Face aux accusations de Cash Investigation, la pêche industrielle se défend

Après l'univers du luxe et le glyphosate, c'était au tour de la pêche industrielle d'être dans le viseur de l'émission Cash Investigation. Accusés d'avoir recours à la pêche par concentration de poisson, les industriels se défendent. 

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Face aux accusations de Cash Investigation, la pêche industrielle se défend
La pêche à la senne responsable de la désertification des océans.

Avec 33 kilos de poissons consommés par an et par habitant, la France est le cinquième marché mondial du poisson. Cette consommation a augmenté de près de 10 kilos depuis 1990. Contrairement à ses voisins européens, qui privilégient l'aquaculture, les produits de la mer présents sur le marché français sont essentiellement issus de la pêche. Les pêcheries industrielles fournissent l'essentiel de l'offre française et notamment celle du thon en conserve. C'est d'ailleurs ce segment qui était dans le viseur de Cash Investigation, diffusé le 5 février (en replay ici). "A partir du moment où nous nous intéressions aux boites de conserves, il fallait s’intéresser à la pêche thonière " précise la réalisatrice Sophie Le Gall, interrogée par l'Usine Nouvelle

Les dispositifs de concentration de poisson dans le viseur

En France, 62 800 tonnes de thon en boîte sont consommées chaque année. C'est essentiellement du thon albacore que l'on y retrouve. Problème: cette espèce est l'une les plus menacée au monde. "Les stocks de l’Océan atlantique, de l’Océan Indien, de l’ouest et de l’est de l’Océan Pacifique sont considérés comme des populations distinctes, qui sont toutes en surpêche ou subissent une pression de pêche très lourde" précise l'ONG WWF. Au total, 5 millions de thons albacore sont capturés chaque année, notamment dans l’Océan indien et plus particulièrement aux Seychelles où en 2018, des thoniers en ont débarqué plus de 300 000 tonnes.

Pour atteindre de tels résultats, Cash Investigation accuse les industriels du secteur d'avoir recours au "dispositif de concentration de poisson" (DCP). Ces instruments, qui prennent l’allure d’un radeau, attirent les poissons comme des aimants. Lancés à l'eau par les marins, ils sont équipés d'un sondeur et un GPS qui permettent aux thoniers de savoir quand il y a suffisamment de thon à pêcher. "Les bateaux n'ont alors plus qu'a venir se concentrer autour de ces radeaux et lâcher leurs filets", résume la journaliste.

Bien que légale, cette technique de pêche est largement contestée pour son impact écologique puisque les pêches accessoires y sont nombreuses. "Les requins sont aussi attirés ! Les pêcheurs remontent plusieurs types d’espèces", détaille Sophie Le Gall. Cette méthode de pêche ne permet pas non plus de différencier les thons juvéniles, qui ne se sont pas encore reproduits, des thons adultes et pose ainsi le problème de la reproduction de ces poissons. Dénoncée dès 2014 par l'ONG Greenpeace, cette technique représenterait plus 78% des prises réalisées dans la région.

Petit Navire attaqué

De nombreux industriels français ont recours à cette méthode. Petit Navire est l'un d'entre eux. L'entreprise française, propriété du géant Thai Union, est leader de la conserve de thon avec 30% du marché français. A l'échelle mondiale, une boite de thon sur cinq vendue dans le monde provient de Thai Union. L'entreprise française possède par ailleurs une usine aux Seychelles, "mais nous n'avons aucune opération de pêche et passons par des fournisseurs extérieurs", souligne auprès de L'Usine Nouvelle Amaury Dutreil, directeur général de Petit Navire.

Si l'entreprise reconnaît que ses partenaires ont recours aux DCP, elle se défend de vider les océans: "La préservation des océans est une thématique capitale pour nous. Au delà de l'aspect environnemental, la pérennité de nos opérations et de l'activité économique dépend de la pérennité des espèces", précise le dirigeant.

Diminuer de moitié le recours au DCP

Pour le prouver, l'entreprise s'est engagée dans des programmes d'amélioration de la pêche. "Nous nous sommes engagés en 2016 vis-à-vis de Greenpeace à réduire de 50% de nombre de DCP utilisés par nos fournisseurs d'ici à 2020" précise Amaury Dutreil qui rappelle que, par ailleurs, son entreprise a soutenu l'initiative de la Commission des Thons de l'Océan Indien de limiter le nombre de dispositifs à 350 par bateau.

Même son de cloche chez le numéro 2 du secteur. Saupiquet, propriété du groupe italien Bolton Food explique limiter le nombre de DCP à 150 par bateau : "En 2018, nous nous sommes engagés à approvisionner 50% de nos achats de thon auprès de senneurs ayant des mesures de gestion des DCP en place", précise Saupiquet dans un communiqué.

Autre mesure mise en place : la réduction de la dépendance à l'Océan indien et l'élargissement des zones d'approvisionnement. Ainsi, entre 2017 et 2018, le pourcentage de la production totale de thon de Petit Navire provenant de l'Océan indien est passé de 60% à 47%. Dernière marche de cette transformation: le transfert de l'ensemble de la gamme de thon naturel au thon albacore vers le thon listao, une espèce non menacée.

Pêche labellisée

Et ces mesures qui semblent porter leurs fruits puisque deux tiers de la production de Petit Navire a reçu ou est en passe de recevoir le label Marine Stewardship Council (MSC). Chez Saupiquet, c'est plus de 50% des prises qui sont labellisées.

Interrogée par l'Usine Nouvelle, Stéphanie Poey, porte parole du label, justifie la décision : "Les pêcheries de thon citées hier dans l’émission Cash Investigation sont des pêcheries de thon albacore situées dans l’Océan Indien, dont les stocks sont effectivement en mauvais état. A ce jour, aucune pêcherie de thon albacore n'est certifiée MSC dans cette région". En effet, les stocks de thon du Pacifique et de l’Océan Indien sont biologiquement complètement distincts et contrairement à ceux de l'Océan indien, les stocks de thon albacore du Pacifique sont en bonne santé. "Le thon albacore labellisé MSC Petit Navire vient de pêcheries du Pacifique certifiées MSC. Ces pêcheries sont durables et opèrent sur des stocks de thon qui sont en bonne santé", précise la responsable du label.

Amaury Dutreuil s'est fixé pour mission de faire labelliser l'ensemble de la production de Petit Navire d'ici à 2020. Elle devrait être rejoint quatre ans plus tard par Saupiquet qui, dans un communiqué, s'est engagé à atteindre 100% de pêcheries certifiés MSC en 2024.

Adeline Haverland et Franck Stassi

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