Innovation : Comment les PMI allemandes financent leur recherche

Les PMI d'outre-Rhin découvrent, avec retard, la recherche en collaboration. Elles n'ont pas le choix, car les fonds publics ou privés sont durs à réunir.

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L'année dernière, l'Etat fédéral allemand a déboursé près de 3,2milliards de francs (930millions de deutsche Mark) pour aider les PMI de ce pays dans leur effort de recherche et de développement, soit 7% de plus que l'année précédente. Dans les entreprises d'outre-Rhin, il semble toutefois que le sentiment soit partout le même: les subventions sont de plus en plus difficiles à décrocher, et tout l'argent va à l'Est! En effet, avec l'intégration des "nouveaux Länder", dans lesquels la recherche doit être redynamisée, les candidats à la manne gouvernementale sont plus nombreux. L'Allemagne dispose depuis longtemps d'une impressionnante batterie de mesures d'aides à l'innovation. Subventions pour des projets de recherche entrant dans le cadre des priorités définies par les Pouvoirs publics; aides à l'embauche de personnels de recherche (qui ont inspiré les conventions Cifre en France); soutien à la recherche sous contrat; encouragement à la recherche en coopération avec les universités; aide financière pour l'accès aux grandes banques de données, etc. Ces aides sont financées par le BMFT (le ministère de la Recherche) et par le BMWi (le ministère de l'Economie). Aujourd'hui, sans renoncer à aucun aspect d'un dispositif qui a fait ses preuves, les Pouvoirs publics souhaitent aménager leur politique. Notamment en privilégiant les aides destinées à favoriser la recherche en coopération et les transferts de technologies: un moyen de mieux utiliser le potentiel scientifique du pays. "On veut encourager la recherche en commun entre les universités, les centres techniques et les entreprises, y compris les entreprises étrangères", précise Bernd Kramer, du BMFT.

Ouverture sur l'Europe

Excès de confiance en soi? Souci exacerbé du secret? Il semble en effet que les entreprises allemandes répugneraient à collaborer. C'est en tout cas ce que montre une enquête des cabinets Algoe et Roland Berger&Partner sur le comportement stratégique des PME françaises et allemandes publiée au début de l'année: alors que 52% des premières ont des accords de coopération technologique interindustriels et 31% des accords avec la recherche publique, la proportion tombe respectivement à 37% et 25% outre-Rhin. Mais les choses sont en train d'évoluer: selon la même enquête, 20% des entreprises allemandes déclarent vouloir participer à des programmes européens de recherche d'ici à trois ans, alors que, en 1993, elles n'étaient que 4,4% à être impliquées dans des projets de ce type. Un exemple: Tillwich, une petite société (4 millions de deutsche Mark de chiffre d'affaires, 35 personnes), à Horb (Bade-Wurtemberg), spécialisée dans la mise au point de lubrifiants spéciaux. Elle est chef de file d'un programme Brite Euram auquel participent l'université de Kaiserslautern, Hoechst et deux autres entreprises allemandes, ainsi que l'Ecole centrale de Lyon et Hydromécanique et frottement (HEF), à Andrézieux-Bouthéon (Loire). Leur projet: mettre au point un roulement à billes en matériau synthétique. Tillwich est chargée de formuler et de tester des lubrifiants compatibles avec le polymère. Pour la PME, cela représente un investissement en recherche de 900000 deutsche Mark sur trois ans, subventionné pour moitié par la Communauté européenne. "Nous n'aurions jamais réussi à obtenir cette aide sans le soutien d'HEF, beaucoup plus experte que nous en ce domaine", raconte non sans malice Werner Stehr, son fondateur. Mais l'intérêt d'une recherche en coopération va bien au-delà. "C'est le seul moyen pour nous d'avoir accès à des compétences et à des moyens en matériels qui sont hors de portée d'une petite entreprise." Même logique chez Kasto, un constructeur de machines à scier les métaux à commande numérique et de centres de débit automatiques, installé à Achern, à une vingtaine de kilomètres à l'est de Strasbourg. Armin Stolzer, qui dirige l'entreprise fondée en 1844 par l'un de ses ancêtres, monte un projet de recherche européen sur l'amélioration de l'efficacité des scies à ruban avec un fabricant d'abrasifs, Wikus-Sägenfabrik, et quelques autres entreprises. Spécialisée dans le découpage et l'emboutissage fins, Rauschenberger, à Asperg, près de Stuttgart, a choisi aussi la coopération. La petite société holding (52 millions de deutsche Mark de chiffre d'affaires), qui regroupe cinq entreprises et trois cents personnes, va développer un système de mesure tridimensionnelle des pièces en sortie de presse par vision et capteurs non tactiles avec le Fraunhofer Institut für Produktionstechnik und Automatisierung de Stuttgart et d'autres partenaires industriels. "C'est un programme qui s'étendra sur une dizaine d'années. Dans une première étape, nous allons y investir 1,5 million de deutsche Mark en trois ans, autofinancé à 60% par l'entreprise", indique Rolf J. Alhers, responsable des nouvelles technologies. Ce n'est pas la première fois que Rauschenberger travaille en collaboration. L'entreprise vient tout juste de terminer un projet de ce type, mené avec un constructeur de machines et des fournisseurs de matériels périphériques. Il s'agissait de mettre au point un système de commande en boucle fermée pour presse à emboutir. Et le résultat est à la hauteur des espérances: grâce à un meilleur contrôle du parallélisme des plateaux de la presse, les rebuts, lors du lancement d'une nouvelle fabrication, ont été divisés par dix. Pourtant, Rolf J. Alhers ne peut s'empêcher d'être inquiet. "Un tel programme est très lourd pour une petite entreprise comme la nôtre", dit-il. Certes, le BMFT a financé le projet à hauteur de 35%, dans le cadre d'un programme de soutien à la modernisation des techniques de production. Mais Rauschenberger a quand même dû investir près de 3,3millions de deutsche Mark sur trois ans. Et, globalement, l'entreprise d'Asperg alimente de ses propres deniers 90% de son budget de recherche et développement (1 million de deutsche Mark, soit 2% de son chiffre d'affaires).

