"En matière d'engrais, toujours très en retard, l'Afrique subsaharienne est la région du monde qui croit le plus vite", selon Patrick Heffer de l’IFA

Directeur du service agriculture de l'Association internationale de l'industrie des engrais (IFA), Patrick Heffer revient sur la problématique du développement des fertilisants en Afrique. Alors que de nouvelles unités de production émergent au Maroc, en Algérie ou au Nigéria, la croissance est forte, malgré de nombreux facteurs handicapants.

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lPatrick Heffer, directeur du service agriculture de l'association internationale de l'industrie des engrais (IFA)

Du 24 au 26 février se déroulait à Marrakech le congrès Argus FMB Africa Fertilizer Conférence, centré sur la problématique des fertilisants et de leur développement en Afrique. Au cours de cette manifestation, le groupe public marocain de phosphates OCP a annoncé la création d’une filiale dédiée à l’Afrique. A l’occasion de ce congrès, L’Usine Nouvelle a interrogé Patrick Heffer, directeur du service agriculture de l’IFA, l'association internationale de l'industrie des engrais, basée à Paris, sur l'économie des fertilisants sur le continent. En Afrique, de nouvelles unités de production émergent au Nigéria mais aussi en Algérie ou au Maroc, où l’OCP a ouvert une usine dédiée aux marchés africains sur son site géant de Jorf Lasfar. Mais les facteurs bloquants, à commencer par le prix subsistent.

L’Usine Nouvelle : quelle est la situation de l’Afrique subsaharienne en matière de consommation d’engrais?

Patrick Heffer : Cette région possède le taux d’utilisation d’engrais le plus faible au monde, soit entre 10 et 15 kg à l’hectare, ce qui impacte négativement les rendements agricoles. Cela représente environ 10% de la moyenne mondiale.

La bonne nouvelle est que depuis 2008, nous constatons une augmentation de l’utilisation des engrais. Mais, les résultats restent très éloignés des objectifs ambitieux fixés par les chefs d’États africains en 2006 soit 50 kg à l’hectare d’ici à 2015. Aujourd’hui, en fait nous sommes à moins du tiers de l’objectif. Pour se faire une idée, on peut dire que l’Afrique subsaharienne représente 2% de la consommation mondiale d’engrais pour 20% de la population mondiale. C’est dire les enjeux en matière de sécurité alimentaire. Les principaux pays consommateurs outre l’Afrique du Sud (pays qui est dans la moyenne mondiale) sont surtout l’Ethiopie, le Nigéria et le Kenya. Les autres marchés sont peu développés pour des raisons de prix, mais surtout de logisitque et de formation.

Quelles sont les perspectives pour le continent ?

Les prévisions montrent une continuité dans l’augmentation de la demande d’engrais, ce qui doit être encouragé car l’Afrique n’exprime en moyenne que 25% de son potentiel de production agricole en raison notamment d’une fertilisation insuffisante. Mais, l’Afrique subsaharienne est la région du monde qui croit le plus vite. De 2008 à 2014, nous sommes sur une pente ascendante de 7% à 8% de croissance annuelle. L’Afrique du Nord reste pour sa part un marché assez mature. La tendance est là, mais pour atteindre l’objectif des 50 kg à l’hectare, si on prend une tendance linéaire et non exponentielle, il faudra probablement plusieurs décennies pour atteindre le niveau souhaité. Il y a donc un gros besoin à travailler entre industriels, responsables politiques et organisations agricoles pour accélérer la tendance.

Les organismes de développement et bailleurs de fonds continuent-ils de pousser pour une fertilisation plus importante en Afrique alors que les engrais ont souvent mauvaise presse en Occident ?

En Afrique, on tente d’un côté de promouvoir une augmentation de la demande en engrais et de l’autre de transférer aux agriculteurs les bonnes pratiques agricoles pour s’assurer que les engrais soient utilisés le plus efficacement possible. Ce pour augmenter leur productivité, leur profitabilité et réduire en même temps les impacts environnementaux. Il est important que l’essentiel des engrais apportés soit assimilé par la culture et n’échappe pas à la parcelle. Actuellement, en Afrique il y a des impacts de pertes de nutriments sur l’environnement mais elles sont très liés à des érosions du sol dans des pays. Cela résulte de la présence naturelle d’éléments nutritifs dans les sols comme en Ethiopie, ce qui impacte la qualité des eaux. En Afrique, l’érosion naturelle joue un rôle important et négatif.

La recherche agronomique est-elle suffisamment développée pour apporter des solutions en matière de modernisation des pratiques agricoles?

