« Il y a certainement eu d'autres fuites radioactives dont la Criirad n'a pas eu connaissance »

Après les accidents radioactifs de Tricastin le 7 juillet et de Romans sur Isère le 18 juillet, le point avec Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire, responsable du Laboratoire Criirad.

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« Il y a certainement eu d'autres fuites radioactives dont la Criirad n'a pas eu connaissance »
Si le gouvernement appelle une remise à plat de l'industrie nucléaire, pour beaucoup, l'incident de Tricastin est clos. S'agissait-il d'un événement banal ?
La question qui vient immédiatement à l'esprit, c'est comment ça a pu se passer et pourquoi. Que ça déborde, c'est un problème. Que les bacs de rétention ne soient pas étanches, c'est un problème. Attendre plus de dix heures pour donner l'information, c'est un problème. Selon les dernières données transmises par la Socatri, 6,25 mètres cube d'effluents contenant 8g/L d'uranium auraient été déversés dans les rivières de la Gaffière et de l'Auzon. En supposant qu'il s'agit d'uranium dont la composition est celle trouvée dans la nature, on peut montrer que le niveau de radioactivité de cet effluent était 4000 fois supérieur à la limite autorisée de 50 becquerels par litre pour un rejet dans le canal de Donzère-Mondragon. De plus, en quantité totale rejetée, cela représenterait plus de 17 fois la limite annuelle autorisée de 71,7 millions de becquerels d'uranium : l'effluent représentait plus d'un milliard de becquerels. L'accident est d'autant plus sérieux que l'uranium a été rejeté à même le sol, dans des petits ruisseaux, alors que le canal a un pouvoir de dilution beaucoup plus important.

Nuançons : ce n'est pas une catastrophe nucléaire. Mais l'uranium émet des particules alpha parmi les plus puissantes pour créer des lésions dans notre ADN, augmentant ainsi les risques d'apparitions de mutations et cancers. Au sud de Tricastin, plusieurs dizaines de forages permettent à des familles de puiser de l'eau dans leur jardin, ou aux agriculteurs d'irriguer. Dans les eaux qui circulent en-dessous et en surface, vous allez trouver de l'uranium, mais aussi des chlorures, des fluorures, car la problématique est également chimique. Il faut donc redoubler de vigilance.

La Criirad dénonce depuis le 4 juillet l'enfouissement de plus de 700 tonnes de déchets d'une ancienne usine militaire stockés sans précaution sur le site de Tricastin, sous une butte de terre. Est-ce ce qui explique la pollution de la nappe phréatique qui est constatée aujourd'hui ?
Ce qui est sûr, c'est que la concentration en uranium des eaux souterraines en aval de cette butte au Tricastin a très fortement augmenté dans le passé. Dans l'environnement extérieur au site, les concentrations en uranium sont a priori par endroits 10 voire 70 fois supérieures au niveau naturel mesuré en amont du site. Du point de vue des eaux souterraines sous le site de Tricastin, il faudrait que les entreprises nous livrent les niveaux de concentration en uranium.

L'IRSN a fait une étude sur la concentration des eaux sous-terraines du site de Tricastin présentée à l'oral lors de la réunion du CIGEET le 4 juillet. Cette étude constatait dans le sud du site une concentration 10 fois supérieures à la normale. Le débat a porté sur l'origine de cette concentration : l'IRSN parlait d'origine naturelle, tandis que la Criirad, considérant la présence de cette butte militaire et l'activité liée au nucléaire du site, estimait qu'il s'agissait d'une contamination industrielle. Suite à l'incident du 7 juillet, l'IRSN a reconnu qu'il s'agissait d'une pollution. Et les propos tenus par Jacques Repussard, rapportés par le Parisien le jour de la commission extraordinaire du CIGEET le 18 juillet, indiquent qu'il reconnaîtrait désormais que la butte y est pour quelque chose. Ce déroulement illustre très bien ce qui se passe aujourd'hui : le problème ne se situe pas sur la façon dont se font les mesures, mais sur ce qu'on en fait ensuite, les actions entreprises.

Les études préliminaires à la construction de l'unité Georges Besse II au Tricastin, basées sur des mesures faites entre 2002 et 2004, précisent noir sur blanc que « l'augmentation de concentration en uranium des eaux de surface ces dernières années est liée à la résurgence d'une contamination ancienne. » A la Criirad, nous ne disons pas que la pollution de la nappe phréatique est uniquement liée à cette butte, mais elle y contribue certainement. Le Haut-Commissariat à l'Energie atomique dit lui-même dans un rapport publié en 1998 que 900 kg d'uranium issus de cette butte ont été rejetés dans le milieu naturel. A tel point qu'au lieu de laisser cette eau contaminée stagner là, le CEA a pompé la nappe phréatique au rythme 170 mètres cube d'eau par heure, pendant des années, de 1980 à 1998, pour la diluer dans le Rhône. Outre les déchets de cette butte, il y a certainement eu d'autres déchets, d'autres fuites dont la Criirad n'a pas eu connaissance. Le terrain s'étale sur une surface gigantesque de 600 hectares. Mais cette butte montre bien le manque de rigueur relatif à la gestion des déchets radioactifs du site.

Les autorités chargées de contrôler la sécurité de la filière nucléaire, l'IRSN et l'ASN, vous semblent peu indépendantes ?
L'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, l'IRSN est un EPIC (établissement public à caractère industriel ou commercial), c'est l'institut de référence de l'Autorité de Sûreté nucléaire, l'ASN, qui a pour clients EDF ou Areva. Difficile pour les chercheurs de garder une neutralité. Si l'on se base sur des faits précis, on constate que cet institut n'apporte pas des garanties suffisantes en termes de protection des citoyens par rapport aux rayons ionisants. Par exemple, le parking du stade de football de Gueugnon a été remblayé avec des déchets radioactifs issus de l'ancienne usine d'extraction d'uranium gérée par le CEA puis par Cogema/Areva : nous avons tiré la sonnette d'alarme en 2005 sur ce point alors que l'IRSN n'avait rien trouvé à y redire de prime abord. Aujourd'hui, la pollution de ce site est reconnue.

Ana Lutzky

Lire aussi :
Tricastin, la plaque tournante de l'Uranium, le 18/07/2008
Le directeur de Socatri limogé, le 18/07/2008
Alertes nucléaires en plein été, le 18/07/2008
Tricastin : chronologie de l'accident, le 17/07/2008

Site de la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité


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