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Inspecter les pipelines, un business à pleins tubes

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Métier des plus discret, la surveillance des pipelines est un marché porteur, qui fait appel à des hautes technologies. Une dizaine de sociétés maîtrise ce savoir-faire dans le monde.

Inspecter les pipelines, un business à pleins tubes © technipipe

La France compte 50.000 km de pipelines, dont la majorité n’est plus de première jeunesse.  Ces tuyaux sont le seul moyen de transporter du pétrole et du gaz dans de bonnes conditions. Leur maintenance et leur surveillance est donc un marché prometteur… à condition de maîtriser des technologies prisées.

Des contrôles remis en cause

Le métierde la surveillance des pipelines a fait l'objet d'une récente controverse. Le 8 août dernier, une fuite de pétrole a eu lieu en pleine réserve naturelle dans la plaine de Crau. Et ce alors que les contrôles approfondis effectués 9 ans auparavant, et ceux plus superficiels effectués chaque année, voire deux fois par mois pour les contrôles visuels, n'avaient décelé aucun défaut. Un désastre écologique qui a fait réagir la secrétaire d’Etat à l’écologie Chantal Jouanno sur la fréquence obligatoire des contrôles en profondeur, insuffisante à ses yeux.


Sur ce segment, la concurrence est féroce. Et les compétiteurs, comparables à des écuries de formules 1. Les leaders de l’innovation son incontestablement allemands, estime Jean-Claude Picard, le représentant français de la technologie de l'allemand NDT. Côté marché, ce sont le néerlandais Rosen et l'anglo-américain PII qui rafflent la mise, souligne le représentant de Rosen en France, Francis Janowski. Il faut une sacrée dose savoir-faire pour développer un outil permettant de détecter avec finesse un dédoublement de tôle, de la corrosion, une variation d’épaisseur, ou bien un défaut de soudure sur des milliers de kilomètres de tuyauterie. Plusieurs techniques sont disponibles sur le marché :

1)    Le magnétisme

Développée dans les années 70 par l’américain Tuboscope, la technologie par MFL  (Magnetic flux leakage) permet à un « racleur » doté de capteurs d’enregistrer des variations d’épaisseur le long de la paroi du tube. Des variations d'épaisseur traduites en pourcentages. Ce savoir-faire a été ensuite racheté par l’Allemand NDT, et donne de très bons résultats selon les praticiens du secteur.

2)    Les ultrasons

Ici, le racleur mesure directement l’épaisseur du tube mais en cherche aussi les fissures. La technologie est un peu plus coûteuse que celle de l’outil magnétique, mais les résultats sont plus précis et plus fiables. Elle est particulièrement prisée pour les tuyaux transportant du pétrole brut : déchargé par bateau sur le port de Fos sur mer ou du Havre, le pétrole est en effet contaminé par de l’eau de mer, très corrosive pour l’acier. L’ultrason permet de passer au peigne fin les défauts d’usage qui parsèment le tube.

Reste que l’ultrason n’est pas applicable à tous les pipelines : il nécessite un couplant liquide entre le capteur et l’acier, à la différence de l’outil magnétique qui s’adapte à tous les produits, même le gaz.



Outre ces deux grands classiques, d’autres technologies sont en développement. Rosen, prestataire néerlandais, combine les deux : le magnétique et les ultrasons. "Ce sont 1700 personnes, dont 85 docteurs. Tant que vous n'avez pas ça, vous ne pouvez pas aller de l'avant", souligne Francis Janowski à propos de Rosen. Certains industriels font également des recherches autour des courants de Foucault. Si l'accident du 8 août dernier montre la necessité d'améliorer la précision et la finesse de ces outils, les progrès dans le domaine ne seront permis que par une poignée d'acteurs.

En effet, seules une dizaine de sociétés expertes en traitement du signal inspectent tous les pipelines dans le monde. Outre celles citées plus haut, les américains TDW, ou  PII (Pipeline inspection and integrity services) se partagent le marché. PII vient d’ailleurs d’être racheté par General Electric, connu pour ne faire tomber dans son escarcelle que des industriels pleins de promesses. Les deux leaders du marché, en termes de nombre de pipelines inspectés, sont Rosen et PII.

 En France, Trapil est le plus ancien propriétaire et exploitant de pipelines. Il a mis sur pied ses propres outils au sein de sa cellule «développement de racleurs». Après la deuxième guerre mondiale, ce sont d'ailleurs ses tubes qui ont apporté de l’essence aux parisiens depuis le Havre, rappelle un professionnel du secteur. De la même façon, GdF répond à ses propres besoins de surveillance et de maintenance en interne.

Technipipe joue les entremetteurs

Intermédiaires entre les concepteurs de ces bijoux de technologie et les exploitants de pipelines, des prestataires de services facilitent les démarches. Technipipe est de ceux-là. Pour le compte de pétroliers et de chimistes tels Total, Esso, Exxon ou SPSE,  ce prestataire français met les outils de contrôle à l’appui de leur politique de sécurité. Un contrat de représentation avec NDT, leader du contrôle par racleur instrumenté par ultrason, lui permet de bénéficier de l’exclusivité de la technologie allemande pour le territoire français. Autre membre de ce club fermé, l'entreprise Action plus Service de Francis Janowski  : elle est l'un des représentants de Rosen, dont les outils inspectent 50% des pipelines en France. Avec ses 5 employés, la petite entreprise de cet ancien poseur de pipelines réalise un chiffre d'affaires de 1,2 millions d'euros par an.

