INGÉNIEUR DE PRODUCTIONLe retour des patrons de productionTechnicien et dirigeant, l'ingénieur de production réorganise et anime les ateliers. Ses avis sont écoutés partout dans l'usine. Sa cote remonte très fort dans les entreprises.

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INGÉNIEUR DE PRODUCTION

Le retour des patrons de production

Technicien et dirigeant, l'ingénieur de production réorganise et anime les ateliers. Ses avis sont écoutés partout dans l'usine. Sa cote remonte très fort dans les entreprises.



C'est dans l'air. Le "chef de fab" semble bien en passe de reconquérir des prérogatives qu'il croyait perdues, dévorées qu'elles étaient par les services dits connexes à la production: les méthodes, les approvisionnements, la qualité, la maintenance, la logistique, la sécurité... Bref, tout ce qui soutient la production. Avec souvent, par excès de taylorisme, et donc de parcellisation des tâches, l'appauvrissement d'une fonction de terrain, parfois dévalorisée. Aujourd'hui, les entreprises cherchent à nouveau des patrons. Chez le fabricant de bagages de luxe Louis Vuitton, l'équipementier d'automobiles Valeo ou le cosméticien René Guinot, ce sont non seulement des responsables capables de gérer la production dans les meilleures conditions de coûts et de délais qui sont recherchés, mais ce sont aussi des profils d'animateurs, capables d'impulser, de proposer, de coordonner, de dialoguer avec tous les services liés à la production. La direction encadrement de Valeo parle même "d'aptitudes à comprendre et à intégrer les schémas de pensée d'un acheteur, d'un homme d'études, d'un homme de marketing ou d'un logisticien". Du coup, la fonction attire les jeunes diplômés des Arts et Métiers, séduits jusqu'ici par les services techniques de l'entreprise. En 1993, ils étaient 34% à s'orienter vers des fonctions de production pure, contre 28% en 1988. Les ingénieurs ne font plus la fine bouche. Si l'on en croit l'Association des centraliens, ils aspirent même désormais "à se colleter au concret dans les usines". Au détriment des sociétés de conseil, des banques ou des SSII qui les ont tant charmés les années précédentes. Et le marché leur donne raison. Malgré la baisse de l'emploi des cadres, c'est bien encore la fonction production qui tire son épingle du jeu. En 1993, elle tirait le marché pour 27% des recrutements extérieurs, contre 22% en 1989, alors même que le volume annuel d'embauches recensé par l'Apec diminuait. Chef de fabrication, ingénieur de production ou chef d'unité de fabrication, quel qu'en soit l'intitulé, la fonction est en pleine mutation. "L'informatisation de la production industrielle, son automatisation le conduisent à moins encadrer et à plus accompagner", déclare Paul Marchelli, ancien responsable de production dans l'industrie, ex-patron de la CGC, aujourd'hui conseiller d'Etat et membre du Conseil économique et social. S'il est vrai que l'outil informatique reconfigure le métier, c'est dans les entreprises high tech que c'est le plus frappant. Comme chez Philips Composants, à Caen, où Joèl Porterie ne parle plus que d'"Eric", le logiciel de production, sans lequel l'unité qu'il dirige ne pourrait produire son lot quotidien de circuits intrégrés. "Grâce à lui, je gère l'acheminement des plaques de silicium dans l'atelier, je lis toutes les données techniques nécessaires au suivi de la fabrication (épaisseur, débit, température, résistivité), et je contrôle les compétences des opérateurs sur un poste donné. Par exemple, si, sur tel équipement, il a bien réalisé la vingtaine de gravures sèches voulues. Dans le cas contraire, on lui donne le complément de formation nécessaire", détaille-t-il. La bonne maîtrise de cet outil est donc indispensable. Comme pour Raymond Michel, qui peut compter, lui, sur un fantastique outil de supervision dans l'usine d'Elf-Atochem de Lavera, près de Marseille. Les écrans sont dans tous les ateliers. "Ce qui permet un bon suivi, en temps réel, de la production de gaz liquéfié. Et de détecter pannes ou erreurs de réglage. Une sacrée révolution par rapport aux anciens systèmes qui actionnaient des aiguilles traçant des courbes sur papier et donnaient des tableaux de bord en différé", se souvient ce chef de production, chargé de veiller à la bonne cohérence de l'ensemble. L'informatique est un outil. Elle est aussi un moyen pour améliorer la productivité. Cela ne dispense pas les ingénieurs de production de gérer. Car c'est sur lui que l'entreprise compte pour réorganiser. Sans eux, comment Renault aurait-il pu mettre sur pied ces fameuses UET (unités élémentaires de travail), qu'elle généralise actuellement dans toutes ces usines? Comment Valeo pourrait-il multiplier les îlots de production autonomes? L'heure est au raccourcissement des lignes hiérarchiques, et donc à la disparition des contremaîtres. Pas seulement dans l'automobile. La chimie, l'agro-alimentaire, le papier-carton, le textile sont aussi concernés. L'entreprise cherche désormais à favoriser la production par lots, à simplifier les flux, à changer rapidement les outils de production, pour lancer d'autres séries. Et, pour ce faire, elle compte sur la responsabilisation de groupes humains, comprenant opérateurs, professionnels et techniciens, capables de poyvalence, d'auto-contrôle et d'opérations de maintenance de premier niveau. Le tout sous la houlette de l'homme-orchestre, l'ingénieur de production!

