Face au terrorisme, l'espace public sous haute protection

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Face à la menace terroriste, les villes ont paré à l'urgence. Elles cherchent désormais un juste équilibre entre sécurité et convivialité.

Face au terrorisme, l'espace public sous haute protection
Après un peu plus d’un an de chantier, les 834 mètres de clôture qui sécurisent la tour Eiffel et ses abords ont été achevés en décembre 2018.
© D. BOUREAU

Fin septembre 2018 à Nice, la dernière phase du chantier de la Promenade des Anglais est arrivée à son terme. Sur le front de mer, les trottoirs ont été refaits, le mobilier remplacé, les voies de circulation recalibrées… Une piste cyclable a également été créée. Mais en ce lieu marqué par le traumatisme de l'attaque au camion bélier du 14 juillet 2016 qui avait provoqué la mort de 86 personnes, ces travaux ont été complétés par une opération de sécurisation. "Après l'attentat, nous avions pris des mesures immédiates en disposant des plots, raconte Alain Philip, le directeur général des services techniques de la métropole Nice Côte d'Azur. Mais, alors que la requalification du site était déjà prévue, notre réflexion ne pouvait plus être la même. Nous avons tout remis à plat et fait évoluer le projet." Avec l'installation de plus de 200 bornes, fixes ou mobiles, et d'une double lisse dans les jardinières qui longent la piste cyclable, une totale étanchéité doit dorénavant être garantie entre les flux automobile et piéton. "Ces dispositifs ont pu être intégrés alors que le caractère d'espace public des lieux était préservé, poursuit le responsable. En matière d'aménagement, la vision ne peut pas être purement sécuritaire."

Sur la Promenade des Anglais, à Nice, l'opération de requalification a intégré une importante composante de mise en sécurité.

Là se pose l'un des grands enjeux actuels dans les espaces urbains : savoir prévenir le danger et assurer néanmoins une qualité aux lieux. Bref, parvenir à trouver un équilibre alors qu'il y a "une logique contradictoire entre la sécurité qui impose le contrôle des accès et vise à ce que plus personne ne stationne dans un lieu, et la convivialité, c'est-à-dire la possibilité de s'arrêter et de vivre ensemble", relève Rémi Baudouï, professeur à l'université de Genève. Ce spécialiste des politiques publiques, qui s'intéresse notamment aux questions urbaines et aux risques, met en garde : "Le jour où la sécurisation sera totale marquera la fin de la notion même d'espaces publics, et alors les terroristes auront gagné."

Après les attentats qui ont frappé l'Ile-de-France en 2015, puis les attaques aux véhicules-béliers, à Nice donc, mais aussi à Berlin en décembre 2016 et Londres en août 2017, la réaction première et légitime des villes a été de se barricader. Devant l'urgence, les glissières en béton habituellement utilisées sur les chantiers ont dès lors pullulé, remplacées parfois par des plots un peu plus dessinés pour être un peu moins disgracieux, tels les blocs qui ourlent le Miroir d'eau sur les quais de Bordeaux. Jean-Louis David, l'adjoint au maire chargé de la vie urbaine, le reconnaît : "Ce que nous avons fait jusqu'ici est efficace mais peu esthétique. La vraie question est de savoir sécuriser sans dénaturer. Sur un site comme le Miroir d'eau, nous n'avons pas le droit de faire n'importe quoi." Or, devant la persistance de la menace, le temps était venu de penser des aménagements plus pérennes. L'architecte et urbaniste Vincent Hertenberger, directeur des espaces publics à l'agence TVK, a ainsi constaté que "si le sujet n'apparaît pas noir sur blanc dans les consultations, il est abordé assez vite dans les discussions". D'autant que les collectivités souhaitent voir émerger des solutions davantage solubles dans l'urbain.

