Abonnez-vous Identifiez-vous

Identifiez-vous

Vos codes d'accès sont erronés, Veuillez les saisir à nouveau. Mot de passe oublié ?

L'Usine Agro

En Allemagne aussi, la traite des vaches se fait à la chaîne

, , , ,

Publié le

Enquête Premier producteur de lait en Europe, l'Allemagne est dans les starting-blocks pour augmenter sa production, grâce à ses méga-installations. Mais les petits éleveurs craignent pour leur avenir.

En Allemagne aussi, la traite des vaches se fait à la chaîne © Les carrousels de traite n’ont rien d’exceptionnel outre-Rhin, où pullulent les fermes géantes gérées comme des usines.

Chez les Kriesmann, à Barver dans le nord de l’Allemagne, on est éleveur depuis cinq générations. D’agrandissement en agrandissement, la ferme, qui abritait 80 têtes de bétail en 1987, compte aujourd’hui 1 200 vaches. Trois fois par jour, elles passent à la traite sur un carrousel d’une trentaine de places. La quantité de lait tirée est suivie en temps réel sur ordinateur. Mais Annette Kriesmann n’aime pas parler volumes. Elle préfère évoquer le bien-être de ses bêtes, le fait que les étables, si grandes soient-elles, sont lumineuses et aérées. Que ses vaches ont de l’espace, 12 mètres carrés en moyenne. Tout juste indique-t-elle que la production avoisine les 9 à 10 millions de litres par an. Un chiffre qui sera d’ailleurs dépassé l’an prochain, l’entreprise ayant obtenu l’autorisation de s’agrandir à 1 600 vaches sur 650 hectares. Le carrousel de traite comportera alors 72 places, pouvant traire entre 360 et 400 animaux à l’heure.

Des fermes laitières comme celle-ci, dépassant allégrement les 1 000 vaches, il en existe des dizaines outre-Rhin. Et les projets continuent de sortir de terre. Plus seulement dans le nord-est du pays où, par tradition, les exploitations héritées des fermes d’État étaient gigantesques. Le sud du pays, en particulier la Bavière, s’y met également. C’est le résultat de la politique agricole de l’Allemagne, devenue depuis les années 2000 le premier producteur de lait en Europe après avoir dépassé la France. Bien armée avec ces usines modernisées, l’industrie laitière ne compte pas s’arrêter là et table sur une hausse de la production de 1 à 3 % par an jusqu’en 2020. Pas étonnant donc que personne n’ait versé une larme sur la disparition des quotas laitiers le 1er avril.

Une course au gigantisme impopulaire

Au contraire, en trente ans, le pays a dépassé 21 fois son quota et payé au total près de 2 milliards d’euros de pénalités. "Nous ne paierons plus d’amende annuelle !", se réjouit Annette Kriesmann, sans en préciser le montant. Généralement, elle se situait aux alentours de 13 centimes le kilo de lait produit en surplus. L’entreprise de Barver, employant 25 personnes, a choisi de rester sur le marché local pour réduire ses frais de transport, plutôt que de se tourner, comme d’autres, vers l’export. Dans le Nord, la concurrence est pourtant rude et le litre de lait se négocie souvent en dessous des 30 centimes. Dans le sud du pays, la proximité avec l’Italie permet d’établir des prix entre 34 et 35 centimes du litre. Mais cela reste toujours inférieur aux 40 à 45 centimes réclamés par les éleveurs pour vivre décemment de leur travail. En moyenne, l’exploitation allemande débourse 15 centimes pour la nourriture des bêtes, 5 à 6 centimes en salaires, 5 centimes pour les investissements, 5 centimes pour l’élevage des veaux, 2 centimes pour le vétérinaire et les médicaments, et enfin 2 centimes pour l’électricité et le diesel. En résulte un coût de production de 34 centimes le litre, qui les pousse à faire des économies d’échelle en s’agrandissant. Si s’étendre est vital pour subsister, c’est d’abord une question de volonté selon Annette Kriesmann : "Il faut avoir le courage de se lancer et de faire ces investissements."

