"Il est temps d’en finir avec le grande entreprise bashing", pour Antoine Morgaut de Robert Walters

Antoine Morgaut est le CEO pour l’Europe du cabinet de recrutement Robert Walters. Il vient de prendre la tête du Syntec conseil en recrutement, l’organisation professionnelle du secteur. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, il estime que les entreprises moyennes ou grandes possèdent un atout par rapport au travail indépendant ou aux start-ups : elles savent créer des liens sociaux entre les personnes dans la durée. Or, c'est une demande forte des jeunes et des moins jeunes à l'heure du tout numérique. 

Partager

L’Usine Nouvelle - Comment expliquez-vous que les plus jeunes sont de moins en moins tentés pour rejoindre les grandes entreprises ?

Antoine Morgaut - Une majorité de jeunes diplômés, ceux qui seraient devenus cadres il y a quelques dizaines d’années, aspirent désormais à l’entreprenariat. Ils pensent qu’ils seront mieux en tant que travailleur indépendant ou dans une start-up. De cette façon, ils imaginent exprimer leur nature rebelle, manifester leur envie de ne pas entrer dans le système. D’un certain point de vue, ce mouvement est très sain, car ils montrent que les plus jeunes veulent créer leur affaire.

Dès lors, la question qui se pose pour les entreprises est de savoir si ce mouvement constitue une véritable révolution. Est-ce que les jours des grandes entreprises hiérarchisées avec, pour simplifier, le contrat social des 30 glorieuses, sont comptées et va-t-on assister à leur disparition à plus ou moins court terme ? Ou bien s’agit-il seulement d’une évolution qui va obliger les entreprises à revoir le contrat social qu’elle propose ?

Si j’en crois les DRH que je rencontre, ceux-ci constatent qu’ils sont moins attractifs aujourd’hui qu’ils ne l’étaient auparavant. Ils sont très conscients de cet enjeu et cherchent les moyens de retrouver cette attractivité.

Comment expliquez-vous ce changement ?

Il y a plusieurs facteurs évidemment. Il faut rappeler qu’il y a eu un véritable traumatisme dans un pays comme la France où l’on rêvait de carrière. Qu’a-t-on vu ? Des gens qui étaient entrés dans une entreprise où ils pensaient rester durablement ont été sortis de l’entreprise autour de la cinquantaine. Le système a d’une certaine façon créé la défiance vis-à-vis du contrat social qui existait jusqu’ici. N’oubliez pas qu’environ la moitié des cadres au chômage ont plus de cinquante ans. Si la carrière n’est plus garantie, autant rejoindre une start-up ou devenir travailleur indépendant.

Pourtant, vous estimez que les entreprises classiques ont des atouts importants. Lesquels ?

Le DRH qui veut que son entreprise soit attractive doit y réfléchir en l’appréhendant comme un lieu où les salariés ont envie d’aller, où ils trouveront quelque chose que ne leur offre pas la start-up ou le travail indépendant.

Les réflexions sur la RSE, la qualité de vie au travail ou l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle signalent la prise de conscience opérée par certains dirigeants que l’entreprise est un lieu social. C’est une dimension sur laquelle il faut insister : l’entreprise, moyenne ou grande, offre à ses membres un univers, un contexte social. C’est un lieu où on tisse des relations, rencontre les autres. On y passe 60 % du temps éveillé.

Lors d’une présentation publique récemment, vous avez comparé l’entreprise à un village. Pouvez-vous préciser votre vision ?

Faisons un petit détour par l’Histoire. Avant l’industrialisation, le travail se faisait largement dans les campagnes. Dans les villages, il y avait une véritable sociabilité, les gens se connaissaient, se donnaient des coups de main. L’exode rural consécutif à l’industrialisation et à l’urbanisation a largement fait disparaître tout cela.

Aujourd’hui, les entreprises offrent pourtant quelque chose d’assez semblable, mais elles ne le valorisent pas toujours assez. Si on compare le travail dans une entreprise à un travail d’indépendant, ce qu’apporte la première que l’autre n’offre pas, c’est la sociabilité dont je vous parlais. Les entreprises devraient travailler cette dimension, accentuer tout ce qui contribue à faire d’elle des lieux de socialisation. Les managers intermédiaires ou les dirigeants de business units sont, dans une large mesure, l’équivalent d’un maire de village qui s’occupe de ses administrés. C’est un levier puissant pour se différencier du travail indépendant ou dans une start-up.

N’est-ce pas accessoire par rapport aux motivations essentielles du choix d’un emploi comme, par exemple, l’argent ou le développement des compétences auquel, dit-on, les jeunes générations sont particulièrement attaché ?

