[Industry Story] Le meilleur des Fake Stories, spécial 1er avril

L’industrie s’est parfois arrangée avec la vérité, nous a tantôt trompés sur la marchandise, tantôt menti comme une arracheuse de dents. Obsolescence programmée, storytelling remanié, concurrence déloyale, trahison et vengeance. Ces ingrédients font aussi le sel des petites et grandes histoires. En ce 1er avril, petite sélection.

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[Industry Story] Le meilleur des Fake Stories, spécial 1er avril

1946 : Boulevard du crépuscule

"Un consortium détruit notre système de transports publics." Dans une vingtaine de pages, le citoyen Edwin J. Quinby accuse, en 1946, General Motors de vouloir anéantir le réseau du tramway de Los Angeles. Sauf que l’excentrique Angelin est connu pour ses théories du complot.

Au début du XXe siècle, la Pacific Electric détient à elle seule 1 600 kilomètres de réseau dans le comté de Los Angeles et propose plus de 1 600 trains par jour. Une kyrielle de compagnies constitue "le système de transport électrique interurbain et suburbain le plus complet et le plus vaste du pays". Une pieuvre. Pourtant, seules les plus puissantes résistent à la faillite grâce à une autre activité plus profitable, la promotion foncière. Alors que l’industrie pétrolière prend son essor dans la région, Quinby affirme que le PDG de GM travaille au démantèlement de ces lignes au profit de ses autobus, puis de ses voitures. L’industriel insiste en effet sur la congestion régulière provoquée par les trams au milieu de la chaussée et les nombreux accidents qui en résultent. Les bus seraient une solution de fluidité, de sécurité et de confort face aux sièges en bois de ces tacots électriques. Selon Quinby, GM serait de mèche avec la Standard Oil et le fabricant de pneus Firestone. Magouille générale. Pressions sur les banques et combines politiciennes vont bon train. De son côté, GM met en lumière au Sénat un trust évident. Les propriétaires des compagnies de tramways sont aussi producteurs d’électricité. L’argument est fatal et ouvre la voie au constructeur. Pourtant, en avril 1949, la conspiration est mise à jour. Un juge fédéral condamne GM et ses acolytes à une amende de 5 000 dollars. La sentence est légère et tardive. Et le mal est fait. En quelques mois, les rails ont été démontés.

Quinby avait raison, General Motors manœuvrait. À moins que le territoire trop vaste et peu dense, la multiplicité des compagnies et surtout l’arrivée de la voiture fussent écrits depuis bien longtemps... Alors, les trams filent au terminus en attendant d’être détruits. Ou de prendre leur revanche au siècle suivant

1922 : Trop Ford !

"Le premier bien que je possédai fut une manière d’atelier, où des bouts de ferraille me servaient d’outils. Le moindre débris de machine était pour moi un trésor."

"My life and work" sort en 1922 aux États-Unis. Une nouvelle bible. Celle d’un bricoleur ingénieux qui a révolutionné la production et bâti les fondements de l’american way of life. Henry Ford y raconte sa jeunesse, son sens des affaires et sa vision de l’organisation et de la production. À une époque où, selon lui," l’industrie automobile ne reposait pas sur une base d’honnêteté. On ne fabriquait pas un article avec la préoccupation de l’utilité qu’il présentait [...] mais seulement avec celle du bénéfice qu’on pouvait en tirer." Les voitures naissantes sont un produit haut de gamme, réservé à une clientèle aisée. Lui prend le contre-pied de ses concurrents et produit la Ford T en masse. Voiture robuste, fiable, peu onéreuse, accessible à l’Américain moyen. Le point de départ, c’est cette enfance passée à bricoler du soir au matin. Dans les premières pages de ses mémoires, Ford explique que ses poches d’enfant étaient toujours pleines de ferraille et de montres à réparer. Et se vante de ses prouesses de petit horloger. Dans de nombreux entretiens, il rappelle sans cesse les tocantes des voisins empruntées en catimini et réparées la nuit dans son atelier où il passait le plus clair de son temps. Autocélébration d’un petit génie de la mécanique, jamais mieux servi que par lui-même. Surtout lorsque, devenue adulte, sa sœur Margaret répète à l’envi qu’elle n’a jamais eu connaissance d’escapades nocturnes et surtout que Henry n’a jamais possédé d’atelier étant enfant. Une affabulation totale. Du storytelling avant l’heure, une imagination fertile pour forger sa légende.

