Freiner l'absentéisme

, , ,

Publié le

Santé. La lutte contre les arrêts de travail est un sujet sensible qui doit être traité avec précaution. Car derrière les abus se cachent souvent des conditions de travail et un climat social détériorés.

Il y a ceux qui boudent le lundi ou qui tombent malades au tout début des vacances scolaires. Et puis, les plus nombreux qui s'arrêtent pour de vraies raisons. Anecdotique ou pathologique, l'absentéisme est protéiforme. Pour 71 % des directeurs de ressouces humaines interrogés par Manpower en juin 2004, il serait en augmentation, surtout depuis l'entrée en vigueur des 35 heures. Un ressenti difficile à vérifier car les données manquent. En novembre 2003, un rapport de l'Inspection générale des Finances et de l'Inspection générale des affaires sociales a toutefois révélé que les dépenses d'indemnités journalières (IJ) pour maladie ont bondi de 46 % entre 1997 et 2002 ! Et en 2003, elles ont grimpé à 7,4 milliards d'euros... Une flambée qui a incité le Gouvernement à intervenir. La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2005, votée en décembre, prévoit la suspension du versement des IJ en cas d'absence de justification médicale. De son côté, la Caisse nationale d'assurance maladie va contrôler les arrêts au-delà de soixante jours, contre quatre-vingt-dix auparavant.

Dans les entreprises aussi la guerre est déclarée. Car les désagréments sont importants. « Une personne qui manque et c'est toute la chaîne qui est perturbée », témoigne Noëlle Devie, directrice générale d'Atom Sodery, une tôlerie de 70 salariés. La gestion en flux tendu ne tolère pas l'improvisation. « On travaille dans l'urgence, explique Gérard Groffe, DRH de Stef-TFE, spécialisé dans la logistique du froid. Nous transportons des denrées périssables qui ne supportent pas de retard. » Production désorganisée, clients mécontents mais aussi collègues surchargés. « Un salarié qui abuse peut susciter des conflits. Ce n'est jamais bon pour l'ambiance », estime Agnès Bernard, responsable emploi-formation d'ECF, une société de distribution de matériel pour la restauration. Dans un contexte de rigueur budgétaire, l'enjeu est aussi financier. Car 1 % d'absentéisme coûte en moyenne 1 % de masse salariale. Chez Yves Saint Laurent Parfums, avant un plan d'actions, la facture oscillait entre 229 000 et 457 000 euros par ! Chez l'équipementier Autoliv France, elle atteint 600 000 euros chaque année.

L'indispensable dialogue social

De quoi convaincre les plus récalcitrants à passer à l'offensive, surtout si le taux dépasse les 5 %. En tout premier lieu, il faut dédramatiser. Lutter contre l'absentéisme c'est soupçonner les salariés de recourir un peu trop aux arrêts maladie. Et là, attention, c'est de leur santé qu'il est question. « Parfois, c'est le no man's land : on laisse faire, alors que le taux est à deux chiffres, de peur de déclencher un conflit avec les syndicats et d'être accusé de faire la chasse aux malades », raconte Pascale Baratay-Lhorte, consultante chez Entreprise & Personnel. Pour responsabiliser et couper court aux polémiques, mieux vaut jouer franc jeu avec les partenaires sociaux en les associant à la démarche. Et communiquer sur les chiffres clés de l'absentéisme, comme le font régulièrement ECF et Stef-TFE, pour sensibiliser les salariés.

Deuxième étape : établir un diagnostic précis. « L'absentéisme est-il en hausse ? Qui concerne-t-il ? Quelle est sa durée moyenne ? Quelles sont ses causes ?, détaille Thierry Rousseau, chargé de mission à l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact). Il faut objectiver le phénomène et sortir des idées reçues. » La plupart du temps, les causes sont multiples. Chez EdF-GdF, l'analyse des arrêts médicaux fournis par 13 226 volontaires a mis en lumière l'importance des facteurs psychosociaux, surtout chez les femmes, les employés et les ouvriers. « Une faible latitude décisionnelle au travail et le manque de soutien social en dehors du travail augmentent le risque d'arrêt de 20 à 30 %, note Maria Melchior, épidémiologiste à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale et auteur de cette étude parue en 2003. L'isolement joue pour beaucoup. » Chez Yves Saint Laurent Parfums dans l'Oise, où 30 % du personnel est victime de troubles musculo-squelettiques (TMS) et de lombalgies, les conclusions de l'ergonome ont pointé le stress généré par les changements de planning, les indicateurs de production... En Seine-Maritime, le groupe de travail créé chez Autoliv France a soulevé la question de la santé et du bien-être au travail. « Nous devons considérer les aspects physiques, psychosociologiques, sociaux et humains de l'absentéisme. Car il y a un lien étroit entre vie au travail et vie privée », estime Michel Farcy, le DRH.

