Habillement : Nouvelle donne pour les façonniers

Concurrence des pays à bas salaires, apparition de nouveaux donneurs d'ordres: l'artisan ancré dans sa région est dépassé. Le façonnier moderne doit devenir un véritable opérateur industriel.

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Le boulet n'est pas passé loin. L'augmentation du Smic au 1erjuillet sera finalement accompagnée d'une réduction de charges. Après plusieurs semaines d'inquiétude, les façonniers sont rassurés. L'annonce de l'augmentation imminente du Smic, alors que plus rien ne semblait sûr concernant l'allègement des charges sociales, avait entraîné une levée de boucliers. Levée de boucliers compréhensible chez des industriels dont les coûts de production sont constitués à 80% par les salaires. Henri Weil, président de l'Union française des industries de l'habillement, se faisait alarmiste: "Les façonniers se trouvent aujourd'hui dans un étau et des milliers d'emplois risquent d'être supprimés." Les efforts engagés depuis des années par les façonniers pour retenir l'attention des donneurs d'ordres attirés par les sirènes des pays à faible coût de main-d'oeuvre risquaient d'être mis à mal! Ils ont pourtant fait du chemin. Ainsi, depuis dix ans à Fontenay-le-Comte (Vendée), Marie Pirsch Production s'est résolument engagée dans une logique de service complet. Elle propose à ses clients de réaliser les patrons de leurs nouveaux modèles, d'effectuer leurs achats de fournitures... Une stratégie qui semble payante: après cinq années de crise dans le textile, Marie Pirsch a réussi à maintenir les quarante-neuf emplois de son entreprise, qui continue de travailler à façon pour le prêt-à-porter féminin de haut de gamme. Etre capable de décharger entièrement leurs clients des questions de fabrication, c'est le défi qui s'impose aujourd'hui aux façonniers français. Face à la concurrence des pays à faible coût de main-d'oeuvre, ces sous-traitants de la confection n'ont plus le choix. Seule une logique de services leur permet de retenir l'attention des donneurs d'ordres. D'autant que ces derniers ont bien changé.

L'entreprise de confection traditionnelle qui sous-traitait quelques heures de travail à des façonniers se fait rare. Soumis eux-mêmes à la concurrence des pays tiers, ces industriels se retrouvent bien souvent sans usine. Côté production, ils ont besoin de partenaires solides. Dans le même temps, avec le développement du circuit court, grands magasins, hypermarchés et chaînes succursalistes se sont faits donneurs d'ordres. Recherche d'une plus grande réactivité oblige. Ces distributeurs sont intéressés à relocaliser une partie de leurs approvisionnements. Autant de nouveaux marchés qui s'ouvrent aux 2000façonniers et à leurs 90000salariés. A condition qu'ils sachent évoluer. Ainsi, à Challans, Getex, spécialisé dans le sportswear, a récemment investi plus de 200000francs dans un système de patronage automatisé. "Avant, nous étions plus ou moins assistés par nos donneurs d'ordres. Désormais, c'est à nous de les assister du point de vue technique", insiste Joseph Moreau, le P-DG. Une évolution générale: en fermant ou en réduisant leurs sites industriels, les confectionneurs ont perdu des savoir-faire. Ils ne peuvent plus suivre les évolutions technologiques de leur secteur. Aux façonniers de prendre le relais. Dans les locaux de L'Océane, à Beauvoir- sur- Mer, la "tissuthèque" et ses 800tissus est ouverte aux stylistes des donneurs d'ordres. "Nous pouvons effectuer des recherches de tissus ou de traitement pour nos clients confectionneurs qui n'ont plus en interne les moyens d'effectuer un tel travail", explique Claude Heurtin, P-DG de cette

ntreprise qui affiche 156millions de francs de chiffre d'affaires dans les articles de sportswear.

