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Fusion Holcim Lafarge: méli-mélo en vue au Maroc

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Lafarge et Holcim qui ont lancé leur projet de fusion sont tous deux implantés au Maroc où Lafarge détient environ 40% du marché contre 25 à 30% à Holcim. Dans un marché en berne, le Conseil marocain de la concurrence devrait être saisi du rapprochement. Et sans doute demander des cessions. La structure complexe du capital des deux groupes, tous deux cotés à Casablanca, où l'on retrouve pêle-mêle la famille royale du Maroc, la Banque islamique de développement ou des investisseurs individuels risque aussi de compliquer l'opération.

Fusion Holcim Lafarge: méli-mélo en vue au Maroc
Le site d'Holcim Maroc à Fès
© holcim.ma

Concentration. Si la fusion entre Lafarge et Holcim se confirmait, elle donnerait naissance à un géant mondial avec déjà de nombreuses cessions anticipées par les deux fiancés pour des questions de position dominante. C'est le cas au Maroc où ces deux groupes détiennent des positions telles, qu'elles risquent de déboucher sur une cartellisation du marché et font naitre déjà des questionnements.

Du grain à moudre pour le CONSEIL de la concurrence du maroc

Serait-il acceptable d'avoir un opérateur cumuler environ deux-tiers du marché ? Quelles "défenses" adopteront face à ce géant les autres sociétés comme Ciments du Maroc ou Ciment de l'Atlas ? Quelle sera l'attitude des pouvoirs publics et des actionnaires...

Voilà donc du grain à moudre notamment pour le Conseil de la concurrence du Maroc, une "jeune" institution dont la mise en place effective remonte à 2008/2009. En matière de contrôle des concentrations, son rôle est clair. Il est dicté par la loi marocaine 06-99 du 6 juillet 2000. Celle-ci qui a pour objet "la définition des dispositions régissant la liberté des prix et l’organisation de la libre concurrence" stipule que "tout projet de concentration ou toute concentration de nature à porter atteinte à la concurrence, notamment par création ou renforcement d'une position dominante, est soumis par le Premier ministre à l'avis du Conseil de la concurrence."

Au vu de la taille des entreprises (Holcim Maroc et Lafarge Maroc comptent parmi les plus gros industriels du royaume), la saisine du Conseil ne fait guère de doute. D'autant que celui-ci, présidé par Abdelali Benamour, s'était déjà penché sur la réalité de la concurrence du marché du ciment dans une étude présentée en octobre 2012 et intitulée sur "la concurrentiabilité du secteur du ciment". (voir encadré).

Suspicion de cartel du ciment ?
Le Conseil marocain de la concurrence a présenté en octobre 2012 une étude choc sur "La concurrentiabilité du secteur du ciment". Avec un propos liminaire sans ambiguitié, à savoir les "très fortes suspicions qui pèsent sur de prétendues ententes illicites entre les fabricants de ciment au Maroc. Pétard mouillé ? En partie l'étude concluait que ce travail "ne démontre pas l’existence d’ententes illicites par manque de preuves." Ce rapport posait plusieurs questions génantes: "pourquoi les prix au Maroc sont plus élevés qu’ailleurs ?", "qu’est ce qui explique que les marges sont aussi importantes?" ou encore "Pourquoi depuis plus de cinquante ans, il n’y a que quatre producteurs ?". En cas de fusion Lafarge - Holcim, ces interrogations prendront une nouvelle actualité !

Impossible à ce stade de préjuger du résultat d'une possible enquête à venir ni des "remèdes" et autres cessions de sites qui pourraient en découler. Mais au Maroc, cette opération sera peut-être l'occasion d'une recomposition du secteur, aujourd'hui très concentré.

Le marché marocain est largement dominé par les filiales de trois groupes européens. Lafarge Maroc occupe la position de leader. Holcim Maroc (Suisse) s'adjuge la deuxième place. Ciment du Maroc (Groupe Italcementi, Italie) clôt le podium. A côté de ces trois leaders, le groupe marocain Ciment de l'Atlas (Sefrioui) arrive en quatrième position, à cela s'ajoute notamment une filiale de Cimpor (groupe brésilien Votorantim).

Outre les aspects de concurrence, la fusion de Lafarge et Holcim dans le royaume chérifien sera compliquée par sa structure capitalistique. Particularité expliquée par l'histoire de leurs implantations, les deux groupes cotés à la bourse de Casablanca connaissent un actionnariat multiple.