Une fois le mystère percé, reste à trouver les clés. C'est la troisième étape. Le sujet étant multifactoriel, il faut éviter de tirer sur une seule ficelle. « Les sociétés qui réussissent jouent sur tous les tableaux », observe Pascale Baratay-Lhorte. Les leviers se situent à plusieurs niveaux. A court terme avec des mesures réglementaires comme, par exemple, l'augmentation du délai de carence, fixé par accord collectif, pour le versement des indemnités. Un bon moyen pour lutter contre les arrêts courts et répétitifs, les plus gênants, même s'il peut être contourné.

La contre-visite médicale, autorisée depuis 1978, est pratiquée par plus de 20 000 entreprises. Avantage ? « Elle dissuade les fraudeurs potentiels et a un effet immédiat sur l'absentéisme », prétend Stéphane Pierantoni, directeur de Mediverif, un cabinet d'expertise en contrôles médicaux. A manier toutefois avec doigté. Chez L'Oréal, son recours systématique a déclenché les foudres des syndicats. Legrand, Yves Saint Laurent Parfums, ECF et Stef-TFE l'utilisent en cas de doute. S'il s'avère fondé, le versement des indemnités journalières par l'entreprise est suspendu. Beaucoup organisent aussi des entretiens de reprise. « Réaccueillir les absents montre que l'employeur s'en préoccupe. Ça peut permettre de remotiver les plus désengagés », juge Eric Alonso, manager au cabinet IDRH.

Conjuguer récompense et sanction

Dans tous les cas, la carotte reste une valeur sûre. Jean-Jacques Marty, P-DG de la Française de Mécanique, s'en sert depuis une dizaine d'années. Avec succès, son taux d'absentéisme étant inférieur à 2 %. Tous les mois, les 65 salariés touchent une prime d'assiduité égale à 5 % du salaire brut à condition de ne pas être absents plus de trois jours. En cas d'arrêt, ils ont la possibilité de récupérer les heures perdues. Même système chez Atom Sodery qui compte, dès cette année, lier en plus une partie de la prime de fin d'année à un objectif de présence. Chez Stef-TFE, les sommes non perçues par les absents sont redistribuées aux salariés présents. Et l'intéressement est partiellement basé sur le taux d'absence pour maladie ou accident du travail de chaque site : « Nous préférons récompenser le "présentéisme", argumente le DRH. Cela renforce la solidarité entre les équipes. » Mais pour être incitative, la prime doit être conséquente et encadrée. A l'inverse, le bâton est parfois inévitable. Les sanctions vont de l'avertissement au licenciement pour absences fréquentes et répétées désorganisant la bonne marche du service. Les arguments doivent être solides car la jurisprudence se base sur une centaine de jours d'arrêts dans l'année pour estimer la rupture justifiée.

A moyen terme, impossible de négliger les conditions de travail, surtout si les absences résultent en partie d'une certaine pénibilité. Chez Yves Saint Laurent Parfums, aux ateliers de produits de soins et de maquillage, pour réduire les risques de lombalgies, la manutention de charges lourdes a été réduite et des postes de pesée mobiles aménagés. En un an, le taux d'absentéisme, qui atteignait 9 % à la production, a été divisé par deux, grâce à la chasse aux TMS. « Les résultats ont été très rapides car les salariés se sont approprié les changements », témoigne Nicolas Mélin, DRH à la direction industrielle.

Le groupe de pilotage d'Autoliv France a identifié pas moins de 150 actions, la plupart en matière de santé et sécurité au travail, dont une bonne partie a été intégrée dans un accord santé au travail signé le 17 décembre dernier.

La meilleure solution : redonner confiance aux salariés

Enfin, l'entreprise ne pourra pas faire l'impasse sur une remise à plat de ses modes de management visant à restaurer le climat social. « Un salarié qui est bien dans son travail est moins souvent absent, tranche Gérard Groffe de Stef-TFE. Le treizième mois, le plan d'épargne entreprise, un cadre de travail confortable sont autant d'outils développant la fierté d'appartenance à l'entreprise. » Former les managers à la gestion de l'absentéisme, accroître la reconnaissance individuelle, lutter contre les comportements de petits chefs qui sont des terreaux fertiles... En clair, redonner confiance aux salariés pour qu'ils se sentent impliqués dans leur travail reste la meilleure des politiques. Mais la plus difficile à mettre en oeuvre... « La lutte contre l'absentéisme est un projet d'entreprise qui doit être pris à très haut niveau », rappelle Monique Bénard de Legrand. Et sur lequel il faut passer du temps pour espérer l'enrayer, à défaut de l'éradiquer.

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte