Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

"Eviter que le salarié devienne un assistant": comment travailler avec un robot

,

Publié le

Professeur de psychologie du travail, Marc-Eric Bobillier Chaumon interroge la création de valeur apportée par la cobotique et le numérique.

Eviter que le salarié devienne un assistant: comment travailler avec un robot
Marc-Eric Bobillier Chaumon, professeur de psychologie du travail

L'Usine Nouvelle - Notre société est-elle prête à travailler en collaboration avec des robots ?

Marc-Eric Bobillier Chaumon - Les robots collaboratifs marquent une véritable rupture technologique. Jusqu’à présent, la robotique était une technologie plutôt substitutive. Voir des robots devenir des collègues de travail, avec une mutualisation de l’activité entre la machine et l’homme, est une situation inédite, vis-à-vis de laquelle il n’existe pas d’expérience d’usage équivalente. Tout est donc à inventer. Nous allons devoir créer une collaboration fertile et respectueuse des capacités humaines et des aspirations professionnelles. Cela pose des défis importants pour les managers qui vont choisir les technologies, pour les informaticiens qui vont les concevoir et pour les salariés qui vont devoir se les approprier.

La peur face aux robots qui sont perçus comme destructeurs d’emplois peut-elle être levée ?

D’un point de vue sociétal, il est raisonnable de penser que les craintes et les fantasmes vont s’atténuer avec l’arrivée des nouvelles générations, de plus et plus sensibilisées à ces technologies. Dans l’entreprise, lever les peurs renvoie à la conduite du changement. Pour faire accepter des cobots, la collaboration créée doit être propice à l’accomplissement de l’individu, à la qualité de son travail et au développement de l’activité et des compétences. Ces outils seront bien acceptés s’ils soulagent l’homme. Ils doivent aussi lui permettre de garder la maîtrise sur son cœur de métier et donner du sens au travail. Cela demande de les introduire en associant les salariés et en considérant leurs activités réelles. Sans cela, la collaborationrisque de se retrouver teintée de compétition.

Dans vos écrits sur les effets des machines sur le salarié, qu’il s’agisse d’un robot ou d’un ordinateur, vous parlez d’un "risque de dé-subjectivation de l’individu". En quoi consiste-t-il ?

La subjectivité au travail correspond à ce que je mets de moi dans mon travail, à toutes les touches personnelles qui me distinguent, me permettent d’en être fier et reconnu par mes pairs. Si je travaille dans un système qui m’ordonne des séquences de travail ou qui contrôle tout ce je fais en temps réel, alors je ne peux plus dévier de ce qui est prescrit et attendu. J’entre dans un processus de dé-subjectivation, où je n’ai plus la possibilité d’être créatif et innovant ni de m’incarner dans mon travail. En conséquence, ce n’est plus la technique qui m’assiste, mais moi qui deviens l’assistant du système. En devenant un simple instrument dans une séquence de travail, je suis considéré au même niveau que la machine. Les robots collaboratifs doivent éviter ce biais. En les introduisant, il est important de s’assurer que le salarié reste valorisé, et sa subjectivité au travail respectée.

Mais ces biais n’existent-ils pas déjà sur les lignes de production très séquencées ?

Tout à fait. L’usine du futur dit vouloir remettre l’homme au cœur du système. Elle doit donc veiller à ne pas développer des modalités de production qui reproduiraient ces biais sous d’autres formes, rendues a priori plus attractives et acceptables par les technologies. Surtout qu’au-delà de la cobotique, l’usine du futur sera connectée. Or l’individu étant clairement incapable de traiter toutes les données générées, c’est une intelligence artificielle qui leur donnera du sens et décidera des bonnes tâches à effectuer. Il y a donc un vrai risque de soumission à une autorité technique, l’individu acceptant des ordres et consignes venus de ce système face auquel il n’a ni la capacité ni la possibilité de s’opposer car celui-ci est considéré comme omniscient et omnipotent.

Comment éviter cette soumission à une autorité technique ?

Il est essentiel de bien concevoir ces outils pour savoir à quel moment ils doivent intervenir dans le travail, pour quel type de tâche, et quelle information ils doivent fournir. Il faudra aussi réussir à co-construire une activité qui articule les apports de ces systèmes tout en tenant compte du savoir-faire et des connaissances du salarié. Son expertise ne doit pas être reléguée au rôle de faire-valoir de la machine car elle est essentielle pour faire face aux imprévus et aux irrégularités, qui ne peuvent pas être modélisés, donc non intégrables par la machine.

Avez-vous des premiers retours d’expérience sur les rapports entre opérateur et cobot ?

En Allemagne, où l’implantation des cobots est plus avancée, il a été observé qu’une relation se tisse très souvent entre le travailleur et le robot. L’individu envisage le cobot comme un partenaire de son activité. Parfois, la relation devient même affective. Le cobot peut se retrouver humanisé, avec un bonnet et des lunettes par exemple, et ainsi considéré comme un collègue à part entière. Obtenir un tel degré d’intégration est donc possible.

Faut-il s’inquiéter de cette humanisation de la machine ?

Nous observons un phénomène identique chez les personnes âgées avec les robots compagnons. Même les plus réfractaires trouvent le robot attachant au bout de quelques minutes. Cette possible relation affective joue un rôle déterminant dans notre capacité à l’adopter. Je ne pense pas que ce lien affectif soit inquiétant dès lors que la personne reste consciente qu’il s’agit d’un artefact dédié à son activité. Je serais plus effrayé à l’inverse en cas de mésusages ou d’actes de sabotage, car ils signifieraient que le système va à l’encontre du travail du salarié, qu’il le pénalise ou le renvoie à un rôle de serviteur du dispositif.

Donc nous devons nous préparer à travailler avec les robots et même à les aimer…

Le débat n’est pas de savoir si nous allons aimer les robots et si cela est bien ou mal. Le fait est qu’ils arrivent dans notre travail, dans nos vies, et que cette évolution semble inéluctable. La question qui se pose, c’est à quelles conditions et sous quelles formes, mais aussi quels services ces technologies doivent rendre.

J’irai même plus loin. Là où la robotisation et la digitalisation du travail sont faites sans se poser de questions, parce que cela doit permettre d’accroître la productivité et la compétitivité, ces mutations peuvent être un prétexte pour repenser collectivement et améliorer le travail. Nous pouvons repenser ses conditions d’exercice et également le repanser, c’est-à-dire corriger et soigner le travail qui se fait mal. Mais cela suppose de sortir d’une vision déterministe de la technologie, trop souvent perçue comme a priori créatrice de valeur. Il faut bien débattre des conditions à partir desquelles celle-ci peut devenir effectivement créatrice de valeur.

Réagir à cet article

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle