L'Usine Agro

En 2008 déjà, l’agriculture de précision se démocratisait

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Publié le , mis à jour le 20/02/2015 À 14H58

Déjà en 2008, à l’occasion du Salon de l’Agriculture, L’Usine Nouvelle consacrait sa Une à l’arrivée des technologies de l’information et de communication (TIC) – on ne parlait pas encore de "numérique" ou de "digital" – dans le secteur agricole. Diffusion du GPS et des capteurs sur les engins agricoles, utilisation des images satellites, recueil d’information sur la qualité des productions en grandes cultures et dans l’élevage… les technologies alors en développement se sont frayées un chemin dans les exploitations et sont aujourd’hui de plus en plus courantes. Retrouvez-ci dessous l'enquête que nous avions diffusée à l'époque.

En 2008 déjà, l’agriculture de précision se démocratisait © Capture d'écran

Emmanuel Vieillart est entré dans l'ère de l'agriculture assistée par ordinateur. Depuis plusieurs semaines, cet exploitant, qui cultive 270 hectares de céréales dans l'Aube, se connecte tous les jours à l'extranet Visioplaine. En quelques clics, il dispose de vues de ses parcelles géolocalisées avec un système de type Google Earth. "J'ai ainsi un véritable tableau de bord de mes productions", confirme le producteur.

En quelques semaines, 384 des 2 500 adhérents de sa coopérative Nouricia (329 millions d'euros de chiffre d'affaires) se sont équipés de ce service. "Nous avions sous-estimé la demande", se réjouit Benjamin Domingo, le responsable technique de la coopérative. Assistants personnels, smartphones, accès au web, les agriculteurs s'équipent de plus en plus en matériel informatique à usage professionnel. Avec, en ligne de mire, l'incessante course aux gains de productivité.

Produire plus et mieux, tel est le double défi technologique. Comme chaque année, le Salon de l'agriculture, qui se déroule à Paris jusqu'au 2 mars, met en lumière les enjeux de l'agriculture moderne : nourrir demain avec moins d'actifs agricoles une population mondiale deux fois plus importante. Tout en préservant l'environnement et en tenant compte des évolutions du climat et des exigences de traçabilité et de sécurité sanitaire. La réponse se trouve en partie dans le développement de l'agriculture dite "de précision" avec l'aide des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC).

Des coûts optimisés

Les bases de ce concept ont été jetées dès le milieu des années 80 aux Etats-Unis dans les grandes cultures (blé, maïs, soja) du Corn Belt. Elles se sont diffusées au Canada et en Australie, avant de percer en Europe. L'idée est assez simple. A l'intérieur d'une parcelle, les données du sol ou de climat varient énormément. Prendre en compte cette hétérogénéité et moduler les apports (travail du sol, semis, engrais, traitements phytosanitaires, irrigation) permet d'optimiser les coûts et d'améliorer la productivité. La bonne dose de produit, au bon endroit, au bon moment. Facile sur le papier, mais très complexe à mettre en oeuvre. Il manquait les outils de communication pour capter l'information utile et la faire circuler en temps réel entre agriculteurs et experts.

Le GPS est l'instrument de base de la précision. L'outil n'est pas encore très répandu en France. Mais les fortes progressions des ventes depuis deux ans donnent à penser qu'il équipera une majorité de tracteurs d'ici à cinq ou dix ans. Il donne une vision exacte de la parcelle et de la position du tracteur. Relié à l'épandeur, au distributeur d'engrais, il donne la possibilité au conducteur de suivre sans dévier, sans repères visuels au sol, et avec une précision centimétrique, des bandes virtuelles de 24 mètres (la largeur moyenne d'un épandeur) parfaitement parallèles. Il évite les chevauchements et donc le gaspillage de produit.

La fonction de guidage s'améliore sans cesse. "Nous commercialisons depuis peu des dispositifs d'autoguidage qui asservissent la direction du tracteur au GPS avec un kit hydraulique ou électrique", explique Marc Van Coilie, le directeur de Satplan, filiale du groupe Isagri, éditeur de logiciels. John Deere, le leader mondial du machinisme agricole, propose des systèmes de guidage où le tracteur peut faire demi-tour tout seul au bout du champ sans que le conducteur n'ait à reprendre la main.

Une moisson d'informations

Affranchi de la conduite, le cultivateur pourra demain se concentrer sur les opérations réalisées sur les cultures. "Avec le GPS, on peut travailler avec précision la nuit et gagner en efficacité sur les pulvérisations. On évite que les U.V. n'altèrent le produit de traitement. Et l'absence de stress hydrique du jour améliore l'efficacité de l'application", commente Julien Saint-Laurent, ingénieur des ventes, en charge de l'agriculture de précision chez John Deere. Le constructeur américain fait depuis l'an dernier une priorité stratégique de l'intégration des NTIC dans son matériel.

