"Il faut sortir de l'idée que le temps de la réflexion ne sert à rien", estime le médecin Philippe Rodet

Avec le DRH Yves Desjacques, le docteur Philippe Rodet a publié aux éditions Eyrolles "Le management bienveillant". Le médecin expose les raisons pour lesquelles le bien-être au travail n’est pas une lubie passagère mais une nécessité à laquelle de plus en plus d'entreprises sont sensibles.

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Non seulement le stress est plus fort, mais nous avons réduit les défenses contre celui-ci, estime le docteur Philippe Rodet.

L’Usine Nouvelle - Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre-là maintenant ?

Philippe Rodet - J’avais envie d’écrire un livre avec un DRH pour montrer que la question de la bienveillance n’était pas un sujet qui n’intéressait que moi, mais que ces questions rencontraient un écho dans le monde de l’entreprise. Je voulais ainsi montrer que ce n’était pas une lubie d’un type qui ne connaît rien à l’entreprise, comme pouvaient le laisser croire les commentaires que j’entendais du genre "chez nous c’est le résultat qui compte". La bienveillance n’est pas l’ennemie de l’exigence. Les deux vont ensemble. La bienveillance ce n’est pas ne plus demander d’effort aux salariés. La bienveillance c’est trouver un équilibre, que seul l’être humain a du mal à trouver. Quand on peut gagner un petit peu, on cherche à gagner un peu plus.

Que viennent faire les managers dans cette recherche d’équilibre ?

Ils ont un rôle essentiel à jouer. Un manager doit être vigilant sur les comportements des uns et des autres. Ce n’est pas si fréquent de trouver des managers qui sont capables de dire merci, de donner du sens au travail de chacun, ou de reconnaître leurs propres maladresses.

La grande difficulté vient que quand on est tendu, on produit de la coristol, une hormone qui nous rend agressif, ce qui rend difficile la bienveillance. Le risque qu’un cercle vicieux s’enclenche est fort : on est tendu, donc stressé et peu bienveillant, ce qui rend la situation un peu plus tendue…

Pensez-vous qu’il faudrait aussi noter les managers sur des critères comportementaux ?

Evidemment, il faudrait intégrer des critères comportementaux. Je crois à la nécessité de bien se comporter notamment chez les cadres. Ils vont avoir plus que jamais un rôle à jouer pour que l’ambiance soit bonne dans leurs équipes.

Le stress dont vous parlez est le mauvais stress. Que faites-vous du bon stress ?

Le bon stress n’existe pas, c’est une réaction non spécifique du corps. Entendons-nous bien : il est bon si c’est une réaction grâce à laquelle on évite un accident. Mais on ne peut pas dire qu’il existerait des situations où il est bon d’être stressé.

Dans votre livre, vous insistez sur le fait que le stress est haut mais que les facteurs de défense n’ont jamais été aussi bas. Pouvez-vous nous expliquer ce point ?
C’est le psychiatre canadien Jean-Jacques Breton qui a observé que les facteurs de protection du stress se sont effondrés. Parmi les facteurs de protection, il repère le sens, l’existence de liens sociaux de qualité, le fait qu’il y a moins d’entraide et plus d’individualisme. Dans les entreprises, on a besoin de plus de collectif, c’est un levier puissance pour aider les gens à savoir à quoi ils servent. Nous vivons dans un monde absurde où on tue les liens sociaux qui sont pourtant éminemment protecteurs.

Il y a donc urgence à agir, à se mobiliser pour que les personnes vivent mieux, pour qu’on n’abîme ps leur santé, parfois sans s’en rendre compte.

Quel rôle jouent les technologies numériques ? Réduisent-elles ou augmentent-elles le stress ?

Elles ont accéléré le temps. Avant, quand vous receviez un courrier, vous le lisiez et dans la journée si c’était important vous dictiez une réponse, que vous relisiez. Aujourd’hui, si vous n’avez pas répondu dans les deux heures, on vous appelle. Parfois, j’ai l’impression que l’essentiel n’est plus de penser mais d’agir à tout prix, comme si le temps de la réflexion ne servait plus à rien, qu’il était assimilé à un temps passif. Or, pour avoir la bonne idée, il faut prendre le temps de réfléchir. On ne peut pas y échapper. J’ai eu la chance de connaître Jacqueline de Romilly, académicienne et spécialiste de la Grèce antique. Elle disait dès les années 90 qu’il fallait retrouver le temps de la pensée. Elle percevait que c’était un enjeu capital.

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle ?

J’ai l’impression qu’une prise de conscience est en train de se faire. Les entreprises réalisent qu’on ne peut pas faire n’importe quoi au nom des résultats. J’ai en tête l’exemple d’un DRH qui m’a contacté pour une responsable qui avait de très bons résultats mais deux personnes de son service allaient très mal. Je ne suis pas certain qu’on m’aurait appelé il y a quelques années. On aurait vu les bons résultats et on s’en serait contenté. Aujourd’hui, le DRH voit bien que quelque chose ne va pas et m’appelle. Quelque chose a changé.

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