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"Face à une crise existentielle du travail, certains jeunes diplômés investissent l'artisanat ou le commerce de proximité", explique Jean-Laurent Cassely

Christophe Bys

Publié le

Entretien Jean-Laurent Cassely est journaliste à Slate. Il publie aux éditions Arkhé "La révolte des premiers de la classe". Dans cet essai et original et vif, il décrypte les raisons d'un mouvement émergent : l'abandon de la grande entreprise par des jeunes diplômés qu'on aurait pu penser acquis à la mondialisation heureuse. Las, ils préfèrent tourner le dos à cette voie toute tracée pour ouvrir un commerce de proximité ou devenir artisan. Mais qu'est-ce qui fait courir ces jeunes rebelles ? Jusqu'où sont-ils prêts à aller ?   

Face à une crise existentielle du travail, certains jeunes diplômés investissent l'artisanat ou le commerce de proximité, explique Jean-Laurent Cassely
Ils sont diplômés et ils fêtent l'ouverture prochaine d'une boulangerie sans gluten. Le nouveau modèle de réussite sociale ?
© Pixabay

L’Usine Nouvelle - Comment est né votre livre "la révolte des premiers de la classe", dans lequel vous décryptez un phénomène nouveau, soit la multiplication des personnes qui ont plutôt un bon poste ou un bon niveau d’études et qui choisissent un métier artisanal ou dans le petit commerce de proximité, plutôt que de faire carrière dans une entreprise ?

Jean Laurent Cassely - C’est parti d’un phénomène que j’observe depuis plusieurs années. Nous – par nous j’entends des diplômés de l’enseignement supérieur habitant dans une métropole de l’économie globalisée - connaissons tous des personnes qui ont quitté un travail de cadre supérieur pour exercer une activité artisanale. Il existe une sorte de crise existentielle et spirituelle du travail chez nombre de ceux qui exercent les emplois que des économistes ont qualifié de "manipulateurs de symboles" ou d’informations, nés avec la nouvelle division internationale du travail et la tertiarisation de l’économie. Pourtant, ces gens devraient être satisfaits de leur situation professionnelle : ils gagnent bien leur vie, ils ont des postes à responsabilité dans des entreprises solides et mènent une vie de confort relatif. Et pourtant, cela ne les contente pas, ils veulent faire autre chose. Ils ont un attrait fort pour les modèles issus du monde numérique ou pour des formes atypiques d’emploi. Ils décident de vivre une sorte de déclassement professionnel choisi. L’exemple archétypal de ce mouvement, c’est le consultant qui devient ébéniste ou fromager, même s’il n’épuise pas la variété des voies alternatives.

Vous montrez que ce mouvement s’est accompagné d’une production intellectuelle qui l’a en quelque sorte théorisé.

Le grand succès rencontré au début des années 2010 par "Éloge du carburateur" de Matthew Crawford (paru en France aux éditions de la découverte NDLR) était un signe avant-coureur de ce mouvement. De même, l’article de David Graeber en 2013 sur ce qu’il a appelé les bullshit jobs et qu’on a traduit par job à la con signalait le malaise professionnel vécu par nombre de cadres pourtant bien insérés dans la mondialisation. Cette fois, ce ne sont pas des marginaux qui décident de vivre autrement, mais des gens qui avaient tous les codes et les savoirs pour réussir dans le monde tel qu’il est. Cela ne les a pas empêché de faire le choix de le quitter parce qu’ils n’y trouvent plus leur compte. L’autre grande nouveauté c’est qu’avant les gens parlaient éventuellement de le faire mais cela restait un projet. Depuis quelques années, ils sautent le pas.

Plus précisément, qu'est-ce que ces jeunes diplômés reprochent au travail dans la grande entreprise ?

David Graeber n’a pas donné de définition exacte du bullshit job, mais il a donné des indices : par exemple, demandez-vous ce qui se passerait si demain vous arrêtez de travailler. Pour certains métiers, l’effet serait très vite spectaculaire, quand pour d’autres on peut avoir l’impression que cela ne changerait rien fondamentalement. Reste qu’il est très difficile de décider quel métier est utile et quel métier ne l’est pas. En revanche, l’individu sait très bien s’il a le sentiment que ce qu’il fait est utile ou non, s’il se sent connecté au groupe par l’entremise de sa contribution ou non.