Pour sa part, avec un chiffre d’affaires de six millions d’euros, Technipipe est le plus gros acteur de ce marché de niche. Son territoire d’action suit précisément le tracé sous-terrain des tubes qui jalonnent la France. Un quartier général bien implanté aux Pennes Mirabeau, autour de l’étang de Berre,  et une nouvelle agence au Havre : la société créée voici 20 ans ancre son destin aux deux ports d’arrivée de pétrole en France. Mais elle sillonne aussi les grands axes des raffineries et des usines chimiques de l’Hexagone, comme le liste son fondateur et actuel directeur général Jean-Claude Picard : « la vallée du Rhône, le Jura, l’Alsace, la vallée de Seine jusqu’à Paris, un peu Dunkerque, et le Sud-Ouest du côté de Lacq ».

Outre le passage de robots instrumentés, il se positionne sur toute la chaine de la surveillance et de la maintenance des canalisations (voir « La sécurité des oléoducs en 5 questions ») : logistique, relation client… Une fois que le "racleur" est passé dans les tuyaux par exemple, le résultat de l’inspection est livré au client sous la forme d’une centaine de pages de tableaux Excel. Plutôt rebutant ! Son entreprise propose alors un support technique en aval pour interpréter les données, indiquer ce que le client doit réparer, et à quel type de défaut il doit s’atteler en priorité. Il peut aussi proposer de prendre en main la phase d’étude d’ingénierie pour la réhabilitation du pipeline et la réception des travaux.


Racleur Rosen équipé de son émetteur, vendu par le prestataire Action plus service à la société SPMR.

Mais le premier de ses métiers, exercé face à seulement un ou deux concurrents, c’est l’inspection au quotidien. Une quarantaine de salariés sur la cinquantaine que compte l’entreprise s’y consacre toute l’année. Car le premier risque de fuite pour un tuyau est celui d’une agression externe : un coup de pelle mécanique malencontreux effectué par un maître d’œuvre peu scrupuleux, et c’est le geyser, rappelle Pierre Schmider de SPSE. Moins courants pour les grands pipelines de pétrole que pour le gaz distribué en ville, les accrochages sont toutefois possibles. La solution pour prévenir ce genre d’incidents : surveiller en permanence. Sur des kilomètres et des kilomètres, les inspecteurs de Technipipe se baladent et observent tous travaux suspects le long des tracés.

Ils doivent aussi mettre en pratique leurs connaissances d’électriciens. Contre la corrosion, c’est en effet la « protection cathodique » qui entre en jeu. Aux côtés d’une quinzaine de sociétés sur ce même créneau, Technipipe se charge de la maintenance ou d’installations neuves de ce système électrique.  Là, il faut contrôler que le revêtement autour de l’acier reste étanche et permet à la protection cathodique de bien fonctionner. « La plupart des pipes sont anciens. Le revêtement est en brai, un mélange de goudron et de laine de verre, ce qui le rend plus perméable au courant électrique. Il  faut le réparer par endroits » explique Jean-Claude Picard.

Cadres et techniciens : mieux vaut aimer le grand air !

Un métier qui ne s’apprend pas à l’école, mais en arpentant les pistes au-dessus des tuyaux. « Le seul métier formalisé du point de vue de la formation continue, c’est la protection cathodique, en particulier celles des structures marines », constate Jean-Claude Picard. Le Centre Français de l'Anticorrosion (CEFRACOR), avenue Hoche à Paris, regroupe industriels et prestataires de service du secteur. Un système de certification a été mis en place pour ceux qui pratiquent cette profession, classés selon trois niveaux : homme de terrain, expert, super-expert. Une labellisation qui a assaini un marché du travail auparavant fouillis.

« Pour le reste, c’est essentiellement de la formation en interne » explique Jean-Claude Picard. Il faut rester longtemps si l’on veut apprendre : la topographie des lieux s’assimile surtout par les pieds !

Le meilleur profil ? Celui de technicien généraliste. Un peu d’électricien (nécessaire pour maîtriser la protection cathodique, la surveillance électrique), un peu de mécanicien (pour avoir des notions de résistance des matériaux) un peu d’hydraulicien (parce que la circulation des « racleurs » dans les canalisations met en jeu pompes, compresseurs)... « Si vous avez 200 km à faire faire à un piston, mieux vaut ne pas vous tromper ! » acquiesce Jean-Claude Picard. « Il faut aimer la vie en plein air, la nature » assure-t-il. Sécurité oblige, hormis les gazoducs qui circulent en ville, les oléoducs et autres tubes transportant des produits chimiques passent plutôt dans les coins les moins habités. Gageons que lorsque le mistral ne souffle pas, il fait meilleur travailler à Fos sur Mer plutôt qu’au Havre.


 

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