Des associations se créent entre les métiers

Ce façonnier vendéen joue totalement la carte technique. Il s'est fait une spécialité du traitement du tissu de jean. Un créneau porteur avec la mode des jeans délavés et vieillis; 3millions de francs vont être investis d'ici à la fin de l'année pour doubler la capacité de production des ateliers de lavage et de finition, qui traitent déjà 7000pièces par jour. Conscients que seuls ils n'auront jamais les moyens de décharger entièrement leurs donneurs d'ordres de la fabrication, certains vont jusqu'à se regrouper au sein d'associations. Une façon de proposer une offre de services complets. Créée par trois façonniers de Troyes en 1993, Forces4 rassemble aujourd'hui sept entreprises. "Nous l'avons appelée Forces 4 à cause des quatre métiers sur lesquels nous sommes présents: le tricotage, la coupe, la confection et la sérigraphie", explique James Collot, le patron d'Eurofaçon, l'un des associés. Présente sur toute la chaîne de la maille, Forces 4 a pu décrocher plusieurs contrats auprès des chaînes succursalistes du Nord. Des clients pour lesquels les sept associés ne travaillaient pas ou très peu jusqu'à présent. "Chacun de nous ne peut être tous les jours dans le Nord, insiste James Collot. Maintenant, nous allons visiter nos clients à tour de rôle." Les sept associés, qui font déjà stand commun sur les salons spécialisés, devraient bientôt recruter un technico-commercial. Ils envisagent même de se regrouper sous un même toit. "Avec notre parc de machines à proximité, il sera encore plus facile de travailler ensemble", note James Collot, qui précise que chaque entreprise gardera cependant son autonomie. Etre capable de traiter tous les aspects de la fabrication, c'est bien. Encore faut-il que cela ne soit pas à des coûts prohibitifs. Poussés par la concurrence des pays à bas salaires, certains façonniers sont amenés à leur tour à délocaliser une partie de leur production. Depuis près de dix ans, Getex travaille avec un atelier tunisien. Joseph Moreau a été l'un des premiers de sa région à traverser la Méditerranée. Ils sont aujourd'hui une dizaine. L'orientation de haut de gamme de Marie Pirsch Production ne l'a pas empêché elle aussi à regarder hors de l'Hexagone. Elle a monté avec deux autres façonniers une petite société qui fait travailler des ateliers d'Europe de l'Est. "Cela faisait partie de notre politique de service global", explique la P-DG. Pour tous les donneurs d'ordres, la préoccupation est en effet la même: réduire le nombre de leurs interlocuteurs sous-traitants. Comme dans le secteur de l'automobile avec ses équipementiers de premier rang et ses sous-traitants de deuxième et troisième rangs, la confection s'organise de plus en plus en cascade autour de façonniers de premier et deuxième rangs. Dépasser le stade artisanal pour devenir des opérateurs industriels à part entière n'est pas toujours facile. Absence de formation initiale, manque d'envie d'évoluer. Ces chefs d'entreprise, qui ont longtemps vécu grâce à un seul client régional, sont obligés de sortir de leur coquille. Au risque de disparaître. Leurs interlocuteurs, hier encore directeurs industriels, sont aujourd'hui des acheteurs rompus à toutes les ficelles de la négociation. On s'en doute, exceller dans l'organisation d'un atelier ne suffit plus. Sortie de l'école un CAP en poche, Marie Pirsch a tenu depuis à complèter et à mettre à jour sa formation. Elle a ainsi obtenu, il y a dix ans, le diplôme de l'Institut français de gestion. "Cela me paraît indispensable pour faire évoluer mon entreprise", explique-t-elle. Dans un contexte de prix serrés et alors que les donneurs d'ordres rognent au maximum sur le coût d'une minute de travail, plus question de faire la moindre erreur sur le calcul de ses prix de revient:1 ou 2francs oubliés peuvent se révéler catastrophiques. Avec la montée en puissance des distributeurs, les façonniers se trouvent confrontés à de nouveaux problèmes: ceux des délais de paiement. Les habitudes de la distribution n'étant pas celle de l'industrie, il s'agit pour eux de renforcer leurs hauts de bilan. Les opportunités sont aujourd'hui nombreuses pour la façon française. Encore faudra-t-il qu'elle sache faire sa mutation. Ces changements en profondeur demandent, en règle générale, du temps. Or les donneurs d'ordres, pressés par des consommateurs de plus en plus exigeants, n'attendront pas.

Juliette Ghiulamila



Repères

5 milliards de francs de chiffre d'affaires.

90000 emplois.

Mais des entreprises encore petites: 70% d'entre elles ont moins de dix salariés.

Dix seulement ont plus de 500 salariés.

Le recours à la sous-traitance augmente: 62% des entreprises de l'habillement faisaient appel à la sous-traitance en 1985, près de 80% en 1992.



"Ne plus mettre ses oeufs dans le même panier!"

Henri de L'Espinay, directeur général de Profatex, secrétaire général de Façon France

"Les façonniers ne peuvent plus se permettre d'être monoproduit et monoclient comme ce fut longtemps le cas. Ils doivent aujourd'hui chercher des clients hors de leur région d'origine, voire hors de France. Plus question d'attendre la commande derrière son bureau. Attention aussi à ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier! Ceux qui ont tout misé sur le boom du circuit court il y a deux ans s'en mordent aujourd'hui les doigts. Les chaînes succursalistes commencent en effet à s'essouffler."

USINE NOUVELLE N°2509

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