Henri Proglio prend les manettes d’EDF

Henri Proglio prend aujourd'hui officiellement la tête d'EDF, en lieu et place de Pierre Gadonneix. Plusieurs défis l'attendent. Instantané des paris que s'est fixé l'ancien patron de Véolia.

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Le moins que l'on puisse dire, c'est l’entrée du nouveau PDG d'EDF est fracassante. Depuis quelques jours, il multiplie les déclarations, critiquant ouvertement le bilan de son prédécesseur. Etat des lieux de ses ambitions.

Revoir de fond en comble la stratégie du groupe

« Il faut une coopération entre EDF et Areva »

Jean-François Roverato, PDG du groupe Eiffage

«Entre EDF et Areva, il y a eu des tensions, des situations concurrentielles, des egos différents. Il y a eu des prises de positions qui n’ont pas été économiquement optimales. Il y a eu un gâchis en Finlande, un décalage à Flamanville. Un fâcheux gâchis pour les industriels. Il faut une coopération entre EDF et Areva qui ne conduise pas à des divergences. Je souhaite une intégration des uns avec les autres. S’il y a trois pôles indépendants en France (EDF, Areva, GDF Suez), c’est plus compliqué que deux pôles. Il faudrait qu’Areva devienne à nouveau un élément du dispositif. En tant que citoyen, cela me paraît cohérent.»
A court terme, il s’agit de rassurer les Français sur la capacité d’EDF à fournir de l’électricité en quantité suffisante. Pour la première fois depuis 27 ans, la France a dû importer de l’électricité en octobre du fait de la faible disponibilité du parc nucléaire français : 78% au lieu des 90% constatés en Belgique par exemple. Suite aux grèves et aux problèmes de maintenance liées à un sous-investissement, un tiers du parc a durant un certain temps été immobilisé. Une information difficile à vérifier toutefois, le calendrier d’exploitation des tranches des centrales étant pour l’instant confidentiel en France. Dès lors, des coupures de courant sont possibles en Bretagne ou à Nice, a prévenu la Commission de régulation de l'énergie (CRE). Des pannes sur des réacteurs nucléaires et sur une centrale hydraulique, combinées à une consommation plus forte que prévu, ont d'ailleurs provoqué une flambée des prix le 19 octobre, a annoncé la CRE jeudi. Les cours avaient atteint le pic de 3.000 euros par mégawattheure pendant quelques heures, contre moins de 100 euros/MWh en temps normal. Ce jour-là, la France a importé 7.711 MW d'électricité, un record historique, selon des chiffres publiés mardi par le Réseau de transport d'électricité (RTE), filiale d'EDF. Un précédent qui pourrait peut-être mener à plus de transparence de la part d'EDF sur la gestion de son parc de réacteurs nucléaires. Forte de ces constats, la CRE demande à EDF de "renforcer la fiabilité aujourd'hui insuffisante des données prévisionnelles de son parc de production" afin de donner une meilleure visibilité aux opérateurs du marché. Elle demande en outre à l'Union française de l'électricité, organisation patronale du secteur, "d'améliorer la transparence des données prévisionnelles" et rappelle "l'importance qui s'attache à la publication des arrêts fortuits par centrale".

Sous l’ère Gadonneix, les investissements avaient décollé à nouveau, un phénomène des plus nécessaire mais dont les effets ne se feront sentir qu’en 2010, et qu’il faut pour l’instant payer. Les investissements les plus visibles constituent plutôt ceux effectués par EDF à l’étranger, et au prix fort. 15 milliards d'euros pour acheter British Energy en 2008, 4,5 milliards de dollars pour mettre la main sur la moitié des actifs de l'américain Constellation Energy... avec pour feuille de route, 4 réacteurs à construire au Royaume-Uni, 4 aux Etats-Unis, deux en Chine et un en France. Premier acteur nucléaire en Grande-Bretagne, deuxième en Belgique et en Italie, troisième en Allemagne, l’électricien public casse sa tirelire pour assurer sa présence européenne. Reste que l’équilibre financier du mastodonte inquiète.

« Tenir compte des producteurs indépendants d’énergie »

Pierre Neveux, Directeur général de Maïa-Sonnier

«Concernant l’arrivée de Monsieur Henri Proglio à la tête d’EDF, il s’agit de la nomination d’un grand professionnel, de quelqu’un de bien, et de réputé. Nos attentes consistent à ce qu’EDF tienne compte, dans sa politique et ses évolutions, des producteurs industriels indépendants français d’énergie, au rang desquels compte le Groupe MAÏA. Mais nous ne doutons pas que cette dimension sera respectée par Monsieur Proglio. »
Corolaire, EDF ne pourra plus vendre d’électricité à un prix inférieur au coût de production (certains industriels font état de tarifs avoisinnant les 20 euros le MWh, un prix qui ne semble plus aujourd'hui de mise, plusieurs analyses évaluant le coût de production actuel à 30 euros le MWh), et l’Etat devra augmenter les tarifs. Pierre Gadonneix l’avait annoncé de façon quelque peu fracassante, mais Henri Proglio ne dit pas une chose différente lorsqu’il souligne que la vente de l’électricité à prix coûtant dans le cadre de la réforme du marché de l’électricité lui semble impensable. Sa prise de position contre les conclusions du rapport Champsaur, lors de son audition devant l'Assemblée nationale, ne manque pas de préoccuper les industriels électro-intensifs regroupés au sein d'Exeltium.


