Gains, ou une certaine épopée de la chimie

Christophe Bys , ,

Publié le

C’est la rentrée littéraire. Phénomène remarquable cette année : l’industrie est l’héroïne, dans certains cas l’anti-héroïne, de certains ouvrages qui ont retenu notre attention. Deuxième volet de notre feuilletage, le roman Gains de Richard Powers chez Le cherche midi éditeur.

Gains, ou une certaine épopée de la chimie © D.R.

Cette semaine, ce n’est pas un mais deux romans que nous vous recommandons, tant Gains de Richard Powers réussit à narrer l’histoire parallèle de la firme Clare, un conglomérat chimique, et la vie de Laura Bodey, une américaine moyenne. Le lien entre les deux ? Outre un extraordinaire sens du montage qui fait que l’on passe d’un récit à l’autre sans s’en rendre compte (louons ici le travail du traducteur Claro), les deux récits partagent :
-    une ville. Lacewood, où Clare a construit un complexe chimique et où Laura poursuit la quête du bonheur en dépit d’un divorce, et donc d’un ex-mari envahissant et d’un amant lâche, et de deux adolescents, qui rappellent que l’âge ingrat aurait dû s’appeler l’âge crispant ;
-    des produits omniprésents fabriqués par Clare et utilisés par Laura.

Concentrons-nous d’abord sur l’histoire industrielle. Dans Gains, l’épopée des Clare est décrite comme une sorte d’odyssée moderne, depuis les deux frères fondateurs, qui déjà au 19e siècle s’enrichissent en spéculant à l’heure du blocus avec l’Angleterre et qui doivent bientôt déchoir en devenant de vulgaires producteurs d’un produit alors peu glorieux : le savon, peu utilisé et surtout autoproduit par les ménages. Pour le vendre, il va falloir offrir un produit de qualité et industrialiser, telle est la double intuition des fondateurs.

A partir de là, va se construire en un peu plus d’un siècle une multinationale de l’envergure d’un Colgate Palmolive ou Procter & Gamble. Les premières décennies de l’entreprise sont particulièrement passionnantes, notamment l’invention des techniques de vente, la création de la société anonyme, la conjoncture heurtée avec les crises de surproduction qui ébranlent régulièrement la toute jeune société ou encore l’arrivée de la finance et de ses effets sur l’industrie.

Surtout, Powers est ingénieur de formation et l’on lit sa fascination totale pour l’esprit scientifique pour cette volonté quasi folle de transformation du monde et de la matière. De l’une des descendants de Clare, il écrit : "elle savait que la véritable mission de l’humanité, c’était de créer là où il n’y avait rien, de transformer les déserts en jardins, de repeupler les chemins abandonnés de la vie."

Formidable mission, mais à quel prix ? De même, l’histoire d’un des fils des fondateurs devenu scientifique et partant à la découverte des vierges terres polaires éclaire tragiquement les liens entre science et industrie.

Peu à peu, les Clare étendent leur empire sur la planète, même si la famille fondatrice perd de son pouvoir de direction. On voit arriver les cadres supérieurs, le pouvoir grandissant de Wall Street et la constitution d’une élite dirigeante qui prend les rênes de l’entreprise et même la conquête de l’Europe dès le début du XXe siècle puis la mondialisation.

Pour raconter cette histoire exemplaire, Powers mélange les matériaux : récit, mais aussi collage de fragments divers : organigrammes, publicité pour le savon, synopsis de spots ou encore inventaire des produits Clare que possède un ménage.

Mais le roman de Powers n’est pas que cela. A l’épopée chimique, il entremêle le récit intime de la vie de Laura Bodey, femme modèle d’une banlieue des Etats-Unis (est-ce parce qu’elle est agent immobilier, mais on pense à Annette Bening dans American beauty), qui "soigne" son jardin à renfort d’engrais et de pesticides et se découvre bientôt atteinte d’un cancer.

On entre alors dans l’autre face de la chimie : celui de la chimiothérapie, du produit qui soigne et guérit au prix d’une douleur décrite avec une précision par moments quasi insoutenable. Ambiguïté de la chimie des Clare aussi qui après avoir contribué à développer l’hygiène pourrait être responsable de la maladie de Laura… Mais pour Powers, l’important n’est pas là.

Roman subtil, absolument pas manichéen, Gains montre aussi comment la société de consommation, que son auteur ne promeut pas vraiment mais s’abstient de condamner de façon univoque, s’est constituée parce que tout un chacun l’a voulu ou laissé faire. Gains ne dénonce pas le noir complot d’industriels avides condamnés mais raconte comment se constitue un système qui, in fine, échappe à tous.

Subtilement, Powers évoque "le moment où le système industriel semblait devoir conduire le globe tout entier vers une Terre promise, soit au contraire faire basculer toute forme de société dans le précipice."

Gains a été publiée en 1998 aux Etats-Unis et n’est traduit qu’aujourd’hui en France. 15 ans plus tard, le monde semble toujours dans ce même équilibre précaire entre promesse du bonheur pour tous et immanence de la fin.

Gains, de Richard Powers - Editions Le cherche midi, collection Lot 49
632 pages - 22 euros

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