Eramet suspend tous ses investissements, y compris la centrale électrique de la SLN

Fortement impacté par la baisse des cours du nickel et du manganèse, le groupe minier français Eramet a annoncé le 14 octobre, à l’issue de son conseil d’administration, la suspension de tous ses grands projets. Ce qui inclut le report du remplacement de la centrale électrique de la SLN en Nouvelle-Calédonie. Une décision qui intervient dans un contexte de tensions entre membres du conseil d’administration.

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"Le conseil d’administration a décidé la limitation des investissements industriels ainsi que la suspension de tous les grands projets du groupe Eramet", a déclaré le PDG Patrick Buffet à la sortie du conseil d’administration tenu le 14 octobre.

Cette décision intervient après celle, début 2014, de reporter le projet d’extraction de nickel à Weda Bay, en Indonésie. Le nickel, qui constitue avec le manganèse deux des trois piliers historiques du groupe minier français (le troisième étant la branche alliages d’Aubert & Duval) a perdu plus d’un tiers de sa valeur depuis le début de l’année 2015.

"Dans ce contexte de marché très difficile, Eramet conserve une liquidité financière de 1,8 milliard d’euros (dont 981 millions d’euros de crédit confirmé non tiré)", tient à rassurer le groupe minier français. Un programme de cessions d'actifs viendra également soutenir la liquidité le temps que le nickel et le manganèse se redressent.

Tensions historiques entre actionnaires

Les tensions étaient déjà fortes au sein de la direction d’Eramet, où sont représentés des tenants de trois stratégies incompatibles entre elles. Celle du développement des alliages à hautes valeur ajoutée au détriment des activités minières, celle du retour aux fondamentaux et celle du nickel.

Jacques Bacardats, président de Carlo Tassara France, représente les intérêts de Romain Zaleski, deuxième actionnaire privé d’Eramet avec 13% du capital. En juin 2015, dans un entretien sur la chaîne Outre-mer 1ère, l’ancien dirigeant d’Eramet (de 2004 à 2007) reprochait à la direction actuelle d’avoir "englouti dans des projets de diversification en tous genres" une trésorerie qui se montait à "1,2 milliard d’euros", contre un endettement "de 600 millions d’euros aujourd’hui". Tout en affirmant, au lendemain de l’Assemblée générale tenue fin mai 2015 qui a vu la nomination du député calédonien (UDI) Philippe Gomes au poste d’administrateur d’Eramet, que la calédonisation du nickel serait une erreur.

En avril, le PDG d’Eramet Patrick Buffet et Romain Zaleski s’étaient déjà affrontés par voie de presse dans deux tribunes publiées par Le Cercle Les Echos. Notamment à propos de la pertinence des investissements consentis par le groupe Eramet dans ses activités historiques (le nickel, le manganèse et les alliages). Romain Zaleski regrettant le manque de compétitivité dans ces trois branches, notamment la branche alliages d’Aubert & Duval.

Le nouvel administrateur, Philippe Gomès, n’a quant à lui pas tardé à faire entendre la voix de la Nouvelle-Calédonie, le 13 octobre à l’Assemblée nationale. Il appelait l'Etat français, actionnaire du groupe à travers la participation de BPIFrance (près de 25% du capital), à jouer son rôle pour préserver les intérêts néo-calédoniens. Philippe Gomès exprimait sa crainte que la Société Le Nickel (SLN), filiale calédonienne d’Eramet, ne "pâtisse" de la stratégie choisie par le groupe minier. Le nouvel administrateur réaffirme notamment que la distribution de dividendes par la SLN avant la crise du nickel a privé la filiale calédonienne de moyens d’investissements. "De toute évidence, Philippe Gomès détient des informations qui lui permettent de penser qu'Eramet va totalement sacrifier la SLN", affirme un commentateur qui souhaite rester anonyme.