Mon hypothèse est que le cœur du problème est à ce niveau. La crise du sens du travail prend sa source dans le sentiment qu’éprouvent certains diplômés d’occuper un emploi sans connexion avec l’économie concrète. Ils ne savent plus vraiment ce qu’ils font ni pour qui ils le font. La recherche en management, la sociologie du travail ont étudié cette question, comme par exemple Pierre-Yves Gomez qui pose la question en ces termes : "A quoi je sers, et à quoi ça sert ?". 

Avec la mondialisation, la bureaucratisation et la la numérisation les métiers deviennent de plus en plus dématérialisés, les méthodes de travail sont de plus en plus abstraites. Par exemple, l’obsession du reporting fait que la mesure du travail est devenu un travail en soi. Il y a même désormais des entreprises dont c’est la fonction : mesurer le travail des autres ! Loin d’avoir disparu avec la transition numérique, la paperasse s’est quant à elle dématérialisée sans en libérer les travailleurs, remplacée par les innombrables outils de gestion en ligne.

Comment se manifeste concrètement cette quête de sens ? 

Les personnes que j’ai rencontrées pour ce livre veulent se reconnecter par le travail. Tout ce qui leur apparaît comme le contraire de ce qu’ils faisaient dans une grande entreprise devient une valeur refuge. D’où le mouvement vers l’artisanat, la production, par lesquels ils retrouvent le sens de ce qu’ils font, ils ont les mains dans le cambouis, ils ne sont plus devant un tableur Excel, ils voient concrètement sortir le fruit de leurs efforts.

Mais c’est aussi une volonté de se reconnecter à l’autre, au client. Dans les entreprises classiques, on finit par ne plus voir le client final. Le directeur des ventes va négocier avec le responsable des achats par exemple.

A cela s’ajoute souvent une dimension liée au local, à la proximité. Face à la mondialisation, il y a comme une envie de se placer dans un environnement plus proche. D’où le choix fait par certains d’aller dans le commerce ou la multiplication de food trucks. Ces modèles de petite entreprise localisée agissent comme des valeurs refuge face à la fragmentation du travail née de l’entrée d’une partie de la force de travail dans la globalisation économique.

S’agît-il d’un vrai mouvement de fond selon vous, ou d’une tendance qui concerne trois arrondissements de l’Est parisien, si vous m’autorisez cette caricature ?

Je crois que c’est les deux à la fois, parce que l’essentiel des médiateurs culturels qui popularisent les modes de vie (journalistes, communicants, créatifs, etc.) réside dans ces quartiers et qu’en conséquence, les médias se sont emparés de ce sujet et lui donnent un retentissement qui nourrit l’imaginaire collectif. Ce mouvement possible de la multinationale vers l’épicerie bio est maintenant dans les têtes. Ce sont devenus des emblèmes, des modèles. Le boucher surdiplômé est bien sûr rare, mais on l’a retrouvé dans les pages lifestyle des magazines et cela le fait exister au-delà de sa personne. Il est devenu un archétype.

Ceci dit, ce n’est pas non plus complètement marginal. Sur une promotion d’école de commerce ou de Master d’université on peut considérer que cela concerne un ou deux élèves par promo, rapporté aux plus de 100 000 diplomés qui arrivent sur le marché du travail chaque année, ce n’est pas rien, d’autant qu’ils ont un effet d’entraînement sur les autres. Une autre estimation du mouvement peut être appréhendée par les statistiques publiées par les syndicats professionnels : un créateur ou repreneur d’entreprise artisanale sur quatre est diplômé du supérieur.

Vous décrivez des gens diplômés qui par leurs actes changent le monde. En ont-ils conscience ?

C’est une des dimensions intéressantes de ce phénomène. Vous avez des jeunes sortis d’écoles de commerce ou d’ingénieurs, plutôt peu politisés en général, qui ont une action qu’on peut qualifier de critique par rapport au monde tel qu’il est. On retrouve aussi chez eux souvent une préoccupation quasi-aristocratique, avec une exigence, un souci de bien faire son travail avant tout, élitisme que Crawford assume dans son éloge du carburateur par exemple.

