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L'Usine Energie

"Grâce aux gaz de schiste, les Américains relocalisent"

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Enquête Philippe Crouzet est le PDG de Vallourec, le premier fabricant mondial de tubes haut de gamme. Ils sont principalement destinés au secteur de l'énergie, notamment pour l'exploitation pétrolière offshore et l'industrie nucléaire.

Grâce aux gaz de schiste, les Américains relocalisent © Vallourec

L'Usine Nouvelle - L'industrie est l'un des thèmes phares de la campagne présidentielle. Trouvez-vous que les candidats abordent les bons sujets ?
Philippe Crouzet - Il y a une hypersensibilité dans cette campagne sur nombre de sujets, mais on manque de vision à long terme. Aujourd'hui, le public reçoit beaucoup de messages négatifs comme, par exemple, la fermeture ou la suspension de raffineries et d'usines sidérurgiques en Europe. Mais l'information est incomplète. On pense que ce n'est qu'une question de coût de la main-d'oeuvre. Or cela peut être aussi la conséquence de certaines décisions prises à Bruxelles par exemple, en matière de réglementation sur les émissions de CO2... C'est aussi là que se décide l'avenir de sites comme celui de Florange en Moselle. De la même manière, ne nous étonnons pas qu'il y ait une quinzaine de raffineries à fermer en Europe. C'est la conséquence directe de la baisse de la consommation d'essence sur le Vieux Continent. Personne ne prend le temps d'expliquer tout cela. Par ailleurs, je souhaiterais que l'on entende un discours positif et valorisant venant des entreprises industrielles. Il est possible d'être une multinationale et de produire en France. La preuve, cet équilibre, Vallourec l'a trouvé.

Sur des sujets qui vous concernent directement, comme le gaz de schiste, demandez-vous la réouverture du débat ?
En France, la question du gaz de schiste mérite, a minima, d'être étudiée. Je ne crois pas que cette ressource soit la solution miracle. Mais il faut en évaluer les potentialités, tout en tenant compte de l'opinion publique et en établissant des règles qui soient compatibles avec ce que notre attachement à l'environnement impose. Lorsque nous constatons que même nos voisins allemands, traditionnellement plus verts que nous, forent des puits de tests, nous pouvons dire que la France a pris du retard sur ce sujet.

Que peuvent apporter les gaz de schiste à notre pays ?
La balance commerciale est un indicateur important de la santé d'un pays. Or celle de la France se dégrade à vive allure, notamment sur le plan énergétique. Le déficit énergétique français a dépassé 60 milliards d'euros en 2011, alors qu'il n'était que de 46 milliards il y a deux ans. Il faut y remédier. Pour cela, il faudrait d'une part commencer par ne pas se défaire des sources d'énergie nationales existantes comme le nucléaire. D'autre part, essayer d'en trouver de nouvelles, les gaz de schiste étant un exemple. Aux États-Unis, où Vallourec est en passe de devenir le principal fournisseur de tubes dans ce domaine, on assiste à la relocalisation de nombreuses industries chimiques et pétrolières. Grâce au gaz de schiste, une douzaine de projets significatifs, de 4 à 5 milliards de dollars chacun, est actuellement portée par de grands pétrochimistes. Ils se réinstallent pour fabriquer aux États-Unis des produits comme le PVC ou le polyéthylène, car le gaz américain est devenu le moins cher au monde. Ce phénomène nous révèle que l'énergie redevient un facteur de compétitivité entre les pays.

Croyez-vous à une issue favorable en France ?
Même si la situation se débloque dans l'Hexagone, l'exploitation se fera d'abord ailleurs, en Pologne, en Allemagne ou dans le nord du Royaume-Uni. Toutefois, sur le Vieux Continent, ce sera une lente montée en puissance. Les premières productions massives de gaz de schiste ne se feront pas avant cinq ans.

Pourquoi la mise en production sera-t-elle aussi longue ?
Il faudra d'abord rendre acceptable, par l'opinion publique, l'exploitation des gaz de schiste d'un point de vue environnemental. Ensuite, il va falloir équiper les pays européens en infrastructures adaptées pour le transport du gaz. Aujourd'hui, l'Europe n'en a pas autant que les États-Unis. Enfin, il faudra mobiliser des équipements de forages, des rigs, pour extraire la ressource. Ces équipements sont tous utilisés sur la planète. Il y a toute une infrastructure industrielle et de services à bâtir. C'est une opportunité de retombées économiques significatives.

La Chine va-t-elle devenir votre prochaine grande base industrielle ?
Nous poursuivrons notre implantation en Chine à condition que les autorités chinoises laissent les industriels étrangers opérer librement. La réciprocité est un critère extrêmement important. Aujourd'hui, les entreprises étrangères ont de plus en plus de mal à accéder aux marchés publics et privés en Chine. En ce qui concerne Vallourec, nous sommes prêts à investir en Chine. Mais dès lors que nous employons des technologies dont nous sommes les propriétaires, nous demandons à en conserver la maîtrise.

Les Chinois acceptent-ils de vous laisser opérer seul ?
Il nous a fallu plus de deux ans pour y parvenir dans le cadre de notre activité de tubes pour centrales thermiques au charbon. Nous allons ouvrir une usine à Changzhou et nous en serons propriétaire à 100 %. Les autorités chinoises ont accepté car c'était le seul moyen pour les industriels locaux de bénéficier de nos technologies. Je conçois le partenariat comme le fait d'apporter les meilleures technologies, fabriquées en Chine, à nos clients chinois. La notion de partenariat ne consiste pas à donner la clé de nos technologies à des concurrents.