Le gel des investissements fait resurgir les velléités de "calédonisation" du nickel

La Nouvelle-Calédonie, à travers la Société Territoriale Calédonienne de Participation Industrielle (STCPI), détient 4% du capital d’Eramet et 34% de la SLN. Le nickel représente selon les derniers chiffres disponibles (2012) environ 20% des emplois (directs et indirects) dans l’archipel. Une part qui a sans doute augmenté depuis 2012, avec l’ouverture de nouvelles capacités (usine Koniambo de Glencore au nord).

Interrogé par l’Usine Nouvelle sur les revendications de montée au capital de la Nouvelle-Calédonie, le président du conseil d'administration de la SLN Pierre Guliermina écartait cette possibilité, en rappelant que la Nouvelle-Calédonie avait déjà fait jouer son option d'achat pour monter à 34%. Il réaffirmait l’importance de l'apport de sa maison-mère : "le groupe nous apporte sa puissance de feu commerciale, une réserve de technologie et de recherche, la formation de nos élites (ingénieurs, techniciens)… Et en cas de gros temps, c'est une sécurité financière. Quand nous avons traversé une grosse crise, Eramet a dit immédiatement oui pour nous aider."

Un point de vue que ne partage pas Didier Julienne, candidat malheureux à un poste d’administrateur d’Eramet fin mai. Ce dernier s’était prononcé pour une montée de la Nouvelle-Calédonie au capital, en plaidant pour des choix d’investissements différents dans la SLN et une meilleure valorisation des actifs. Didier Julienne reconnaît en la SLN une "belle entreprise", qui bénéficie d’une "bonne gestion dans le cadre des contraintes qu’elle subit", mais soutient qu’elle "pourrait s’alléger de coûts de structure et de frais de siège très lourds à porter".

Les temps sont durs pour la branche nickel

Eramet ne souhaite pas communiquer plus précisément sur l’étendue de ce gel de projets, mais confirme que "seuls les investissements industriels essentiels à la sécurité et à la stricte maintenance" seront maintenus dans l'immédiat. D'après nos informations, cette suspension inclut le projet de nouvelle centrale électrique de la SLN, que Pierre Gugliermina qualifie de "question de vie ou de mort pour le site" : "C'est un investissement prioritaire pour Eramet. Le choix est clair, c'était une question de vie ou de mort pour le site de Doniambo" (Nouvelle-Calédonie). "Le premier projet de remplacement de la centrale date de 2007-2008, mais c'était la crise, il a été repoussé. La centrale actuelle a 45 ans et elle a toujours, comme au démarrage, moins de 3% de pannes aléatoires. Par contre elle ne passera pas la cinquième décennale." Une échéance qu'Eramet confirme "avoir en tête".

Eramet avait confirmé récemment le remplacement prévu de l’antique centrale au fuel par une centrale à charbon, considérée comme le choix le plus compétitif. "Notre procédé ne peut pas s'arrêter (sinon nous mettons nos fours en danger), donc nous n'avions donc pas le choix : la centrale thermique se devait d'être au charbon ou au gaz. Mais en termes de coûts, le gaz ne nous permettait de faire aucun progrès par rapport au fuel, alors que le charbon les divise par deux. Cette nouvelle centrale nous fera gagner un dollar par livre sur le coût de production", expliquait Pierre Gugliermina à l’Usine Nouvelle en juillet.

Des choix d’investissement controversés

D’autres prônaient pourtant une autre solution: passer directement d’un procédé pyrométallurgique à l’hydrométallurgie, procédé que maîtrise Eramet mais qui aurait réclamé des investissements beaucoup plus importants que le remplacement de la centrale électrique. Or les capacités d’investissement d’Eramet étaient alors mobilisées sur d’autres terrains : le projet nickel de Weda Bay en Indonésie (suspendu) et celui, dans le manganèse, de Moanda au Gabon (inauguré en juin). Deux projets dont la rentabilité est discutée.

La question est désormais tranchée : pour l'instant, ce ne sera ni l'un, ni l’autre.

Myrtille Delamarche

Article édité le 16/10: ajout de précisions sur la centrale électrique de la SLN et sur les propos de Philippe Gomès.

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