Les banques hésitent à assumer les risques technologiques

Faire appel à son banquier? De l'autre côté du Rhin aussi, les banques répugnent à assumer le risque technologique. "Ce n'est pas la peine d'y penser, sauf si vous avez déjà résolu tous les problèmes posés par votre projet!", affirme Werner Stehr, chez Tillwich. "C'est très dur", renchérit Rolf J. Alhers, qui discute en ce moment avec son banquier pour créer une "spin off" afin d'exploiter certaines technologies mises au point chez Rauschenberger. Le capital-risque? Ce n'est pas non plus dans les habitudes allemandes. "On essaie depuis vingt ans de développer le capital-risque, mais sans grand succès", admet Bernd Kramer, du BMFT, à Bonn. Pour les PME high tech, ce manque de capitaux est le premier obstacle à leur développement. "Il nous faudrait au moins 20millions de deutsche Mark sur quatre à cinq ans pour percer dans un domaine nouveau, explique Hans A. Dresel, le patron de Progen, une société de biotechnologie d'Heidelberg (3,5millions de deutsche Mark, 16personnes). Faute de quoi nous devons nous cantonner dans des projets à court terme en visant des niches dans des domaines connus." La société, qui investit 50% de son chiffre d'affaires dans la recherche, travaille à la mise au point de diagnostics médicaux, un programme pour lequel elle a obtenu une aide de 500000 deutsche Mark sur quatre ans. "En Allemagne, on dépense trop d'argent pour les autoroutes et pas assez pour les high-tech" conclut, amer, Hans A. Dresel, qui rêve d'un système à l'américaine où chacun peut lever des capitaux sur le marché financier pour peu qu'il sache vendre son projet. Même insuffisantes, les aides de l'Etat sont donc les bienvenues. Mais, contrairement aux idées reçues, le BMFT ne distribue pas sa manne si facilement! Entre le moment où Rauschenberger a présenté son dossier à l'organisme chargé d'en juger l'intérêt, le Kernforschungszentrum Karlsruhe, et celui où l'entreprise a reçu son feu vert, il s'est écoulé près de dix-huit mois. "Une petite entreprise ne peut se permettre d'attendre aussi longtemps. Elle a besoin de rentabiliser le plus vite possible ses nouvelles idées", s'exclame Rolf J. Alhers. Même son de cloche chez Kasto. "Nous n'avons pas le temps de remplir tous les papiers nécessaires à l'établissement des dossiers de demandes d'aide", se plaint Armin Stolzer. La dernière aide accordée à Kasto par le BMFT remonte aux années 1986-1987 et se montait à 400000 deutsche Mark (sur un budget total de 1million) pour l'introduction de la CAO. Depuis, la PME de 500 personnes doit financer ses projets de recherche-développement avec ses propres deniers, soit 5millions de deutsche Mark par an pour un chiffre d'affaires de 100millions de deutsche Mark. Même si les temps sont devenus plus durs, les entreprises allemandes ne perdent pas le moral!

Pierre Laperrousaz



LES CHOUCHOUS DE L'ÉTAT SONT À L'EST

Bioquant est l'une des nombreuses petites entreprises créées par des chercheurs de l'ancienne Académie des sciences de Berlin-Est, fermée en 1990. Spécialisée dans la conception de systèmes d'analyse très fine par laser, elle réalise environ 3 millions de deutsche Mark de chiffre d'affaires avec une vingtaine de personnes et bénéficie de diverses aides de l'Etat. Ainsi, en 1993, elle a reçu 400000 deutsche Mark du BMFT pour l'étude d'un matériel d'analyse dans le cadre d'un programme mené en collaboration avec les universités d'Heidelberg et d'Umbolt (Berlin). Elle a bénéficié aussi de subventions d'un total de 400000 deutsche Mark dans le cadre du soutien à la recherche sous contrat avec la filiale allemande de Spectra Physics et Datavision. Enfin, elle a profité d'une aide pour l'embauche d'un chercheur se montant à 50% du salaire, hors charges sociales, sur quinze mois. Ce dernier type d'aide, qui a déjà fait ses preuves à l'Est, est maintenant réservé aux nouveaux Länder.







USINE NOUVELLE - N°2468 -

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