"Refondre" la filière nucléaire française

A moyen terme, Henri Proglio reproche à EDF de n’avoir qu’un seul produit à son catalogue : l’EPR. Or le réacteur nucléaire de troisième génération subit quelque retard à l’allumage en Finlande et à Flamanville. Et d'autres gros clients que constitueront la Chine et l'Inde, mais aussi les Etats-Unis, pourraient préférer des petits formats de réacteur, moins puissants, et moins coûteux. Reste que remettre en cause la politique de parc à la française, précieuse pour réaliser des économies d'échelle sur une gamme homogène et une meilleure sécurité grâce au retour d'expérience bénéficiant à l'ensemble du parc, constituerait une révolution.


«Si j'étais actionnaire de Véolia, je me sentirais floué»

Michel Giannuzzi, président du Directoire de Tarkett

« L'arrivée d'Henri Proglio pose la question de la bonne gouvernance dans les entreprises. Il ne s'agit pas de critiquer les qualités de l'homme bien sûr. Mais de la même façon que les sociétés à capitaux privés doivent s'astreindre à respecter les règles de bonne conduite, les entreprises d'Etat doivent aussi donner l'exemple. Personnellement, si j'étais actionnaire de Véolia, je me sentirais floué ».
Par ailleurs, Henri Proglio souhaite réorganiser la filière nucléaire française, et pas seulement à l’export. Areva, EDF, GDF Suez, voire Total… voilà beaucoup d'industriels français travaillant sur les mêmes projets. Une bousculade qui a peut-être créé une candidature trop confuse pour espérer emporter le marché des deux EPR souhaités par Abu Dhabi. Face aux tandems GE-Hitashi, et Siemens-Rosatom, EDF n'a qu'à bien se tenir, tout leader mondial nucléaire qu'il est avec Areva. Dès lors, Henri Proglio n'a pas caché sa volonté d'être l'unique patron de la filière française. Il n'a pas non plus nuancé son ambition de voir EDF et Véolia rapprocher leurs stratégies et profiter de synergies, même si l'idée n'est pas d'aller jusqu'à la fusion, a-t-il assuré.

Quid de la gouvernance sociale ?

Quant à la donne sociale, Henri Proglio devra également y réfléchir. La puissante CGT gouverne également l'entreprise, de fait. Les salariés de la filière énergétique semblent avoir obtenu une hausse des salaires de 2,8% pour 2010. Peu de salariés en France peuvent en dire autant.



« L’allocation de telles sommes doit être débattu au sein de la population française »



Stéphane Lhomme, porte-parole du Réseau « Sortir du nucléaire »

« La première question que je me pose au sujet d’Henri Proglio, c’est de savoir si ses déclarations sont inspirées par ses propres intuitions en se levant le matin ou s’il s’agit d’un plan de l’Elysée. Anne Lauvergeon, la patronne d’Areva, a dû sursauter en lisant les déclarations du nouveau patron d’EDF, qui se pose en leader de la filière nucléaire dans son ensemble, jusqu’au CEA, et propose même le démantèlement d’Areva pour reprendre ses activités Framatome liées aux réacteurs. L’Elysée s’est d’ailleurs désolidarisée de ses propos, mais on connaît la tactique des ballons d’essais chère à son locataire. EDF et Areva sont très endettés, et au bord du gouffre financier. Des défauts ont été décelés dans l’EPR, par les autorités de sûreté elles-mêmes ! Les deux chantiers de démonstration français et finlandais de l’excellence française sont plutôt de nature à décourager les potentiels acheteurs. Sans parler des déconvenues à l’étranger. EDF a racheté British Energy pour 15 milliards d’euros afin d’installer des EPR outre-Manche, alors que l’autorité britannique a mis le doigt sur le contrôle commande défaillant de l’EPR le premier juillet, un constat repris par le Times le 7 juillet. Aux Etats-Unis, EDF a cassé sa tirelire pour acheter Constellation : une usine de composants pour l’EPR… qui ne sera pas construit aux Etats-Unis ! A la mi octobre en effet, la NRC a recalé l’AP-1000, concurrent de l’EPR. Les deux principaux réacteurs de la renaissance du nucléaire sont donc plombés. Le processus de validation de l’EPR par la NRC court jusqu’en 2012, mais après avoir recalé leur propre réacteur, je doute que les américains soient tendres avec l’EPR. Le contrôle commande semble peu fiable, alors même que l’EPR ne résiste pas à un crash d’avion de ligne, ce à quoi la NRC est également très attentive. On se doute bien que la Chine, qui a commandé deux EPR, regarde cela de près !

Enfin, disposer d’un parc de 58 réacteurs et être obligé de mendier de l’électricité à l’extérieur de nos frontières en octobre, ce n’est pas sérieux. Si les Etats-Unis achètent cette technologie pour aller chercher du courant au Canada et au Mexique afin de passer l’hiver, ces derniers risquent de ne pas apprécier ! Mieux vaut isoler les bâtiments et encourager les énergies renouvelables. Alors qu’EDF songe à allonger la durée de vie des réacteurs en versant 400 millions d’euros par réacteur, soit 30 milliards d’euros en tout, il serait urgent qu’un débat ait lieu avec les français sur l’utilisation de cet argent. L’allocation d’une telle somme ne se décide pas entre quelques happy few. Un tel flux d’argent permettrait de lancer la France dans la bataille des énergies renouvelables grâce à la mise en réseau des énergies. L’Espagne par exemple a récemment battu des records d’utilisation d’énergie éolienne. Pour ne pas dépendre de l’intermittence du vent, elle a couplé chaque centrale éolienne avec une petite centrale hydroélectrique. On sort des lieux communs « avec l’éolien, quand il n’y a pas de vent, il n’y a pas d’électricité ». Qu’Henri Proglio souhaite revenir en arrière sur l’achat de Constellation va dans notre sens, mais s’il reprend 15 milliards d’euros sur les 20 milliards censés acheter Constellation, quitte à en perdre 5, pour les consacrer au développement du nucléaire en France, cela ne nous réjouit pas. Cela doit être discuté par la population française. »

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