A côté des moteurs extrasèques que sont le salaire, le titre et les responsabilités, il existe des moteurs intrinsèques comme le contenu du travail, ou le besoin d’une vie sociale, qui est particulièrement fort chez les Millenials. Alors qu’ils sont équipés de smartphones et surfent sur des applis, ils n’en demeurent pas moins demandeurs de vraies rencontres. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est ainsi. Le vrai risque qui existe pour les plus jeunes est d’être isolé, sans vrai lien social. Ce que j’appelle un vrai lien social c’est la découverte de l’autre auquel on n’aurait pas parlé spontanément, mais qui se révèle être quelqu’un d’intéressant, qui va changer ma vision.

Je suis persuadé que l’entreprise a un atout énorme dans sa capacité à créer des liens sociaux. Pour revenir à l’image du village, regardez ce qui se passe sur un plateau un lundi matin. Chacun a un rôle, comme dans un village. On s’échange des informations, on prend des nouvelles. C’est important.

De nombreux espaces de co-working semblent aussi l’avoir compris, car ils proposent des espaces spéciaux, organisent des rencontres, essaient de stimuler les échanges entre les personnes. Cela ne relativise-t-il pas l’atout des entreprises ?

J’ai des doutes sur la capacité d’un espace de co-working à y arriver. Tout y va très vite. Cela repose sur une telle vitesse qu’on n’a pas le temps de créer de vrais liens.

Les grandes entreprises ont vraiment un atout. Regardez les usines il y a un siècle : on y travaillait durement mais la puissance des liens rendait le travail plus supportable. Je ne crois pas qu’on puisse bien travailler sans avoir le plaisir de retrouver les gens avec lesquels on est. Les patrons, les dirigeants devraient être attentifs à créer les conditions pour que ces liens puissent se développer.

Il est temps d’en finir avec le"grande entreprise bashing". Elles sont en train de prendre conscience de ces changements et elles s’y adaptent.

SUR LE MÊME SUJET

NEWSLETTER La Quotidienne

Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.

Votre demande d’inscription a bien été prise en compte.

Votre email est traité par notre titre de presse qui selon le titre appartient, à une des sociétés suivantes...

Votre email est traité par notre titre de presse qui selon le titre appartient, à une des sociétés suivantes du : Groupe Moniteur Nanterre B 403 080 823, IPD Nanterre 490 727 633, Groupe Industrie Service Info (GISI) Nanterre 442 233 417. Cette société ou toutes sociétés du Groupe Infopro Digital pourront l'utiliser afin de vous proposer pour leur compte ou celui de leurs clients, des produits et/ou services utiles à vos activités professionnelles. Pour exercer vos droits, vous y opposer ou pour en savoir plus : Charte des données personnelles.

LES ÉVÉNEMENTS L'USINE NOUVELLE

Tous les événements

LES PODCASTS

A Grasse, un parfum de renouveau

A Grasse, un parfum de renouveau

Dans ce nouvel épisode de La Fabrique, Anne Sophie Bellaiche nous dévoile les coulisses de son reportage dans le berceau français du parfum : Grasse. Elle nous fait découvrir un écosystème résilient, composé essentiellement...

Écouter cet épisode

Les recettes de l'horlogerie suisse

Les recettes de l'horlogerie suisse

Dans ce nouvel épisode de La Fabrique, notre journaliste Gautier Virol nous dévoile les coulisses de son reportage dans le jura suisse au coeur de l'industrie des montres de luxe.

Écouter cet épisode

Le rôle des jeux vidéo dans nos sociétés

Le rôle des jeux vidéo dans nos sociétés

Martin Buthaud est docteur en philosophie à l'Université de Rouen. Il fait partie des rares chercheurs français à se questionner sur le rôle du jeu vidéo dans nos sociétés.

Écouter cet épisode

Les coulisses d'un abattoir qui se robotise

Les coulisses d'un abattoir qui se robotise

Dans ce nouvel épisode de La Fabrique, Nathan Mann nous dévoile les coulisses de son reportage dans l'abattoir Labeyrie de Came, dans les Pyrénées-Atlantiques, qui robotise peu à peu ses installations.

Écouter cet épisode

Tous les podcasts

LES SERVICES DE L'USINE NOUVELLE

Trouvez les entreprises industrielles qui recrutent des talents

Safran

CHEF DE PROJET IT F/H

Safran - 22/11/2022 - CDI - Vélizy-Villacoublay

+ 550 offres d’emploi

Tout voir
Proposé par

Accédez à tous les appels d’offres et détectez vos opportunités d’affaires

974 - ST PIERRE

Acquisition de véhicules de transport en commun de type minicars.

DATE DE REPONSE 13/01/2023

+ de 10.000 avis par jour

Tout voir
Proposé par

ARTICLES LES PLUS LUS