"Il est légitime de revisiter les arguments en faveur de Cigéo", reconnaît le directeur de l'Andra

Avec le calendrier de fermeture de centrales à inscrire dans la PPE, les poubelles de l'atome français sont un autre des dossiers brûlants sur le bureau de François de Rugy, le nouveau ministre de la transition écologique et solidaire. Car comme le rappelle Pierre-Marie Abadie, directeur de l’Andra, le débat public à venir sur le Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR), va l’obliger à lever les ambiguïtés autour du choix du stockage géologique profond et à mettre pour de bon la question de l’avenir - voire de la fin - du nucléaire en France sur la table.

Partager

TESTEZ GRATUITEMENT L'ABONNEMENT À L'USINE NOUVELLE

15 jours gratuits et sans engagement

Pierre-Marie Abadie, directeur de l'Andra,

L'Usine Nouvelle - Le débat sur Cigéo est-il encore ouvert ?

Pierre-Marie Abadie : Cigéo est un projet décidé trois fois par la loi. Mais il est légitime de revisiter régulièrement les arguments qui ont amené à faire ce choix. C’est d’autant plus légitime qu’en 2006, derrière le choix technique et objectif du stockage géologique, il y avait des ambiguïtés. La première est de ne pas avoir explicitement dissocié le choix éthique, de ne pas laisser aux générations futures la gestion de ces déchets de celui de la construction d’un nouveau parc nucléaire. Cigéo a donc pu être perçu, et pas forcément à tort, comme un moyen de poursuivre le nucléaire.

VOS INDICES

source

logo indice & contations

Le contenu des indices est réservé aux abonnés à L’Usine Nouvelle

Je me connecte Je m'abonne

Quelles autres ambiguïtés doivent être levées ?

Au même moment que la loi sur Cigéo il y avait la loi sur l’ASN et la loi Pope, qui donnaient une vision du nucléaire à très long terme. Dans ce contexte, pourquoi se presser sur les déchets? Aujourd’hui, le contexte a radicalement changé. On n’est plus sur un avenir certain et long du nucléaire, mais à la croisée des chemins. Je ne dis pas que le nucléaire, c’est fini, mais bien malin celui qui sait ce qu’il sera dans cinquante ans. Quel sera l’état des connaissances sur les déchets, des financements disponibles, des compétences et de la mobilisation du secteur industriel. Cela rend d’autant plus important d’avancer sur le stockage. Mais il faut lever un malentendu. La vraie alternative au stockage profond, c‘est de refaire de la recherche sur au moins un siècle, l’entreposage de long terme n’étant qu’une modalité d’accompagnement. Or une idée que l’on a pas aujourd’hui ne sera pas opérationnelle dans 50 ans. Si le nucléaire n’est pas l’option qui a vocation à perdurer, il ne faut pas imaginer des investissements massifs dans une filière qui n’aurait plus d’avenir.

Comment prévoir une fin à Cigéo sans sortir du nucléaire ?

En avançant sur le stockage des déchets, il ne faut pas préempter sur les choix de politique énergétique. L’un des enjeux, est de faire la démonstration que le projet Cigéo est adaptable, flexible et réversible. Se pose donc la question des inventaires. Cigéo est conçu pour le stockage des déchets ultimes sur un scénario de référence qui comporte le retraitement des combustibles usés et une quatrième génération de réacteurs. En 2019, dans la demande d’autorisation de création, l’Andra inclura des études d’adaptabilité au stockage des mox et combustibles usés. La faisabilité d’un tel stockage était déjà évoquée dans le dossier de 2006, mais peu mise en avant.

Faudra-t-il un deuxième Cigéo ?

Cigéo a été conçu uniquement pour le parc existant. On n’avait pas bien distingué les deux questions éthiques du stockage profond des déchets avec toutes les adaptations nécessaires en fonction de la politique énergétique, de la question de faire un deuxième parc, qui produira des déchets qui ne sont pas prévus dans Cigéo. Si c’est le cas, il faudra faire le choix d’étendre Cigéo ou d’en ouvrir un deuxième. Mais cette fois le débat sera explicite. Aujourd’hui, volontairement ou involontairement, on mélange tout. L’enjeu du débat sera de bien poser ces questions.

L’Andra peut-il apporter des éléments économiques aux débats ?

La seule contribution de l’Andra aux choix de politique énergétique, c’est d’éclairer les conséquences des différents scénarios en termes de déchets. C’est ce que l’on fait dans l’inventaire. Mais ce n’est pas une réponse économique car le poids des déchets dans l’ensemble des coûts du nucléaire n'est pas décisif. Ce n’est pas un enjeu de filière. Notre sujet pèse 1 à 2 % de la facture.

Mais le coût de Cigéo n’est pas trivial…

Il ne faut pas additionner le coût de Cigéo aux autres dépenses, de type grand carénage pour la maintenance ou Hinkley Point, qui est un investissement. Les 25 à 35 milliards de Cigéo, c’est de l’investissement et de l’exploitation sur 150 ans, avec des incertitudes très fortes, notamment sur la fiscalité, sur l’évolution du coût des facteurs, du béton, du nombre de pompiers…

Qu’attendez-vous d’autre du débat public sur le PNGMDR ?

L’originalité de ce débat sur le PNGMDR (Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs), c’est que le maître d’ouvrage est l’État. C’est bien, car chaque fois que l’État est moins présent, l’Andra se retrouve en première ligne pour expliquer les politiques choisies. Il est normal que nous fassions de la pédagogie, mais ce n’est pas l’Andra qui fait la loi, mais la loi qui fait l’Andra. Mais ce débat sera un exercice complexe pour deux raisons. Tout d’abord il s’agit de la cinquième édition du Plan qui s’appuie sur un groupe de travail pluripartite, piloté par l’ASN et la DGEC, donc l’État. Il va s’agir de trouver les bons sujets de débat, d’identifier les questions qui restent ouvertes, sachant qu’il y a des choses sur les rails depuis vingt ans et non sujet à débat. La deuxième difficulté, c’est que le PNGMDR est à la fois un document de planification et une liste d’études aux exploitants, qui ont moins d’intérêt à être présentées au débat.

Quelles sont les questions qui doivent être abordées ?

Dans les sujets importants, il n’y a pas que Cigéo. Le premier sujet à traiter est autour des déchets de faible et très faible activité. La politique actuelle a été mise en place dans un contexte de parc en exploitation. C’est une politique robuste, efficace et adaptée à des déchets d’exploitation avec un principe de zonage dans lequel les déchets produits dans une zone réputée nucléaire vont dans une installation adaptée. Le contexte à venir du démantèlement doit nous amener à revisiter cette stratégie. Pas pour des raisons radiologiques ou de sûreté nucléaire, mais aussi pour une question de bilan global environnemental.

Au moment du démantèlement on va avoir une quantité importante de déchets dont une très grande partie est potentiellement sans aucune trace radioactive, même si elle peut présenter d’autres risques sanitaires ou environnementaux. Est-ce que cela a du sens de promener sur des milliers de kilomètres des gravats, sans risque radiologique, pour les mettre en stockage à l’autre bout de la France ? Cette question est bien distincte de celle du seuil de libération, qui est une mauvaise manière de poser le sujet. Le véritable enjeu est celui du contrôle’ et de la traçabilité pour les déchets. Ce débat-là doit avoir lieu sous l’angle de l’évaluation environnementale.

On parle beaucoup des déchets de faible activité vie longue pour lesquels il n’y a pas de solution….

L’Andra a un projet pour les FA-VL, qui inclue des déchets de nature hétérogène. Il s’agit des déchets radifères, issus de l’industrie chimique (Solvay), des déchets graphites qui proviendront du démantèlement des cinq centrales UNGG et des déchets dit bitumés à faible activité. Ces déchets sont faiblement dangereux, dont pas très différents de ce que l’on stocke en surface. Mais ils sont à vie longue. Et donc il y a un enjeu particulier sur les risques d’intrusion et de confinement pour quelques dizaines de milliers d’années.

On travaille sur un site dans l’Aube qui pourrait accueillir tout ou partie de ces déchets-là. Mais pour répondre définitivement à la question, il faut une réflexion sur les objectifs de sûreté à très long terme. L’Andra cherche donc à mettre en œuvre une solution proportionnée :il ne serait pas raisonnable de les mettre à -500 mètres mais en même temps on ne peut pas les laisser en surface en raison du risque d’intrusion . Des études géologiques sont menées sur un site dans l’Aube qui pourrait accueillir tout ou partie de ces déchets. Mais au-delà de la dimension technique, il faut une réflexion collective sur les objectifs de sûreté à très long terme : quelles sont les exigences de sûreté à très long terme, pour quels moyens ?

Quelle est l’urgence ?

Les graphites gaz mettront des dizaines d’année à être démantelés. Ce sont les cœurs des 5 réacteurs UNGG d’EDF et de trois petits réacteurs du CEA. Aujourd’hui, ils sont dans des blocs de béton et donc magnifiquement entreposés. Mais ces centrales n’ont pas été conçues pour être démontées. Ces déchets arriveront plus tard d’ici 30 à 50 ans. L’Andra a donc imaginé des développements du site par campagne, pour les différents types de déchets FA-VL. Mais au moment où l’on a fait notre dossier en 2015, avec une perspective de site près de Soulaines dans l’Aube, on a vu que l’on n’avait pas forcément la capacité de tout prendre. La question d’un traitement différencié selon les types de déchets se pose aussi. Comme de mettre tous les déchets radifères au même endroit.

Partager

PARCOURIR LE DOSSIER
NEWSLETTER Energie
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.

Recevez directement leurs décryptages et analyses dans votre boîte mail:

Votre demande d’inscription a bien été prise en compte.

L'inscription aux newsletters vaut acceptation des Conditions Générales d'Utilisation. Lire la suite

Votre email est traité par notre titre de presse qui selon le titre appartient, à une des sociétés suivantes du : Groupe Moniteur Nanterre B 403 080 823, IPD Nanterre 490 727 633, Groupe Industrie Service Info (GISI) Nanterre 442 233 417. Cette société ou toutes sociétés du Groupe Infopro Digital pourront l'utiliser afin de vous proposer pour leur compte ou celui de leurs clients, des produits et/ou services utiles à vos activités professionnelles. Pour exercer vos droits, vous y opposer ou pour en savoir plus : Charte des données personnelles.

Fermer
LES ÉVÉNEMENTS L'USINE NOUVELLE

LES SERVICES DE L'USINE NOUVELLE

ARTICLES LES PLUS LUS