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Faudrait-il renoncer à un grand dessein ?

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Tribune Chargé de la Mission Design par les ministres de l'Économie, de la Culture et de l'Éducation nationale, Alain Cadix expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation.

Faudrait-il renoncer à un grand dessein ? © DR

Pour cette dernière chronique avant la césure d’été, j’avais deux projets. L’un portait sur la politique nationale d’innovation après une publication récente de l’OCDE, et l’autre sur le rapport prospectif "Quelle France dans dix ans ?" du commissariat général à la stratégie et à la prospective. J’avais avancé en parallèle sur ces deux thématiques, avant de m’apercevoir que, d’une certaine façon, elles renvoyaient de l’une à l’autre et pouvaient, ensemble, donner corps et sens à cette chronique estivale.

La France est "suréquipée" en dispositifs d’appui à l’innovation, et pourtant...

Des rapports et études, sortis en rafale depuis deux ans, font de l’innovation un facteur de redressement de notre pays. Depuis le rapport Gallois, dont l’objet était plus large, en passant par les rapports Beylat-Tambourin, des travaux parlementaires, des études européennes, des articles académiques à foison, le rapport Lauvergeon, sans oublier le dernier rapport de l’OCDE sur les politiques d’innovation en France. Nos étagères croulent…

Rien de nouveau : au cours des précédentes décennies, il y eut de pleines brouettes de rapports sur cette même thématique. La plupart d’entre eux a été oubliée. Certains ont débouché sur des trains successifs de mesures, souvent complexes, parfois peu conciliables, ajoutant à la technocratie administrative de la France économique. Le dernier fut les "40 mesures pour l’innovation" en novembre 2013. Quarante… comment s’y retrouver ? Même s’il y avait là de bonnes idées. Comme les constructeurs automobiles le disent à propos de leurs véhicules, la France est "suréquipée" pour l’innovation. Alors pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi, dans bien des secteurs B to C, en dépit de tous ces dispositifs (aides, structures), nous perdons pied ? Il y a plusieurs raisons à cela. J’en retiens ici deux dans le champ de la compétitivité hors coûts.

La première est que les dispositifs imaginés pour favoriser l’innovation reposent pour beaucoup sur un même postulat : notre propension à innover dépendrait directement de l’effort de recherche du secteur public et/ou du secteur privé. Récemment dans Le Monde, un grand scientifique, Alain Prochiantz écrivait même : "Il n’y a pas d’innovation sans recherche fondamentale".

La réalité est moins évidente et exclusive. Une innovation sur les marchés nait très souvent d’une combinaison nouvelle de technologies disponibles et/ou de savoirs diffusés. C’est leur combinaison ou leur hybridation insolite, mise en perspective de nouveaux usages, de nouvelles expériences, qui peut, au terme proche du redressement escompté, générer l’innovation ; plus qu’une avancée sur le front des connaissances fondamentales. Ce n’est, bien entendu, pas un argument pour relâcher l’effort en recherche fondamentale, véritable "investissement d’avenir", dont des avancées déboucheront demain sur des ruptures et après-demain sur des innovations radicales.

Innover est une marque de confiance en l’avenir, née de l’expression d’un dessein

La seconde raison, la plus importante, je crois, est que tous ces dispositifs oublient qu’une innovation sur un marché nait toujours d’une vision, celle d’un entrepreneur (ou intra-preneur dans une organisation), d’un rêve, d’une envie qui le poussent à dépasser tous les obstacles. Dans le B to C, c’est notamment une nouvelle expérience de la relation à leur environnement que l’entrepreneur innovant désire proposer aux gens, une nouvelle expérience singulière. Il s’adresse à leurs imaginaires. C’est sa vision de cette relation nouvelle qui le guide. Sans se départir, bien entendu, de considérations économiques et financières. Or une condition nécessaire à l’innovation – comme plus largement à l’investissement –, que l’on oublie trop souvent, est que l’entrepreneur ait confiance en l’avenir de son entreprise et, au-dessus, en l’avenir de son pays ; le futur voulu du second ayant un impact sur le futur projeté de la première. Or aucun des dispositifs conçus pour pousser l’innovation ne peut se situer sur ce terrain. La confiance se construit ailleurs.

Innover intensément, au point de redresser l’économie nationale, passe par une forte dose de confiance en l’avenir de la France : il faut "y croire", c’est nécessaire. Quelle est donc la France à venir et qu’est-ce qui pourrait susciter cette confiance en son destin ? Quels défis, autres que l’indispensable redressement de ses finances publiques, pourrait-elle se lancer à elle-même ? Des questions de même nature se posent au niveau de l’Europe. L’actualité nous apporte des éléments de réponse avec le rapport de Jean Pisani-Ferry, "Quelle France dans dix ans ?". Il couvre tous les domaines et traite de tous les aspects d’une future existence française. On doit reconnaître à ce rapport qu’il est pensé, étayé, systémique et rigoureux. Pour cela il peut mobiliser l’attention, susciter du respect mais, en aucune façon, faire rêver et provoquer l’envie.

Pas de grand dessein pour le "design de la France"

Cet important travail est amputé de toute vision mobilisatrice pour notre pays. Il ne raconte pas d’histoire. Il ne provoque ni n’enchante nos imaginaires. Etre dans les dix premiers pays de l’OCDE pour ceci, dans le premier tiers des pays européens pour cela etc., ne peut être le grand projet qui rassemble nos concitoyens ; même lorsqu’il se fixe comme objectif méritoire de diviser par deux l’illettrisme, par trois le nombre de décrocheurs du système éducatif, etc. Ni les statistiques, ni des hit-parades de cette nature ne peuvent nous entraîner collectivement.

Ce document technicien, qui va probablement rejoindre l’étagère des rapports oubliés, révèle en creux, compte-tenu de l’histoire de notre pays, de ses gènes, le nœud du "drame" : la France n’a pas de grand dessein.

Il n’est certes pas aisé d’en définir un, partagé par le plus grand nombre. De plus il faut, en toutes choses, savoir laisser une place au hasard. Faut-il soutenir (ce qui n’est pas fait dans ce rapport) que ce dessein pourrait être de donner à chacun la possibilité de réaliser le sien. Oui, certes, mais cela ne fonde pas une communauté. Je ne m’essaierai pas ici à exprimer une résolution primordiale, malgré les rêves et les envies que j’ai, comme tout un chacun, mais je me limiterai à dire qu’il en faut une.

Ces réflexions dans deux champs distincts, micro et macro, se rejoignent sur un aspect essentiel, trop souvent oublié : il n’est pas de plus efficace stimulant de l’innovation, c’est-à-dire de la créativité, du dépassement et de la conquête pacifique, que celui des visions positives partagées, des utopies même, qui stimulent les imaginaires et déterminent les actions entrepreneuriales. Cela ressemble à s’y méprendre à une démarche de design…

Passez un agréable été, tout en rêves et en projets, et rendez-vous début septembre.

Alain Cadix, chargé de la Mission Design auprès des ministères de l'Économie, de la Culture et de l'Éducation nationale
@AlainCadix

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