Il reste beaucoup de chemin à parcourir, mais aussi des initiatives encourrageants. Ainsi, nous avons eu tout récemment deux jours de réunion avec la fondation Bill Gates à propos du projet dit Africa Soil Information Service (AfSIS) financé depuis huit ans pour développer la cartographie agronomique des sols. Ce type d'approche cartographique permet d’identifier les principales zones de carence l en éléments nutritifs, et identifier quels sont les engrais nécessaires pour corriger ces carences des problèmes inhérents au sol. Cela a permis de créer un dialogue entre scientifiques et industriels pour que les résultats de la science puissent être traduits sous la forme de produits fertilisants disponibles pour les agriculteurs répondant vraiment à leurs besoins.

Coté production d'engrais, l’Afrique est-elle autosuffisante?

Non. Ainsi si l’on prend les trois principaux éléments fertilisants Azote (N) Phosphate (P) et Potasse (K), aujourd’hui, il n y a ainsi pas du tout de production de potasse en Afrique. 100% est importée. Il existe certaines ressources mais jusqu’à présent elles ne sont pas exploitées car que leur coût d’exploitation n’est pas compétitif. On peut s’attendre à ce qu’il y ait des projets notamment mais dans une perspective au delà de cinq ans. Probablement à 10 ans. En Éthiopie et accessoirement en Érythrée, il existe des perspectives de développement de potasse.

C’est bien sûr complètement différent pour les phosphates et l’azote. Le continent est l’une des régions leader sur le marché mondial des phosphates. C’est par exemple la première région d’exportation de roches de phosphate et d’acide phosphorique. Il y a aussi une très forte présence sur les engrais phosphatés transformés. Le Maroc, avec le groupe public OCP est de loin le principal acteur du continent.

Et les autres élements ?

L’Afrique est aussi présente sur la production d’engrais azotés qui repose sur la disponibilité et l’utilisation du gaz naturel. Jusque là sur le continent, l’essentiel en la matière se passait en Egypte qui dispose de ressources naturelles. Mais il y a eu des investissements récents en Algérie et là, en ce moment, on attend de gros développements au Nigeria. Ce printemps une nouvelle unité de production d’urée démarre ainsi dans ce pays. Dans les deux années à venir, l'augmentation des capacités de production sera de l’ordre de 4 millions de tonnes de production azotée au Nigeria qui va devenir un gros acteur du fait de ses ressources en gaz naturel.

Quel est le taux de couverture de la consommation par la production locale en Afrique ?

L’Afrique est une importatrice nette de potasse et exportatrice nette d’engrais phosphatés et azotés. Les exportations d’azote et de phosphates sont largement supérieurs aux importations de potasse. Le tout est de développer la demande de façon à ce qu’il y ait une plus grande proportion de la production africaine qui reste en Afrique même si nous nous sommes sur un marché totalement mondial

Est-ce que ce la stratégie de l’OCP de s’orienter plus fortement vers l’Afrique présente un intérêt, selon vous ?

C’est une stratégie commerciale qui a totalement son sens. Car l’OCP ne se développe pas seulement sur le marché des commodités [roche de phosphates ou acide phosphorique NDR] ni même sur la production de DAP [phosphate de diammonium].

L’unité de production d’engrais récemment inaugurée par l’OCP à Jorf Lasfar produit une ligne de produit spécifique pour le marché africain. L’OCP a créé des produits fertilisants notamment les NPS avec de l’azote, du phosphore, du souffre et même dans certains cas des oligo-éléments spécifiques pour le marché africain et les besoins des sols.

Ce type de produits aurait moins de sens en France ou au Canada par exemple.

Les approches de fertilisation sont différentes selon les pays. Certains marchés privilégient les engrais composés dans lesquels on trouve tous les nutriments au sein du même granule. Au Canada, en général les composants, engrais azotés, phosphatés ou potassiques sont mélangés et c’est le mélange qui est appliqué. En France, nous sommes plutôt sur une stratégie où les agriculteurs privilégient des engrais simples. Ils peuvent utiliser un engrais composé en début de cycle puis faire des applications d’engrais azotés simples par la suite. Cela dépend des cycles et des stratégies agricoles selon les pays.

Dans les pays en développement où les agriculteurs n’ont pas forcément accès aux connaissances nécessaires pour bien utiliser des engrais c’est plus facile de préconiser des mélanges complexes. En Asie, également il y a de longue date une tendance d’aller vers ces engrais composés.

Propos recueillis à Marrakech par Pierre-Olivier Rouaud

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