 

 

Du côté de la réglementation, "la loi n'a pas changé car la nature de la menace est évolutive et tout ne peut donc être gravé dans les textes, explique-t-on à la préfecture de police de Paris. En revanche, nous avons mis des réponses face aux risques connus. Un certain nombre de sites ont été identifiés, et une doctrine partagée avec la mairie de Paris a été formalisée en 2016, mais elle est adaptée au cas par cas." C'est ainsi qu'a été décidée la mise sous contrôle des abords de la tour Eiffel à Paris.

Pour dépasser les solutions immédiates, cantonnées à des effets d'empêchement, beaucoup estiment, comme le socio-urbaniste Eric Amanou, cofondateur du collectif d'experts la Condition urbaine et spécialiste de la prévention urbaine, qu'il faut "intégrer les enjeux de sûreté le plus en amont possible dans la conception et la conduite du projet". Au Plan urbanisme construction architecture (Puca), le sociologue Bertrand Vallet, qui a mené un projet de recherche sur la sûreté des espaces urbains entre 2007 et 2010, est de son côté persuadé que travailler sur cet aspect "est un bon moyen pour aborder les questions d'usage et ces petites choses de quotidienneté comme les cheminements, l'ambiance lumineuse, la végétation…"

Poser les bases du meilleur aménagement possible est tout l'objet du travail mené par l'équipe dirigée par l'agence TVK sur les places des futures gares du Grand Paris Express (GPE). Pour Bernard Cathelain, membre du directoire de la Société du Grand Paris (SGP), "les maîtres d'ouvrage de ces espaces sont nombreux et l'idée est que nous partagions une doctrine commune. Le référentiel qui sera achevé à l'automne prochain ne fixera pas des règles absolues mais donnera des recommandations, y compris en matière de sécurité." TVK a en tout cas acquis la certitude qu'il ne faut pas rendre irréversible ce qui relève, peut-on encore espérer, de préoccupations du moment. "Sur les places, le sol, la végétation, l'éclairage auront vocation à demeurer. En revanche, nous considérons que les éléments de sécurisation doivent être considérés comme du mobilier urbain, c'est-à-dire des objets qui peuvent supporter d'autres usages et qui pourront être ôtés sans remettre en cause l'intégrité du projet", explique David Enon, l'architecte et urbaniste chargé des places des futures gares du GPE. En parallèle de cette mission confiée à TVK, la SGP, en association avec IDF Mobilités, a d'ailleurs organisé un appel à projets sur ce thème. Et des villes comme Nice, Bordeaux et Paris cherchent, elles aussi, à développer de nouvelles formes de mobilier susceptibles de joindre le ludique à l'infranchissable.

Des aménagements plus ancrés dans le sol, tels que noues, dénivelés ou plans d'eau, sont également envisageables. Le paysagiste Henri Bava, de l'agence TER, défend une approche dictée par le site : "A chaque lieu sa réponse. Créer des effets de rupture peut aller dans le sens du projet. Cet élément pourra alors entraîner un effet sécurisant de barrière mais sa justification première devra être la qualité de l'aménagement." Pour trouver le ton juste, le socio-urbaniste Eric Amanou invite, lui, à "recourir à la ruse qui permet de masquer le rôle défensif de certains dispositifs. Prenez le musée du quai Branly de Jean Nouvel, à Paris, avec sa paroi de verre côté quai et, à l'arrière, son épaisseur végétale doublée d'un plan d'eau : c'est infranchissable. A Londres, devant le stade de football d'Arsenal, son nom a été installé en grandes lettres de béton qui font écran : ARSENAL. Ces réalisations qualifient les ambiances urbaines et personne, à part des spécialistes, ne les perçoit comme des systèmes de protection. Elles sont pourtant très efficaces."

Structure : Une anti-muraille pour la tour Eiffel

 

 

Un monument parmi les plus célèbres au monde peut-il à la fois séduire les foules et vouloir les contrôler ? Chargé de boucler une ceinture de sécurité autour de la tour Eiffel, à Paris, l'architecte Dietmar Feichtinger avait à résoudre cette évidente contradiction. "Le propos du projet était de dire “je me protège” et non pas “je me défends”, estime-t-il. Pas question dès lors, ni pour lui, ni pour la maîtrise d'ouvrage, de dresser des murs ostensibles et agressifs.