Dans votre livre, vous vous intéressez au cas de Michel et Augustin. Sont-ils un peu les modèles de ce mouvement ?

Pour moi, ils sont un emblème de l’aboutissement de ce phénomène. Il faut s’intéresser à leur façon de raconter leur succès. Les deux associés sont diplômés d’école de commerce (ESCP), ont passé des CAP de boulanger et de pâtissier et surtout mettent en avant ce double cursus et cet aspect concret de leur success story. Ils ont même écrit un livre sur le sujet. Ils sont représentatifs des personnes qui ont un pied dans le business et un pied dans le nouveau monde avec des valeurs liées au local dans l’approvisionnement, au bien manger, au manger sain. Ils ont incontestablement été parmi les premiers à capter un phénomène et à le marketer notamment en mettant en scène leur propre reconversion pour en faire un axe fort de leur stratégie de marque.

Ceci dit, ils ont fait des choix qui ne sont pas partagés par tous les artisans auxquels je me suis intéressé. Michel et Augustin produisent en grande série et travaillent pour le circuit de la grande distribution. Certaines personnes que j’ai rencontrées pour mon enquête sont beaucoup plus en rupture : elles ouvrent une boulangerie sans gluten ou une épicerie locavore. Reste que chacun à leur niveau, ces nouveaux entrepreneurs urbains renouvellent l’économie de marché et la consommation en apportant le supplément d’âme qui lui fait de plus en plus défaut, répondant ainsi aux nouvelles attentes de la clientèle en matière d’authenticité notamment.

 

Quelle place occupe les fondateurs de start-up, les accros de l’impression 3D dans ce tableau ?

Il y a un tronc commun d’insatisfaction vis-à-vis du travail abstrait. À partir de là, certains vont rejoindre les start-ups, son économie par définition globale et son environnement attrayant pour ceux qui se trouvent du bon côté de la disruption, d’autres suivent des voies plus concètes et localisées. Il y a sûrement des liens à faire entre les différentes familles de premiers de la classe révoltés. Qu’y a-t-il de commun entre le militant de la production à petite échelle qui va aller jusqu’à rejeter la numérisation d’un côté avec l’adepte du fablab qui, à la pointe de la techno, veut produire autrement ? 

Surtout que dans les faits, local et global, retour aux méthodes traditionnelles et com numérique, se rejoignent souvent chez ces nouveaux entrepreneurs, qui encore une fois se recrutent dans la même population urbaine, très diplômée et relativement jeune, adepte d’innovations sociales.

Pensez-vous que ce phénomène sera durable ? Ou est-ce un épiphénomène produit par les crises de 2002 puis de 2008 ?

Ce n’est pas encore un phénomène de masse mais rien n’indique que le phénomène ne prendra pas de l’ampleur. C’est un peu le retour du retour à la Terre mais version artisanat… et en ville si j’ose dire.

Ceci dit, ce que je crois probable, c’est que dans 15 ans, il ne sera plus aussi facile de catégoriser ces gens par l’approche par CSP classiques comme on pouvait le faire. On aura des mélanges de compétences, le diplôme d’école de commerce avec un CAP. Ces nouveaux profils ont été en quelque sorte absorbés par l’ancien monde. Devenir artisan ne sera peut-être plus une forme de rupture mais un moyen parmi d’autres de réussite sociale.

Pourrait-on voir un jour se généraliser les modèles mixtes, avec un métier alimentaire et une activité artisanale à côté ?

Dans ce cas, c’est un peu un loisir comme le sport ou certaines pratiques artistiques. Les personnes dans cet entre-deux testent le plus souvent le marché, mettent au point un modèle en attendant de basculer complètement dans l’artisanat. Ils ont ce projet. Je ne suis vraiment pas sûr que le modèle du slasheur, c’est-à-dire la personne qui mène plusieurs activités à la fois, ait une réalité profonde. En revanche, que des gens envisagent l’enpreneuriat comme un «side job» ou une activité à mi-temps est la véritable nouveauté du phénomène, au-delà de sa dimension artisanale.

 

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