[Interlude] La mécanique du pouvoir aux Etats-Unis disséquée dans "Mécanique de la chute" de Seth Greenland

"Mécanique de la chute" est le cinquième roman de Seth Greenland. A son habitude, l'auteur y fait preuve d'un grand humour et d'un sens de l'observation implacable. Où l'on vérifie que l'on peut prendre du plaisir en lisant un pavé de 600 pages, avec une mécanique de haute précision. 

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[Interlude] La mécanique du pouvoir aux Etats-Unis disséquée dans
Dans cette satire des Etats-Unis, surnagent deux portrait de femmes fortes.

Il y a quelque chose de pourri dans la démocratie des Etats-Unis. Telle pourrait être la conclusion de Jay Gladstone, une sorte de Hamlet new-yorkais, héros malgré lui de ce nouveau roman de Seth Greenland "Mécanique de la chute". Ce que Jay Gladstone découvre au fil des pages de ce roman-pavé où on ne s’ennuie jamais, c’est que les mythes qui ont fait les Etats-Unis sont bien… des mythes ;

la réalité étant beaucoup moins joyeuse. Pourtant comme le héros shakespearien - la ressemblance s'arrête là - Jay est tourmenté par la question de la filiation : comment être un fils digne de l'oeuvre paternelle, surtout quand le portrait idéal laisse entrevoir quelques taches...

Du rêve au cauchemar

Pourtant, Jay coche toutes les cases du rêve américain : descendant d’immigrés juifs, ayant fait le voyage de l’Europe orientale aux bords de l’Hudson, sa famille a fait le trajet qui mène de Brooklyn à Manhattan, fortune faite dans l’immobilier. Les Gladstone sont de bons citoyens, construisant des logements sociaux à l’occasion, toujours prêts à faire un chèque pour une bonne cause, soutenant la candidature d’Obama en 2012. C’est donc un homme d’affaires en plein succès qu’on trouve au début du roman et qui peu à peu va voir la belle mécanique de sa vie se dérégler.

Actionnaire d’une équipe de basket, il doit faire avec le caprice de sa star qui veut gagner plus, alors que ses performances reculent. Sa deuxième épouse serait parfaite si elle ne voulait pas un deuxième enfant. Avec sa fille, les relations sont tendues : étudiante à Columbia, les subtilités de la gauche radicale n’ont pas de mystère pour elle. Et si elle tombe amoureuse, c’est forcément d’une fille, afro-américaine et pro-palestinienne. De quoi assurer des fêtes de famille tourmentées chez les Gladstone.

Horlogerie de luxe

A cela s’ajoute les agissements d’un cousin malhonnête qui pique dans la caisse de la société commune, un projet d’immeuble à Brooklyn - le grand œuvre de Jay - que le comité d’urbanisme tarde à approuver et une procureure ambitieuse, à l’affût de l’affaire qui pourrait lui ramener le vote de la communauté noire et lui assurer un début de carrière politique.

On n’en dira pas davantage, tant la mécanique de la chute du titre est implacable et évoque l’horlogerie de haute voltige… Tout au plus évoquera-t-on la puissance du roman qui, à lui seul, vaut bien des livres de sociologie. Seth Greenland excelle à décrire les différents milieux, leurs modes de fonctionnement, leurs usages et leurs règles implicites, les frontières à ne surtout pas franchir.

De l'ironie

"Jay décrète qu’il doit impliquer sa femme dans un projet qui redonnera de l’élan à leur mariage. Mais que faire ? Acheter une nouvelle maison ? Ils en possèdent déjà six [...] Peut-être qu’une œuvre d’art, une peinture une sculpture la séduirait ? Mais Nicole n’est pas matérialiste et même si elle saura en apprécier la qualité, elle ne sera pas émue. Quoi, alors ? C’est une femme qui voudrait dévorer la vie, qui rêve d’exaltation. Quels nouveaux frissons pourraient-l lui offrir ? Jay commence à dresser une liste puis s’arrête. Est-ce son rôle, se demande-t-il de créer d’incessantes distractions ? il y a tellement d’autres choses qui réclament son attention." Le tout est écrit - et traduit brillamment par Jean Esch - avec la pointe d’ironie qui distille ce qu’il faut de distance, comme, par exemple, les intermèdes récurrents où deux animateurs de libre antenne "décryptent" les matchs de basket, avec des interventions d’auditeurs, d’autant plus sûrs d’eux, que leurs avis ne reposent sur rien.

Car "Mécanique de la chute" est un désossage en règle des mécanismes du politiquement correct, de la façon dont un multi-millionnaire blanc ne peut être que coupable, forcément coupable, du lynchage médiatique à l’ère où un tweet vengeur vaut un pouce baissé dans une arène romaine. Avec ce cinquième roman, Seth Greenland excelle autant dans le grand angle, embrasant le fonctionnement du pouvoir aux Etats-Unis, qu’un observateur des soubresauts agitant un couple. Dans cette galerie de portraits, on remarquera surtout les deux très beaux portraits de femme : celui de Nicole, la seconde femme en manque d'enfants, toute en ambiguïtés et celui de Bebe, la sœur de Jay, véritable ancrage de la famille, tout aussi discrète qu'infaillible.

Que les 672 pages de ce roman ne vous effraient pas, vous ne les verrez pas davantage passer que les heures passées auprès d’une personne chère. Au contraire, quand l’heure de la séparation viendra, vous n’aurez qu’une hâte : le retrouver.

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Mécanique de la chute Seth Greenland

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch

Editions Liana Lévi – 672 pages

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