Si l'enceinte livrée en décembre 2018 représente une solution radicale pour empêcher les intrusions entre les piliers de la tour et protéger le public en cas d'attaques par armes à feu ou véhicules-béliers, "l'enjeu esthétique et le respect du site étaient aussi très forts, rappelle Jean-François Martins, adjoint à la maire de Paris, chargé entre autres du tourisme. L'appel d'offres imposait notamment que la transparence soit maintenue dans le grand axe, entre la Seine et l'Ecole militaire".

Mis en chantier en septembre 2017, le dispositif d'un périmètre total de 834 m se présente, au nord-ouest et au sud-est, sous la forme de deux longues parois en panneaux de verre six couches, hauts de trois mètres. Pour les parties latérales, le programme prévoyait une grille qui, si elle empêchait le passage des hommes, ne devait pas arrêter la circulation de la petite faune. L'architecte a dessiné des montants en acier autopatinable dont la silhouette en pointe évoque l'élancement de la tour. Couleur rouille, la grille cherche à se fondre dans la végétation. "Cette clôture fait davantage partie de la nature que de l'architecture", estime Dietmar Feichtinger pour qui cet aménagement relevait aussi d'un projet de paysage.

En effet, si le public ne peut plus aborder la tour de manière frontale, il arrive jusqu'au monument en passant par ses jardins historiques. Les quelque sept millions de visiteurs annuels mais aussi tous les promeneurs qui le souhaitent, puisque l'accès au site reste gratuit, peuvent ainsi redécouvrir ce petit parc d'un romantisme très XIXe siècle, avec fausse grotte et belvédère. Un travail de recomposition paysagère mené avec l'agence Vogt a permis d'y clarifier les parcours. Pour Jean-François Martins, la contrainte de sécurité a aussi l'avantage d'avoir mis à l'écart la circulation automobile du quai Branly : "Le visiteur n'est plus coincé contre une “autoroute”. C'est plus agréable." Et assurément plus silencieux.

L'enceinte n'en demeure pas moins un équipement officiellement réversible. Elle a en effet été conçue pour être facilement démontable dans la perspective de périodes futures plus heureuses. Cet espoir est toutefois teinté de prudence. Dans la compétition lancée pour le réaménagement à venir du "Grand site tour Eiffel", soit 54 ha situés entre le Trocadéro et l'Ecole militaire, il a été demandé aux candidats de prendre en compte le dispositif.

Mobilier : Défenses sympathiques

 

 

Même en matière de sécurisation, le laid n'est pas une fatalité. Et si le matériel anti-véhicules-béliers est, hélas, devenu un invariant de l'aménagement, "il faut désormais s'attacher à rendre ces mobiliers plus beaux, plus intégrés, moins anxiogènes", assure Jean-Louis Missika, l'adjoint à l'urbanisme de la maire de Paris, Anne Hidalgo. Au directoire de la Société du Grand Paris (SGP), Bernard Cathelain aimerait même "qu'un autre esprit soit insufflé au mobilier urbain. Ces objets, tout en assurant leur fonction d'obstacle, devront être capables de se faire oublier."