Gérer son atelier comme une PMI

Plus que les grandes entreprises, les PMI ont besoin de ces animateurs. Pour remettre de l'ordre dans sa production, Frima, par exemple, une entreprise spécialisée dans les fours de cuisine collective de haute technologie, près de Mulhouse (100 salariés, dont 50 en production), a trouvé dans une grande entreprise son actuel directeur technique. A son arrivée en 1988, Jean-Marc Risser a dû faire preuve de beaucoup de pragmatisme. Pour repenser et suivre le réaménagement de l'ensemble des ateliers, dorénavant conçus en "cellules d'activité", standardiser les composants et distinguer les flux de fabrication, former le personnel, notamment aux techniques pointues de soudure. C'est une autre fonction clé de l'ingénieur de production: repérer les lacunes et les besoins des opérateurs ou techniciens en matière de formation. Surtout quand il s'agit d'élever le niveau des compétences pour optimiser l'utilisation des outils. Sur ce sujet, Joèl Porterie "se mouille". C'est lui qui développe le programme Météor mis sur pied avec l'Education nationale pour pousser le personnel à préparer un diplôme spécifique de conduite de machines automatisées. Il prépare également le transfert des tâches dans les ateliers. Aujourd'hui, tout se passe comme si le responsable de production gérait son atelier comme une PMI. C'est le sentiment de Raymond Michel et de beaucoup de ses collègues. D'autant plus qu'il gère le budget, embauche, licencie, négocie avec les syndicats... C'est pourquoi les ingénieurs fraîchement diplômés ne démarrent pas toujours en fabrication. Chez Nestlé France, on lui a demandé d'effectuer des missions d'audit - comme étudier la construction d'un atelier, avec organisation des essais et prévision de stages pour les opérateurs - avant de lui confier une petite ligne de fabrication comprenant 10 à 20personnes. Idem chez Elf-Atochem. Car il faut avoir fait ses preuves avant de piloter une ligne de production et, un jour, diriger un usine.





D'où viennent-ils?

Des écoles d'ingénieurs généralistes. On peut citer l'Ecole nationale supérieure des arts et métiers, les ENI (Ecole nationale d'ingénieurs), les Insa (Institut national des sciences appliquées), les Ensi (Ecole nationale supérieure d'ingénieurs), Supélec ou l'Université de technologie de Compiègne.

Des écoles spécialisées, notamment en agronomie, comme celles de Grignon, de Nantes ou de Nancy; en textile, comme les écoles de Roubaix ou de Mulhouse; ou encore en chimie ou en mécanique.

Des filières de formation continue dispensées par le Cnam ou le Cesi (Centre d'études supérieures industrielles).

Des NFI (Nouvelles Formations d'ingénieurs), qui proposent, à l'échelle d'un bassin d'emploi, la double formule de la formation continue ou de l'apprentissage pour permettre aux PME-PMI d'accueillir des ingénieurs de terrain. On peut signaler celle que met sur pied aujourd'hui l'industrie de l'agro-alimentaire et citer l'Institut supérieur des techniques productiques de Saint-Etienne, qui a déjà placé en entreprise sa première promotion de 20ingénieurs de terrain.



OÙ VONT-ILS ?

Dans une filière verticale, vers des postes de patron de production, puis d'usine et de filiale, jusqu'à P-DG.

Dans une filière horizontale, de plus en plus ouverte, vers des responsabilités dans les fonctions achat, logistique, marketing, études, ordonnancement.



COMBIEN GAGNENT-ILS ?

Débutants : entre 165000 et 200000francs.

Confirmés: l'échelle est très large selon le secteur, la fonction et les responsabilités.



Le témoin

Philippe Gras, directeur de l'usine Akzo-Nobel, à Montataire

"Décider vite"

"Dans l'idéal, l'ingénieur de production se comporte comme un directeur d'usine, seul dans la campagne. C'est du moins ce que nous tentons d'organiser sur notre site de Montataire, où trois petites usines autonomes de production, chacune dirigée par un ingénieur de fabrication, moulinent 42000tonnes de peinture par an. Pour le grand public, les professionnels et l'industrie. A ce titre, le bâtiment 144, entièrement automatisé et contrôlé par un système de supervision, est devenu exemplaire. Par exemple, il n'y a plus de lignes hiérarchiques entre l'ingénieur et la vingtaine d'opérateurs qui font tourner les lignes. En contrepartie, l'ingénieur, qui en est le vrai patron, travaille en étroite collaboration avec ceux-ci pour analyser les incidents, gérer les paramètres quotidiens de production, optimiser l'outil et prévoir les dysfonctionnements éventuels. D'où la nécessité de garder les pieds sur terre, de savoir communiquer, de fixer des objectifs. Et de réagir vite. Sur un tonnage élevé, tout dérapage coûte cher! Responsable de la production, l'ingénieur est aussi responsable des services rendus aux clients. C'est-à-dire des centres de distribution étrangers qui s'approvisionnent chez nous. Il lui faut alors écouter, négocier et répondre aux besoins exprimés. Pour enfin décider vite. Loin de toute lourdeur bureaucratique!"

USINE NOUVELLE - N°2468 -

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