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"Il manque en France une vision stratégique globale du numérique"

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Entretien Gilles Babinet a été le premier président du Conseil national du numérique. En exclusivité, il dresse son bilan pour L'Usine Nouvelle. Selon lui, le numérique a besoin en France d'une vision stratégique au niveau de l'État.

Il manque en France une vision stratégique globale du numérique © D.R.

Pourquoi avez-vous quitté la présidence du Conseil national du numérique (CNNum) ?
Le mandat de la présidence du CNNum était prévu pour un an. J'ai proposé de le porter à deux ans. Cela a été refusé. J'ai été trop corrosif dans mes propos. À l'époque, certains au gouvernement me l'ont reproché. Mais la situation est assez grave pour se permettre d'être très critique. J'étais particulièrement en désaccord sur le sujet du financement de l'innovation, surtout dans le cadre du grand emprunt. Le traitement du numérique dans les investissements d'avenir a été catastrophique. D'ailleurs le Fonds national pour la société [FNS] du numérique, doté de 4,25 milliards d'euros dans les investissements d'avenir, a prouvé son inefficacité. Ils se sont fait piquer 500 millions d'euros sans rien dire. Cet argent est parti alimenter les fonds d'amorçage de la Caisse des dépôts et consignations. Aujourd'hui, ils veulent mettre de l'argent dans le cloud. Il fallait le faire il y a cinq ans. C'est dans les couches hautes du cloud qu'il faut investir. Pas dans l'infrastructure. Les appels à projets du numérique aussi ont été bâclés. Cela fait beaucoup d'argent public mal employé.

L'arrivé de Louis Gallois à la tête du Commissariat aux investissements d'avenir pourrait-elle changer la donne ?
J'ai un immense respect pour ce monsieur. Il a eu des missions difficiles qu'il a remplies avec brio. C'est un politique qui a une perception fine des rapports de forces. Avec lui, il sera enfin possible d'avoir une discussion stratégique sur le numérique. Une discussion que nous n'avons pas pu avoir avec René Ricol, qui était resté dans la logique de sa mission antérieure de médiateur du crédit.

Êtes-vous quand même satisfait des travaux menés par le CNNum ?
Nous avons lancé beaucoup de chantiers et rendu des avis sur l'éducation, la fiscalité du numérique, le financement de l'innovation et récemment sur l'open data. Mais nous ne sommes pas toujours allés assez loin. Pour le financement de l'innovation, par exemple, donner un avis sur le statut de jeune entreprise innovante n'est pas suffisant. Ce n'est pas le rôle du CNNum. Ce qu'il manque en France, c'est une vision stratégique globale. Il faut créer un environnement stable et durable pour le financement et la fiscalité, mais surtout avoir de la cohérence dans les véhicules. Pour l'éducation et le numérique, non plus, nous n'avons qu'effleuré le sujet, mais il faut plus de temps.

Et concernant l'avis sur l'open data qui vient d'être publié par votre successeur ?
Je suis en phase avec l'avis rendu. Il y a eu beaucoup de déclarations d'intention. Et l'enjeu n'est pas de faire de l'argent avec les données publiques. Elles doivent maintenant passer au stade de la société civile pour permettre aux gens de se les approprier et ainsi donner la possibilité au citoyen de se réconcilier avec l'État grâce à la transparence, de se réengager dans la vie publique. Mais ce sera aux citoyens d'être exigeants vis-à-vis de la qualité des données communiquées.

Le CNNum a-t-il vraiment les moyens d'influencer le gouvernement sur les questions numériques ?
Le numérique est l'expression de la modernité. Il faut en France une vision stratégique de ce qu'est un État moderne, et la place du numérique dans cet État. Le CNNum devrait avoir un rôle dans l'organisation de ces débats. Il est incroyable que personne ne se pose la question d'un guichet numérique unique, comme les Anglais en auront un d'ici à la fin de l'année. Il faut aussi un grand débat sur l'éducation. Il est indispensable de dépasser les curseurs traditionnels, comme le nombre de professeurs et sortir des postures idéologiques. Mais il faudrait une plus forte implication du CNNum. Or ses membres sont des professionnels, des entrepreneurs, qui n'ont pas forcément le temps. Il faudrait ouvrir le CNNum à des académique et à représentants de la société civile.

On oppose souvent industrie numérique et emploi. Que répondez-vous ?
Le vrai sujet aujourd'hui c'est de créer des emplois. Mais Schumpeter, on le subit ou on l'initie. Les pays à forte intensité de R&D, comme la Suède ou Israël, ont recréé des emplois. Certes on connaît tous l'histoire de l'iPad d'Apple, qui a créé surtout des emplois en Chine. Mais l'enjeu n'est pas là. Il s'agit d'intégrer le numérique dans l'économie traditionnelle. C'est un vrai enjeu de société. On ne rattrapera jamais le retard en investissements industriels (116 milliards de déficit vis-à-vis de l'Allemagne). Mais on peut agir. D'abord en s'assurant d'une filière cohérente de financement de l'innovation. Ensuite en continuant la reforme de l'enseignement supérieur et en engageant celle de la formation professionnelle, en intégrant les entreprises. Il faut aussi agir sur le levier de la commande publique, comme le font les Britanniques. Enfin, il faut avoir une vision stratégique, portée par les universités et les pôles. Et pousser les entreprises à travailler ensemble, comme dans les districts italiens.

Le numérique peut-il vraiment aider ?
Les exemples étrangers montrent que dans un délai bref on peut vraiment recréer de la compétitivité. Il faut accepter de considérer avec humilité les exemples des pays émergents. Regardez les succès de l'Inde en matière d'éducation. Et ceux de la Lettonie, de la Lituanie ou de l'Estonie en matière numérique. Il faut aussi accepter de regarder ce que font Israël et surtout le Royaume-Uni, qui même en période de récession investissement massivement dans le numérique.

Fleur Pellerin, la ministre déléguée chargée des PME, de l'Innovation et de l'Économie numérique, en a-t-elle conscience ?
Je sais qu'elle y va sans a priori. Elle essaye d'avoir cette vision stratégique et de fixer un calendrier.

Propos recueillis par Aurélie Barbaux

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