Cette année, vous faites monter en puissance plusieurs nouvelles usines dans le monde. Comptez-vous marquer une pause ?
Nous avons beaucoup de projets d'investissements en cours pour le gaz américain, les centrales thermiques chinoises et le pétrole offshore brésilien et africain. Nombre de ces projets industriels sont en phase de démarrage. Cela représente énormément de frais, alors que nous n'engrangeons pas encore de résultats. Il en résultera des marges faibles en 2012. Mais elles s'amélioreront ensuite grâce à nos produits premium, devenus indispensables. Tous les nouveaux territoires de l'énergie demandent des produits toujours plus techniques. Les gaz de schiste requièrent des forages horizontaux. L'offshore profond impose des contraintes jamais vues jusqu'ici en matière mécanique, thermique et de résistance à la corrosion. Nous avons donc développé des produits de plus en plus haut de gamme pour répondre à ces marchés en développement. Les investissements que nous avons faits dans ces domaines nous montrent que nous avons eu raison. Ces marchés sont aujourd'hui très porteurs et le seront davantage encore à l'avenir. Cela dit, nous avons de la capacité pour un certain temps.

C'est le marché qui vous pousse à innover ?
Les contraintes auxquelles sont aujourd'hui confrontés nos clients tirent l'innovation. Parfois, elles sont inattendues comme dans le cas des premiers forages en Arctique. Là-bas, le sous-sol ne pose pas vraiment de difficulté... En revanche, il y a un enjeu au-dessus du sol. Comment exploiter des puits quand il fait - 50 °C dehors ? C'est un véritable problème humain. Les exploitants souhaitent que les opérateurs n'aient pas à sortir de leurs cabines. Or, sur un site de forage, les manipulateurs doivent graisser les tubes qu'ils sont en train de visser. Pour répondre à cette difficulté, nous sommes en train de développer des produits où la graisse est remplacée par une couche métallique sur le tube lui-même. C'est plus cher, mais cela permet d'automatiser le vissage.

Aucune innovation de rupture ne sort de vos labos...
Nous veillons à ce que l'innovation réponde prioritairement à la demande de nos clients. Pour autant, nous développons bien sûr des concepts nouveaux. Nous réfléchissons, par exemple, à intégrer des solutions pour aider nos clients à mieux localiser nos tubes dans les grandes zones de stockage. Certains d'entre eux ont des stocks de tubes de deux à trois ans ! Un autre projet serait d'utiliser nos tubes comme supports d'outils de captage d'informations. Nos pièces de métal, naturellement conductrices, pourraient héberger des systèmes électroniques. Nous cherchons à voir s'il est possible de rendre nos tubes intelligents pour contribuer à une meilleure connaissance de leur environnement. Plus récemment, nos ingénieurs allemands ont mis au point une nouvelle application de l'un de nos produits dans les systèmes d'ancrage au sol des éoliennes en mer. Il s'agit d'une structure tubulaire qui permettra de diminuer la taille et les profondeurs nécessaires aux fondations des éoliennes offshore et d'abaisser le volume sonore lors des opérations d'installation.

Vallourec possède une activité dans le secteur nucléaire. Comment voyez-vous l'avenir de ce marché ?
Après la catastrophe de Fukushima, il y a eu un arrêt sur image et nous avons même assisté à quelques défections, dont la spectaculaire sortie allemande. On note également un ralentissement dans le nucléaire aux États-Unis en raison de l'émergence des gaz de schiste, dont la compétitivité a stoppé la relance du programme nucléaire civil. Mais de grands pays comme la Chine, l'Inde et le Royaume-Uni vont poursuivre leurs projets. Nous sommes d'ailleurs en train de construire un atelier de finition de tubes pour générateurs de vapeurs en Chine, qui devrait être opérationnel d'ici à 2013. C'est d'autant plus nécessaire que notre usine de Montbard, en Côte-d'Or, tourne à plein régime.

Quel est l'avenir de l'atome en France ?
Nous n'avons pas inclus la construction de nouveaux réacteurs en France dans notre plan de charge. Si la France décidait de stopper la construction de nouveaux réacteurs, cela n'aurait que peu d'effets à court terme sur notre activité. Comme l'a souligné le rapport Énergie 2050, commandé par le gouvernement, la façon rationnelle d'arrêter le nucléaire serait de prolonger la durée de vie des réacteurs existants. Cela passera par le remplacement des générateurs de vapeur. C'est très positif pour nous, puisque nous sommes très bien positionnés sur ce marché avec nos tubes.

Un géant français de l'énergie

Le groupe Vallourec, qui emploie 22 000 salariés, est le leader mondial des tubes sans soudure. Plus de 50 % de son activité est consacrée au secteur du pétrole et du gaz. Ses tubes servent à fabriquer les puits à travers lesquels les hydrocarbures sont pompés. Ces structures doivent être capables de garder leur intégrité dans des conditions de haute pression, de hautes températures ou de milieux corrosifs. Les produits de Vallourec sont également employés dans les centrales thermiques et nucléaires, dans la mécanique et l'automobile. Le groupe sort de cinq années de forts investissements (909 millions d'euros en 2011) pour accroître sa capacité industrielle, en particulier au Brésil (pour répondre aux besoins de Petrobras) et aux États-Unis (pour l'exploitation des gaz de schiste). En 2011, Vallourec a réalisé un chiffre d'affaires de 5,3 milliards d'euros (+ 18 %) et dégagé un résultat net de 402 millions d'euros (- 2 %). Le principal concurrent de Vallourec est l'argentin Tenaris, qui s'est particulièrement renforcé ces dernières années sur le marché américain.

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