La fin de l’eldorado pour les éleveurs de porcs

Depuis dix ans, la petite ville d’Hassleben (700 habitants), au nord de Berlin, lutte contre l’installation de l’élevage géant de porcs de l’investisseur néerlandais Harrie van Gennip. "Le projet initial comptait 84 000 porcs, puis 37 000. Même avec ce nombre, nous le refusons car les standards en matière de bien-être animal et d’émissions d’ammoniac ne sont pas respectés", souligne Gert Müller, qui lutte contre cette implantation pourtant validée par les autorités qui y voient la promesse de créations d’emplois dans cette zone sinistrée.

Partout dans le pays, les lieux de résistance tels que celui-ci se multiplient : Alt-Tellin et ses 10 000 cochons, Hoisdorf et ses 1 500 têtes... Depuis plusieurs années, le secteur porcin est en effet secoué par les scandales. Outre l’emploi de travailleurs sous-payés venus d’Europe de l’Est et la pollution, l’utilisation abusive d’antibiotiques (1 600 tonnes en 2012) provoquant des résistances inquiète les professionnels de santé. Mais le consommateur allemand est-il prêt à payer sa viande de porc plus cher, au nom du respect animal ?

Pour autant, cette course au gigantisme ne fait pas l’unanimité chez les éleveurs. Les Kriesmann ont dû renoncer à leur projet d’extension à 3 200 vaches devant la levée de boucliers de trois autres exploitants de la région. "Pour une ferme de 1 000 vaches, on met en danger dix exploitations de 100 vaches, surtout là où il y a déjà surproduction. Le problème vient de la concurrence pour les terres : le prix des surfaces augmente et certains éleveurs préfèrent vendre ou louer leurs parcelles. Cela leur rapporte davantage que de vendre du lait", s’alarme Ulrich Jasper, le porte-parole de l’AbL, syndicat paysan allemand qui défend les intérêts des petits producteurs. Le nombre d’exploitations baisse ainsi chaque année de 2 à 4 % et la moitié des producteurs laitiers a déjà mis la clé sous la porte entre 2000 et 2014, surtout ceux possédant moins de 50 bêtes. Devant cette hémorragie, plusieurs centaines d’initiatives locales ont vu le jour pour s’opposer à ces fermes-usines accusées de créer très peu de valeur, en termes financiers et d’emplois. Jochen Fritz, du collectif Meine Landwirtschaft ("Mon agriculture"), est sans appel sur la politique de son gouvernement : "La stratégie tournée vers l’élevage intensif pour concurrencer d’autres pays sur le marché mondial des produits bruts à bas coût est irresponsable ! Nous aurions au contraire tout à gagner à rester sur des produits laitiers travaillés de qualité."

Petits producteurs cherchent alternative

En attendant, les petits producteurs doivent étendre leurs compétences s’ils veulent conserver leur activité. C’est le cas de Werner, éleveur du Brandebourg, qui tire 20 % de ses revenus de deux chambres d’hôtes ouvertes il y a cinq ans. Ces dernières années, les énergies renouvelables ont aussi été une planche de salut. Les kilowatts mis sur le réseau étant bien rémunérés, les agriculteurs ont investi, entre 2009 et 2012, 18 milliards d’euros dans les énergies renouvelables, en particulier le biogaz et le photovoltaïque. Face à la surchauffe, le gouvernement a coupé les vivres en réformant ce système en août 2014. Les installations existantes continuent d’être rentables, mais ce ne sera plus le cas des nouvelles. "On est passé de tout à rien, de façon trop brutale, sans proposer d’alternative aux petits producteurs", constate Theodor Remmersmann, chargé du solaire et de l’éolien à la chambre d’agriculture de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. À eux de trouver de nouveaux moyens pour survivre.

Gwénaëlle Deboutte

Réagir à cet article

Notre sélection : Les écoles d'ingénieurs, vivier préféré de l'industrie

Créez votre compte L’Usine Connect

Fermer
L'Usine Connect

Votre entreprise dispose d’un contrat
L’Usine Connect qui vous permet d’accéder librement à tous les contenus de L’Usine Nouvelle depuis ce poste et depuis l’extérieur.

Pour activer votre abonnement vous devez créer un compte

Créer votre Compte
Suivez-nous Suivre Usine Nouvelle sur Facebook Suivre Usine Nouvelle sur Twitter RSS Usine Nouvelle