[Entracte - Livres] "Les Enfiévrés" de Ling Ma, le roman du monde d'après la pandémie

« Les Enfiévrés », premier roman de Ling Ma, a les apparences d’un récit tout à la fois post-apocalypse et d’une fable sur les millenials new-yorkais. Et si, malgré les échos que recueille le récit d’une vie à l’heure d’une pandémie mondiale, le véritable objet était ailleurs, dans le récit émouvant de l’exil d’une femme chinoise et de sa fille ?

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Et si "Les Enfiévrés" n'était pas un roman sur une pandémie comme il semble l'être, mais plutôt un grand roman sur l'exil...

Quel accueil aurait-on réservé à ce livre dans un autre contexte ? On ne peut pas s’empêcher de se poser cette question en lisant Les Enfiévrés, un premier roman paru en 2018 aux États-Unis et traduit et publié en France en septembre 2020.

Imaginez un peu, ce roman est le récit de la vie de quelques survivants dans des États-Unis remplis de zombies après qu’une pandémie a éclaté en Chine et s’est répandue plus vite qu’il n’en faut pour le dire dans une bonne partie du monde.

Répétition sans fin

Toute ressemblance avec l’époque contemporaine ne serait donc que fortuite, le texte ayant été écrit avant la crise du Covid d’une part, et surtout la pandémie – la fièvre de Shen – imaginée par l’auteure est due à l’absorption de spores et non d’un virus malin. Les personnes atteintes commencent par avoir de la fièvre et un mal de tête avant de sombrer dans un drôle d’état où ils reproduisent mécaniquement, et ad vitam æternam, les mêmes gestes dépourvus de sens. Comme cette jeune fille qui essaie encore et encore des robes ou cette famille installée éternellement dans une scène de dîner qu’ils répètent sans fin.

Le roman suit à la fois deux récits, celui du monde d’avant et d’après pour reprendre une expression largement employée depuis quelques mois. Dans le monde d’avant, il suit la vie new-yorkaise de Candace Chen, la fille d’un couple d’exilés chinois, entre shopping et velléité de devenir photographe. Ce récit est entrecoupé par l’itinéraire d’une demi-douzaine de rescapés de la mystérieuse fièvre, menés par le redoutable Bob, une sorte de Messie au rabais. Ils traversent les États-Unis pour rejoindre un centre commercial, qui pour l’occasion revêt des allures de jardin d’Éden. Comme si le paradis perdu de ces rescapés de l’apocalypse ne pouvait être qu’un temple de l’hyper consommation.

Un ton singulier pour une vie ordinaire

La singularité du récit tient beaucoup au ton de sa narratrice, la si peu impliquée Candace qui semble traverser tous les événements sans beaucoup d’affects. Déjà, dans sa vie d’avant, on la voit s’éprendre de son voisin, un jeune homme refusant le salariat, voulant devenir écrivain et quitter New York, une ville trop chère pour ses projets. Candace, au contraire, semble s’épanouir dans son travail au service fabrication d’un éditeur d’art, où elle est affectée au département des bibles. Des ouvrages qu’elle fait produire – tiens tiens... – en Chine. Candace appartient à ces antihéros, des personnages sans grande qualité ni ambition, traversant la vie à bas bruit.

Si Les Enfiévrés évoque irrésistiblement les films de zombies et les grands récits post-apocalyptiques, le cœur du roman est ailleurs. Ce que semble raconter Ling Ma, via son personnage de Candace, c’est la vie des exilés et particulièrement celle de la mère de la narratrice rêvant de retrouver la Chine quand son époux, professeur, décide qu’il n’y retournera jamais après la répression de la place Tiananmen en 1989. Il y a une mélancolie profonde qui irrigue ce premier roman, celle d’une jeune femme orpheline qui se retrouve seule et sans attache dans un pays où elle n’est pas née. Parmi les plus belles scènes du livre, on compte les rêves où la narratrice et sa mère se retrouvent.

« Les souvenirs en engendrent d’autres. La fièvre de Shen étant une maladie de la mémoire, les enfiévrés sont piégés indéfiniment dans leurs souvenirs. Mais qu’est-ce qui nous distingue des enfiévrés ? Parce que moi aussi je me souviens, je me souviens même parfaitement. Mes souvenirs se répètent dans ma tête spontanément. Et nos journées, comme les leurs, continuent en une boucle infinie. Nous prenons le volant, nous dormons, nous reprenons le volant. »

Avec ce premier roman, Ling Ma montre une aisance aussi bien pour l’analyse intime que pour le récit épique, deux qualités qui donnent envie de lire la suite avec impatience.

"Les Enfiévrés" de Ling Ma, éd. Mercure de France, traduction Juliette Bourdin

Christophe Bys Grand reporter management, ressources humaines
Christophe Bys

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