La capitale et l'établissement en charge de la création du métro du Grand Paris ont justement quelques projets à tester prochainement pour métamorphoser les blocs purement défensifs en supports d'autres usages. Tout en se conformant aux obligations de poids et donc d'inertie requises, ils seront aussi capables de proposer des assises, des arceaux pour deux-roues ou des jardinières. Ils seront surtout plus avenants que les glissières de chantier, détournées de leur vocation première pour faire office de remparts. En avril dernier, la SGP et Ile-de-France Mobilités ont ainsi choisi quatre solutions dans le cadre de l'appel à projets "Mobilier urbain et sécurité sur les places du Grand Paris". Ces propositions jouent sur des registres variés : un brin d'ironie pour Graphite Studio et C & E Ingénierie, dont l'Urban Megalith est une déformation de la fameuse glissière en béton ; la nature pour Citéflor qui marie le minéral et le végétal dans son CityMur Protect ; ou encore la poésie pour l'agence Michel Tortel qui, avec Les mots protègent, sème des messages écrits en solides majuscules dans l'espace public. Quant au dispositif EMC2 conçu par Arep et Cronos, il mise sur le réemploi. "Le béton des socles sera obtenu à partir, notamment, de gravats de chantiers de démolition et de terres issues de déblais qui permettront de teinter le matériau", explique Hiba Debouk, responsable VRD chez Arep. Des prototypes ont été créés et installés en septembre à Bobigny (Seine-Saint-Denis) pour un essai de six mois.

Paris devrait expérimenter deux autres idées qui ont germé dans le cadre des appels à projets Faire, organisés depuis 2017 par la Ville et le Pavillon de l'Arsenal. Avec High Five, le designer Quentin Vaulot propose un module en cinq volumes en béton qui peuvent être traités comme des bacs de plantation ou des gros tabourets.

Quant aux architectes de h2o et aux designers de GGSV, ils ont opté pour la ruse et l'effet de surprise. Les grosses pierres de leur projet Bossage seront taillées pour se fondre dans le paysage urbain et donner un effet de mimétisme patrimonial. "Si le sujet est sérieux et que nous ne le prenons évidemment pas à la légère, assure l'architecte Jean-Jacques Hubert, nous aimons penser que notre projet apporte une dimension ludique." Une manière parmi d'autres de rendre la ville moins dramatique.

Numérique : Des applications rendent l'attente virtuelle

 

 

Le renforcement des contrôles a eu un effet pervers : à systématiser les portiques ou la fouille des sacs, les établissements recevant du public (ERP) ont reporté le problème à leurs portes. Les files d'attente s'y sont considérablement allongées. En d'autres lieux, monuments ultra-fréquentés ou salles à grands spectacles, ces attroupements ont toujours existé. Or, ces foules statiques, exposées dans l'espace public, sont vulnérables. Désormais, des solutions numériques peuvent réduire le risque en faisant tout bonnement disparaître ces longs cordons.

Jusqu'au 15 avril dernier et l'incendie de Notre-Dame, l'application JeFile organisait ainsi l'accès aux tours de la cathédrale. Depuis juin 2017, tous les visiteurs s'enregistraient via leur smartphone ou sur des bornes installées sur site et choisissaient leur horaire d'entrée. Ne leur restait qu'à se présenter à l'heure dite au contrôle de sécurité. Issue de son côté du hackhaton Fluctuat Nec Mergitur, dédié à la sécurité et organisé en janvier 2016 par la Ville et la Préfecture de police de Paris, la start-up Flash Access a développé un système équivalent. Surtout destiné aux salles de concerts pour l'instant, « il a pour but de fluidifier les accès », explique l'un des cofondateurs, Fabrice Perez.

Ces outils permettent en effet un meilleur échelonnement des arrivées. "JeFile peut gérer la congestion, note Dimitri Ashikhmin, directeur associé de FWA, la société créatrice de l'application. Si les entrées prennent du retard, la distribution des accès s'arrête. Et inversement." Outre leur intérêt en matière de sécurité, ces applications offrent donc de la souplesse et du confort à leurs utilisateurs. "L'utilisation de JeFile pendant vingt mois à Notre-Dame a permis de faire gagner 83 ans de temps d'attente", note Dimitri Ashikhmin. Voilà pourquoi ces services ont un autre terrain d'application idéal : les files aux caisses des supermarchés.

[Article issu de Le Moniteur, première publication le 24 mai 2019]

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