric Richard, chez Leonardo Finance, l'une des structures qui mettent en relation start-up et investisseurs. D'autre part, la tendance est à une augmentation de l'âge moyen des porteurs de projet, qui sont en général des professionnels plus aguerris. " C'est un peu comme si les "mauvais" candidats à la création s'autocensuraient ", explique Patrick Bensabat, P-DG de Business & Décision, qui est lui-même " business angel " depuis trois ans. D'autre part, la plupart des professionnels du VC prévoient une accélération du mouvement de fusions-acquisitions, dont l'achat d'I-Bazar par E-Bay est un spectaculaire exemple. " Les investisseurs sont les principaux acteurs de ces concentrations, ajoute Eric Ochs, directeur général d'IDC France. On voit bien, dans certains cas, leur volonté d'imposer un ou deux acteurs par pays ou par zone. " Mais il faudra que les stars du Net reviennent sur terre dans leurs prétentions financières. " Auparavant, on valorisait à partir d'un chiffre d'affaires hypothétique. Désormais, on valorise à partir des prévisions de cash-flow et de résultats ", indique Jean-Bernard Tellio, fondateur d'Atlantech. Et ces résultats - bénéficiaires - devront beaucoup plus rapidement s'inscrire dans les faits. Malheur, donc, aux brûleurs de cash ! Pour autant, l'éclatement de la bulle n'empêche pas quelques professionnels de la finance de penser que, à la faveur des promesses de l'Internet mo- bile, la folie peut repartir de plus belle dans un an ou deux !

Guillaume Lecompte-Boinet et Sylvie Andreau
Les modèles sur lesquels les investisseurs misent encore Les places de marché. Exemples : CPGMarket, Etexx, Covisint, Surplex... Les " enablers " (facilitateurs). Exemples : Netcrawling, I-pin (ci-contre), First-Coffee. Les SSII liées au monde du Net. Exemples : Business & Decision, Valtech, Business Objects. Le référencement sur Internet. Exemple : Netbooster. Les services financiers. Exemples : Zebank, Bfinance. Les projets à base de technologies : compression d'images, optimisation de la bande passante, infrastructures et réseaux, Internet mobile, " rich media ", multicast, etc. Exemples : VRTV Studio, Manreo, UDcast... Les modèles sur lesquels les investisseurs ne misent plus Les sites de B to C : sites d'emploi, sites financiers, e-commerce, immobilier, voyages, vente de voitures d'occasion, etc. Les sites gros consommateurs de cash pour financer la publicité et le marketing. Exemples : E-Toys, ABCool (ci-contre). Les sites d'achats groupés, inversés ou de livraison rapide. Exemples : LetsBuyIt, KoobuyCity, Clust, Kozmo. Les Web agencies, touchées de plein fouet par la crise des start-up. Exemple : Himalaya, FiSystem, Himedia. Beaucoup de " morts " à prévoir. Les grandes tendances Une chute du flux d'investissement pour plusieurs mois. Une grande sélectivité dans le choix des projets. Des projets de meilleure qualité. Des investisseurs qui organisent les concentrations devenues inéluctables à tous les niveaux. L'importance vitale du cash ; du coup, certaines start-up repoussent leurs investissements. De grandes interrogations subsistent, notamment sur les potentialités de l'Internet mobile, sur les règles du jeu en matière de places de marché. En ce qui concerne le financement : regroupement des intervenants ; multiplication des tours de table pour partager les risques ; recours accru à l'émission d'obligations convertibles ; allongement du temps de participation au capital. Quels sont, selon vous, les modèles gagnants de demain ? Patrick Robin : " Business angel " " J'ai investi à ce jour 16 millions de francs dans vingt-six start-up et j'ai plusieurs participations via des fonds. Je privilégie les "enablers", ces facilitateurs d'Internet qui ont développé soit une technologie, soit un concept marketing. J'élimine les modèles trop consommateurs de cash." Guillaume Aubin et Charles Letourneur Fondateurs d'Alven Capital, fonds d'amorçage " Nous sommes au coeur d'une transition technologique qui voit éclore des projets très intéressants dans l'Internet mobile et le "rich media". L'avantage pour nous, c'est qu'à potentiel identique, le ticket d'entrée est moins cher. " Jacques Garaïalde Directeur général de Carlyle Internet Partners Europe " Pour nous, il y a deux choses essentielles : la qualité des managers et l'apport technologique du projet. Nous nous intéressons par exemple à la sécurité sur les réseaux, aux solutions qui luttent contre l'embouteillage sur le Net, aux services financiers..." Stéphane Boujnah Directeur au sein du pôle " Technology Group " de Crédit Suisse First Boston " Les gagnants sont ceux qui ont su se financer à temps. Pour les autres, on regarde quelle est leur consommation de cash et combien il leur en reste. Cela détermine le chemin à parcourir jusqu'à la rentabilité, ou cela annonce l'urgence d'un rapprochement." La course aux capitaux d'Etexx Etexx est la preuve qu'il reste encore de l'argent pour le secteur Internet. Cette place de marché textile, née en août 1999, va - sauf accident - conclure sa deuxième levée de fonds. " A priori, d'ici à deux mois, nous aurons bouclé le tour de table avec nos actionnaires actuels, auxquels s'ajouteront de nouveaux investisseurs ", explique Julien Berger, cofondateur d'Etexx, avec Frédéric Allard (le P-DG) et Romain Demoutiers. Etexx, qui a déjà levé 7 millions d'euros en mars 2000, compte sur un montant de 12 millions d'euros. Lors de la première levée de fonds, c'était encore la période faste, où il suffisait de participer à deux ou trois conférences pour obtenir des fonds. " Aujourd'hui, c'est plus dur, reconnaît Julien Berger : il faut se battre et argumenter. Bref, on est dans un environnement plus normal. " Pour convaincre les investisseurs, Etexx a mis en avant les accords de partenariat que la société a multipliés avec les principaux acteurs ou entreprises du secteur, notamment avec Première Vision, numéro 1 européen des salons de tissus. D'autre part, le plan de développement prévoit la rentabilité, dès la mi-2002, pour un chiffre d'affaires passé de presque zéro en 2000 à 15 millions d'euros en 2002. " Les investisseurs misent toujours sur des sociétés à potentiel, mais avec une perspective de rentabilité rapide, et non plus à moyen terme. "

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