Fairphone, ou la longue route vers des smartphones plus équitables

Fairphone, c’est l’histoire d’une campagne de sensibilisation d’ONG devenue un smartphone, dont les concepteurs découvrent année après année la complexité de la chaîne d'approvisionnement. Fin juin, ils ont réussi à certifier la provenance du tungstène de leurs vibreurs, complétant ainsi la certification de quatre métaux sur quatre composants-clés du Fairphone 2. Mais il reste bien des étapes avant de produire un smartphone 100 % équitable.

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Fairphone, ou la longue route vers des smartphones plus équitables

Si elle est loin d’avoir gagné son pari de fabriquer un smartphone entièrement équitable, la startup néerlandaise Fairphone vient de franchir une étape importante, avec la mise en place d’un approvisionnement en tungstène certifié. Avec ce quatrième métal d’origine contrôlée, la start-up néerlandaise a créé une supply-chain certifiée sur les quatre minéraux de conflits désignés par la loi Dodd-Frank.

Une section de cette loi américaine adoptée en 2010 contraint les entreprises cotées à Wall-Street à divulguer la provenance de trois minerais (le coltan, la wolframite et la cassitérite) et de quatre métaux - le tantale, le tungstène, l’étain et l’or – produits en zones de conflits. Les fameux "minerais de sang" sur lesquels l’Union européenne tente de légiférer à son tour.

Expérimenter soi-même la complexité

Fairphone, c’est l’histoire d’une campagne d’ONG devenue un produit. Au départ, la Waag Society, une fondation néerlandaise, voulait alerter le public et les fabricants sur les conditions d’extraction des minerais à l'origine des métaux qui composent les smartphones. Confrontée à une opacité complète, elle a jugé indispensable de se confronter elle-même à la difficulté de s’approvisionner de manière éthique, en fabriquant un smartphone. Et elle n’a pas été déçue. "Quand nous avons lancé notre campagne de crowdfunding en 2013, nous avons dépassé largement notre objectif de 5 000 téléphones précommmandés en trois semaines. Nous avons reçu 10 000 commandes pour un produit qui n'existait pas", rappelle Laura Gerritsen, responsable de la chaîne d'approvisionnement de Fairphone.

En trois ans, la start-up néerlandaise n'a pas encore réussi à cartographier la provenance des 40 minéraux utilisés dans le millier de composants de son propre smartphone, en raison des innombrables étapes de transformation du métal et du très grand nombre de sous-traitants. Elle espère avoir terminé cette cartographie dans deux ans.

Or, tungstène, étain, tantale...

Elle a par contre réussi à établir une supply-chain certifiée pour quatre métaux dans quatre composants pour lesquels ils sont utilisés en grande quantité. Le tantale, issu du coltan d'Afrique centrale, est incontournable dans les condensateurs. Et l'étain (environ 1,8 gramme par smartphone) est le composant-clé de la pâte à braser, utilisée pour les soudures sur la carte électronique. Extraits en République démocratique du Congo, les métaux sont acheminés en Asie. L'étain est transformé en poudre en Malaisie, la pâte est produite en Chine puis fournie à l'usine de Suzhou où le Fairphone 2 est assemblé avant son emballage aux Pays-Bas. La poudre de Tantale, elle, est produite dans une fonderie chinoise située à Guangdong, puis exportée vers une usine japonaise qui produit les condensateurs qui reviennent en Chine pour être intégrés dans le smartphone.

C'est en tungstène qu'est fabriqué le contrepoids du vibreur. Extraite au Rwanda, la wolframite est raffinée en Autriche. Le tungstène est transformé en contrepoids pour le vibreur dans une première usine chinoise puis une seconde usine lui ajoute un petit moteur électrique (très énergivore). Le module est ensuite intégré au smartphone à Suzhou. La totalité de la production de Fairphone 2 a nécessité 50 kilogrammes de tungstène.

Et un smartphone moyen contient quelque 30 milligrammes d’or, concentré entre autres sur les cartes électroniques (circuits imprimés). Fairphone est le premier acteur du secteur électronique à avoir inclus de l’or certifié Fairtrade dans sa chaîne de production. Extrait au Pérou, il est raffiné chez Valcambi en Suisse, puis transite par Hong-Kong avant d'être transformé en sels (à Yantai) puis en feuilles (à Shanghai) pour le plaquage des circuits en Chine. Les quatités restent infimes: il faut 100 grammes d'or pour 100 000 Fairphones 2 produits.

... et plastique

Mais les minéraux de conflits ne sont pas la seule obsession de Fairphone. L’entreprise s’attache aussi à augmenter la part de plastiques recyclés intégrés dans sa chaîne, qui atteint désormais 50 %. Mais pour des raisons de solidité – la durabilité étant un facteur important dans l’analyse du cycle de vie d’un produit – ces derniers ne sont par exemple pas utilisés pour la coque intégrée qui le rend pratiquement incassable, mais uniquement pour les composants internes.

La réparabilité est, elle aussi, cruciale pour éviter le remplacement. Entre la première version du Fairphone et le Fairphone 2, la start-up est passé à un modèle entièrement modulaire, qui permet au possesseur de remplacer lui-même en quelques minutes l'écran, la batterie, le haut-parleur ou un autre module du téléphone, avec un simple tournevis. L'appareil a d'ailleurs été noté 10/10 par le site spécialisé iFixit, qui évalue la réparabilité des objets courants. Quant à l’emballage, il se dissout dans l’eau et son volume a été divisé par deux.

Trop de composants, trop de sous-traitants

S’il suffisait de convaincre un sous-traitant de modifier sa chaîne d’approvisionnement, la tâche serait relativement simple. "Le problème est que l’on retrouve ces matériaux en quantités infimes dans un très grand nombre de composants, fabriqués par autant de sous-traitants, insiste Laura Gerritsen. Notamment l’or et l’étain" Un smartphone contient en moyenne 30 milligrammes d’or, dont 6 à 9 milligrammes sur les circuits imprimés, qui sont les pièces qui en contiennent le plus. Le reste est réparti sur des centaines de composants.

Pour fabriquer un smartphone irréprochable sur les plans environnemental et social, il faudrait donc négocier avec un nombre incalculable de fournisseurs de composants, en contrôlant les innombrables intermédiaires entre la mine et leur usine, mais également l'isolation dans leur process de la production à base de matériaux certifiés. Le tout, pour un volume réduit de pièces alors que ces sous-traitants fournissent nombre de marques.

Pour l’instant, Fairphone cartographie patiemment la teneur en chaque matériau de ses composants, afin d’établir ses prochains objectifs. Ce n’est qu’une fois les supply-chains sécurisées que ses fondateurs auront les moyens de convaincre la concurrence d’y avoir recours. AT&S, le fournisseur autrichien de circuits imprimés de Fairphone, propose désormais de l’or certifié Fairtrade à ses clients. Et sur le tantale, la démarche avait été initiée en consortium avec Philips et Tata.

Laura Gerritsen considère que "pour monter ces chaînes d'approvisionnement, la meilleure chose qui pourrait arriver à Fairphone, c'est une hausse de la concurrence." L'entrée sur ce positionnement éthique d'un acteur comme Apple ou Samsung, dont les volumes de production peuvent justifier les exigences du cahier des charges, aurait clairement plus de poids que celle de Fairphone, qui n’a fabriqué depuis sa fondation que 100 000 appareils. "C'est comme dans la nourriture biologique: plus cela entre dans la norme, plus l'économie devient équitable", affirme Laura Gerritsen.

Myrtille Delamarche

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