Dans "Voyage au bout de la nuit", Céline raconte la visite médicale d’embauche dans une usine Ford : "Vous n’êtes pas venu ici pour penser, mais pour faire les gestes qu’on vous commandera d’exécuter. Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs. [...] C’est de chimpanzés dont nous avons besoin." L’imagination a donc ses limites.

1994 : Le diable est dans les détails

La déclaration est fracassante. Le 1er mars 1994, le président de Procter & Gamble fait le malin sur le plateau du Phil Donahue Show, évoquant son alliance avec l’Église de Satan. Une part des bénéfices de la compagnie est même reversée à l’association. Quand l’animateur lui demande si une telle déclaration ne va pas nuire à son entreprise, il rétorque simplement qu’il n’y a "pas suffisamment de chrétiens aux États-Unis pour faire la différence".

Douze ans plus tôt, les premières rumeurs naissent dans la région de New York. La compagnie qui commercialise Gillette, Braun, Pampers, Duracell... est tout simplement l’affaire du diable. Il suffit d’observer son logo. Ce cercle représente la lune personnifiée en un homme barbu orné de deux cornes et de boucles en forme de 666 inversé. Il est cerné de treize étoiles rangées pour former trois six. Le chiffre du démon. Les premières réclamations arrivent au siège, à Cincinnati. Les Américains sont inquiets et en colère. La confiance est rompue. Un numéro vert est mis en place pour recueillir les 15 000 doléances mensuelles. Plus de 4 % des Américains boycottent les produits du groupe. Il faut arrêter l’hémorragie. Et démentir. Car de tout cela rien n’est vrai. Pour éviter que les rumeurs ne prennent une ampleur nationale, Procter évite la presse et adresse un dossier explicatif aux 48 000 organisations religieuses fondamentalistes : le logo date de 1851 et les étoiles sont une référence aux Treize colonies britanniques qui ont fondé les États-Unis. Sans succès. Une large campagne de presse et des poursuites judiciaires contre ceux qui propagent ces fausses informations sont alors lancées. Mais hors de question de changer le logo, plus que centenaire.

En 1994, la rumeur reprend. Pourtant l’interview télévisée du patron par Donahue n’a jamais eu lieu. Procter attaque la société de vente directe Amway, à l’origine de la diffamation. Mais Procter perd son procès et n’obtiendra justice qu’en 2007. Entre-temps, le groupe a totalement revu son logo. Seules les lettres P & G y figurent désormais. En bleu, la couleur de la puissance. Et de la confiance.

1922 : Drôles de zèbres

La guerre est déclarée. Kerr prend le taureau par les cornes et attaque Wilkinson. Les deux hommes clament haut et fort qu’ils sont les inventeurs d’une technique qui a sauvé des milliers de vies. L’un des deux ment.

Depuis le début d’une guerre devenue mondiale pour la première fois, des centaines de bateaux finissent au fond des océans et avec eux soldats, marins et civils. Car les U-Boote, véritables machines de guerre, frappent navires militaires et marchands. Le torpillage du paquebot "RMS Lusitania" par l’un de ces sous-marins allemands en mai 1915 donne la chair de poule à la Royal Navy, qui cherche alors à protéger sa flotte. La peinture grise si neutre ne suffit plus. Affecté à la surveillance des sous-marins dans la bataille des Dardanelles, le peintre de marine Norman Wilkinson a une idée qui fait mouche. Le dazzle painting ou camouflage en trompe-l’œil. Grâce à des lignes brisées peintes sur les bateaux, la vision par un vaisseau ennemi s’en trouve perturbée. L’enchevêtrement de rayures, triangles et zigzags aux multiples couleurs produit de faux effets de perspective, distord l’image observée par les télémètres optiques et noie le poisson. L’ennemi ne parvient plus à distinguer le type de bateau, son cap et sa vitesse. À la tête d’une unité de vingt modélistes et camoufleurs, Wilkinson habille plus de 200 navires. Seulement Graham Kerr lui dispute la paternité de la trouvaille et l’accuse de vol. Dès 1914, dans une lettre adressée au Premier lord de l’Amirauté britannique, Winston Churchill, le zoologiste proposait de s’inspirer des taches des zèbres, girafes et jaguars comme un moyen de tromper le prédateur. La nature comme exemple. Après des essais réussis dans les Dardanelles, son projet est pourtant rejeté.