Lafarge Maroc est, en fait, une filiale à 50-50 du groupe français et de la SNI, la holding de la famille royale du Maroc. Cette JV (coentreprise) détient 69,4% de Lafarge Ciment, la société cotée qui est détenue par ailleurs à 23,83% par divers actionnaires et 5,4% par la Banque islamique pour le développement (BID). Sa capitalisation au 7 avril s'élevait à 26,2 milliards de dirhams (2,3 milliards d'euros).

Du côté du groupe suisse Holcim, sa filiale marocaine a fait l'objet d'une mise à jour de son actionnariat fin 2013 pour des raisons surtout techniques (fusion absorption de différentes structures). À ce jour, selon les données de la bourse de Casablanca, le principal actionnaire de Holcim Maroc est Holcibel (émanation belge du groupe) qui contrôle 43,40% du capital. Holcim Maroc International, autre émanation du groupe suisse s'ajoute avec 7,61% des parts.

On retrouve aussi au capital de Holcim Maroc, la Banque islamique pour le développement pour 11,72% à côté de divers actionnaires pour 29,98%. La famille Laraqui avec qui Holcim a monté une part de ses affaires au Maroc détient elle 7,27% du groupe dont la capitalisation boursière au 7 avril s'élève de 8,07 milliards de dirhams (719 millions d'euros).

En résumé, la réunion des deux groupes déboucherait au Maroc sur une structure actionnariale plutôt complexe. Qu'il faudra dénouer sans doute par des opération publiques en bourse (achat, échange ou retrait). Et, sans compter avec les possibles droits de préemption de certains actionnaires.

Lafarge anticipe une demande nationale en ciment stable

Au plan opérationel sur le marché marocain, Lafarge domine donc nettement avec une capacité de 6,7 millions de tonnes. Il détient autour de 40 % de part de marché avec ses quatre usines. Celle de Bouskoura, la plus grosse du pays (3 millions de tonnes) est aussi dotée d'une ligne de broyage. S'y ajoutent les cimenteries de Meknès, Tétouan et Tanger. Lafarge Maroc possède aussi deux filiales, Lafarge Bétons et Lafarge Granulats qui doivent faire l'objet d'une fusion avec Lafarge Maroc, selon une récente résolution du groupe.

En 2013, le groupe présidé par Mohamed Kabbaj a affiché un chiffre d'affaires stable (+0,1%) à 5,05 milliards de dirhams (454 millions d'euros). Son résultat d'exploitation a augmenté de 9,5 %. Le résultat net consolidé après avoir chuté en 2012 (-23,9%) s'est redressé en 2013 (+10,6%) à un niveau jugé "satisfaisant" de 1,4 milliard de dirhams. Pour 2014, Lafarge anticipe une demande nationale en ciment stable. 

Le suisse Holcim exploite de son côté trois cimenteries au Maroc à Oujda, Fès et Settat, non loin de Casablanca, pour une capacité de 4,5 millions de tonnes. Il dispose aussi d'un centre de broyage, d'ensachage et de distribution à Nador et d'un autre d'ensachage et de distribution à Casablanca.

En 2013, le chiffre d'affaires d'Holcim Maroc a reculé de 6,3% à 3,11 milliards de dirhams (277 millions d'euros). Son résultat d'exploitation a baissé de 5,5% à 825,6 millions de dirhams alors que le résultat net s'est affaissé de 23,1% à 377,1 millions de dirhams.

En résumé en 2013 au Maroc, la marge nette de Holcim a été de 12,1% alors que celle de Lafarge a atteint 27,7%.

le marché de la consommation de ciment en berne

L'évolution contrastée des résultats financiers des deux groupes au Maroc (qui restent en valeur absolue extrêmement rentables) s'explique par l'évolution du marché. Depuis 18 mois, plombée par la demande en berne du secteur immobilier, la consommation de ciment est en repli rompant avec plusieurs années fastes. L'année 2013 s'est ainsi soldée par un recul de 6,3% de la consommation selon l'Association professionnelle des cimentiers marocains (APC).

Malgré cette conjoncture peu favorable, la filiale d'Holcim Maroc a investi, début 2013, la somme de 128 millions d'euros dans l'extension de son unité de Ras El Ma, près de Fès, un projet lancé lors des belles années. Mais a dû aussi se résoudre à fermer l'une des deux lignes de cuisson de son usine d'Oujda sur toute l'année 2013.

De son côté, le conseil d’administration de Lafarge Ciments, le 10 juin 2013, avait donné son feu vert pour une nouvelle cimenterie à Tidsi dans la province de Taroudant (est d'Agadir) prévue pour être opérationnelle début 2016. Mais cela, c'était avant le projet de fusion...

Nasser Djama (avec P.-O. Rouaud)

 

Données 2013, sauf mention. Source : sociétés, BVC, CCM. Nb : 1 000 dirhams = 89 euros

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