En 1922, la paternité de l’invention n’est toujours pas établie. Malin comme un singe, Wilkinson parvient à faire croire que son rival visait non le maquillage des navires mais l’invisibilité, évidemment impossible. Le peintre est alors officiellement reconnu comme l’inventeur. Kerr le zoologiste avale une couleuvre. Entre-temps, le camouflage passe de mode. Et le gris refait son apparition sur les mers.

1910 : Une histoire de fou

Les habitués du bistrot du quai d’Orléans s’agitent ce 9 septembre 1910. Louis Dongé reproche à trois charbonniers de faire grève. Les insultes avinées fusent. Quand Dongé dégaine son calibre, le trio le désarme et le roue de coups. Il meurt le lendemain. Deux jours plus tard, le syndicaliste Jules Durand est arrêté.

L’installation du Tancarville, un nouvel appareil de levage qui menace plus de 140 emplois, est à l’origine de la grève des charbonniers du port du Havre un mois plus tôt. Jules Durand est à la manœuvre. Réputé pour être un homme calme et mesuré, le secrétaire du syndicat des charbonniers lutte contre "l’extension du machinisme et la vie chère". Les tensions se font jour entre les grévistes et ceux payés par La Compagnie générale transatlantique pour rentrer dans le rang. Absent lors du passage à tabac, c’est pourtant Durand qui se voit accusé de la mort de son collègue. Non pour meurtre, mais pour assassinat. Car il aurait fait voter la mort de Dongé lors d’une réunion publique. Des ouvriers achetés témoignent contre lui. Maître Coty, 28 ans, assure sa défense. Le 25 novembre, Durand est condamné à la peine capitale. Sidéré, il est pris de convulsions et fait une syncope. Un mois plus tard, son pourvoi en cassation est rejeté. Dans sa camisole, il se met à hurler. Promis à la guillotine, il tient désormais des propos incohérents. Son avocat médiatise l’affaire, syndicat et personnalités se mobilisent. " L’affaire Dreyfus du pauvre" passionne. Le Président Fallières commue sa peine en sept ans de prison. Mais il est déjà trop tard, Durand sombre dans la folie. Lorsqu’il est finalement libéré en février 1911, il est méconnaissable. Ses délires redoublent. Il craint que ses gardiens ne viennent lui trouer la langue pour l’empêcher de jaboter, met le feu à l’appartement de ses parents, étrangle les pigeons voyageurs qu’il élève...

En juin 1918, le pauvre fou est finalement innocenté, car condamné sur la base de faux témoignages. Libre mais prisonnier de sa folie, il navigue d’asile en asile. À 46 ans, il meurt, seul. Maître René Coty, lui, se hisse jusqu’au sommet de l’État et devient président de la République.

1877 : AD Nominem

Les affaires florissent pour Alexandre-Gustave Bönickhausen. Il collectionne les contrats et les réalisations s’enchaînent. Ponts ferroviaires, gares, usines, viaducs, casino... Sa volonté de reprendre l’usine de teinture industrielle de son oncle a fait long feu. Ses ateliers de charpentes métalliques à Levallois-Perret tournent à plein régime. Pourtant, un grain de sable vient perturber la belle mécanique.

En 1875, un dessinateur, renvoyé de ses ateliers, décide de se venger. Et se répand des mois durant sur son ancien patron. Bönickhausen... Forcément un Prussien ! Pis un espion en mission secrète sous les ordres du chancelier Bismarck. La guerre de 1870, quatre ans plus tôt, et la défaite française ont laissé place au ressentiment et à la frustration. Le sang d’Alexandre-Gustave ne fait qu’un tour. Français né à Dijon, il porte plainte pour diffamation et fait condamner son ex-employé. Pourtant, ce patronyme reste un problème pour lui. Comme pour ses ancêtres. En 1710, Wilhelm Heinrich Johann Bönickhausen, son arrière-arrière grand-père, né en outre-Rhin, s’installe en France. Devant la difficulté des Franzosen à prononcer correctement son nom, il ajoute alors celui de sa région d’origine, l’Eifel. La famille s’appelle désormais Bönickhausen dit Eifel. Un héritage dont Alexandre-Gustave Bönickhausen dit Eifel, ou Eiffel, va s’employer à revendiquer. Le 12 mars 1877, il rédige une lettre au garde des Sceaux Louis Martel. Il y explique que le patronyme a « une consonance allemande qui inspire doutes sur ma nationalité française [...] de nature à me causer soit individuellement soit commercialement le plus grand préjudice. Depuis la dernière guerre [...] on hésite à confier un travail et à faire des commandes à un Allemand ».

Le jour de ses 48 ans, le 15 décembre 1880, Gustave Eiffel est officiellement reconnu par le tribunal de première instance de Dijon. Eiffel avec deux "f" pour écarter toute origine germanique. Une nouvelle décennie s’ouvre à lui. Avec elle, un projet de statue éclairant le port de New York. Et la tour la plus haute du monde. Qui portera son nom. Son nouveau nom.

1924 : Adieu la vie éternelle

Genève luit de mille feux en ce soir du 23 décembre 1924. Les principaux fabricants d’ampoules à incandescence d’Europe et des États-Unis sont là. L’entrevue est discrète, le sujet secret. Car les ventes déclinent. Et ça, les patrons de General Electric, de Philips, d’Osram ou de La Compagnie des lampes ne peuvent l’accepter. Il faut en finir avec cette promesse de longévité. Au diable les 2 500 heures de lumière vendues depuis des lustres. Qui dit durabilité dit préjudice économique.

Tous s’accordent alors pour contrôler la fabrication, le prix et la vente de leurs lampes. Et fondent La Compagnie industrielle pour le développement de l’éclairage. Vite surnommée Phoebus. Ce cartel change d’ailleurs régulièrement de nom pour laisser le moins de traces possible. Car tout cela est illégal. L’année suivante, le Comité des 1 000 heures est créé. Chaque fabricant doit concevoir une ampoule plus fragile, prévue pour s’éteindre au seuil des 1 000 heures d’utilisation. Chacun se doit de respecter la norme choisie et de dresser un bilan mensuel. Pour cela, des échantillons sont suspendus sur de grandes étagères, testés et notés dans un rapport. L’organisation opère un contrôle strict. Si la durée de vie s’avère trop longue, des pénalités sont prononcées à l’encontre du mauvais élève. En l’espace de deux ans, la durée de vie d’une ampoule est tombée à moins de 1 500 heures. Au début des années 1940, l’objectif des 1 000 heures est atteint. Il devient une norme, un argument de qualité même.

En 1942, Phoebus est découvert. Et le gouvernement américain compte faire toute la lumière sur cette alliance illicite. Il porte plainte contre GE et ses acolytes, qui se défendent par la baisse du prix pour les consommateurs. Une ampoule de 60 watts ne vaut plus que 15 centimes contre 40 en 1920. Après onze ans de procès, les fraudeurs sont condamnés à revoir leur copie. Sans grand effet. Les centaines de brevets concurrents déposés durant les décennies suivantes ne voient pas le jour. Officiellement, le cartel n’a jamais existé. Phoebus, déclinaison latine du dieu Apollon, le "brillant". Dieu immortel.

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