Autre outil majeur de la précision, les capteurs embarqués sur les machines agricoles, de plus en plus nombreux et précis, récoltent le maximum d'informations sur les cultures. Ils étudient par exemple la résistivité du terrain afin d'élaborer une cartographie des sols. Ce qui évite de recourir à de coûteuses analyses en laboratoire. Ils mesurent à différent endroits le degré d'hygrométrie. Embarqués sur le tracteur, ils analysent le réfléchissement d'une lumière par les plantes. "On peut estimer la densité de la végétation et la teneur en chlorophylle", explique Emmanuel Lévèque, le responsable des distributeurs d'engrais du fabricant allemand Amazone Krone. "Nous venons de développer des capteurs à ultrasons qui offrent la possibilité de régler automatiquement la hauteur des rampes de pulvérisation en fonction de la couverture végétale. Le traitement gagne en efficacité", ajoute Julien Saint-Laurent, chez John Deere. Sur les moissonneuses-batteuses, les machines à vendanger ou les ensileuses, les capteurs à infrarouges déterminent en temps réel la quantité et la qualité de la récolte. Des informations importantes pour l'organisme stockeur, la cave coopérative ou l'industriel.

Equipé de toutes ces données, l'agriculteur peut élaborer des cartes de rendements (ceux-ci peuvent varier du simple au triple dans une même parcelle) et bâtir des historiques. "La collecte d'informations va encore s'améliorer, juge Christian Gentilleau, consultant en NTIC appliquées à l'agriculture. Il faut des outils capables de traiter avec des modèles fiables cette masse de données pour aider l'agriculteur à prendre ses décisions."

Un cap a été franchi avec l'apparition des logiciels et des serveurs extranet développés par les start-up de l'internet agricole. Comme Visioplaine, développé par la Confédération générale des betteraviers (CGB) associée à la SSII Itélios. Le producteur se connecte à n'importe quel ordinateur à l'aide d'un code utilisateur et d'un mot de passe. Pour chacune des parcelles, il renseigne alors une fois pour toutes les données administratives (nom, variété, date de semis, date de récolte...). "C'est un gain de temps énorme. Nous avons souvent besoin de ces informations, notamment pour faire des déclarations administratives", reconnaît Emmanuel Vieillart. L'agriculteur dispose d'un carnet de plaine où il renseigne toutes les interventions réalisées sur ses cultures. Visioplaine et ses concurrents (développés par des sociétés comme Néotic ou Isagri) sont de véritables "systèmes d'exploitation" de la propriété, qui vont devenir le support central de l'agriculture de précision.

Emmanuel Vieillart peut importer sur Visioplaine les photos satellites réalisées par Infoterra, principal opérateur en France d'analyse des images satellite (lire ci-contre). De nombreux agriculteurs s'en servent déjà aux Etats-Unis et en Europe pour surveiller l'état de leurs cultures et estimer leur développement. "Nous allons plus loin en apportant un conseil personnalisé issu de l'interprétation des images à l'aide de modèles agronomiques. Nous les croisons avec des informations météorologiques et les données de la parcelle de l'agriculteur, auxquelles nous avons accès sur son extranet", détaille Jean-Paul Bordes, le responsable du projet chez Arvalis, l'institut technique de la filière céréalière.

Déterminer des normes communes

L'agriculteur reçoit ainsi sa photo satellite assortie d'un tableau de préconisation personnalisé. Ces données sont transmises sous format papier, mais aussi par fichier informatique. Dès lors, plus rien n'empêche la boucle de se boucler : l'exploitant emporte ces informations dans une carte mémoire qu'il insère dans son tracteur. L'ordinateur embarqué va piloter, avec l'aide du GPS, les outils de traitement des cultures automatiquement en fonction des préconisations issues d'Infoterra.

Il faudra sans doute plus d'une dizaine d'années avant que ces équipements, réservés à quelques gros céréaliers férus d'informatique, ne se démocratisent. Reste à régler le problème de compatibilité des différents instruments entre eux. "C'est le principal obstacle, reconnaît Julien Saint-Laurent, mais nous travaillons avec les principaux fabricants à définir des normes communes."

De retour à la ferme, le cultivateur replace la carte mémoire dans son ordinateur et importe les données des opérations effectivement conduites au champ dans son extranet. Et la chaîne d'informations se poursuit en aval auprès de sa coopérative ou de l'industriel avec lequel il est sous contrat. Des sociétés comme Bonduelle ou Blédina sont équipées de tels outils pour gérer la traçabilité de la production.

Vers un élevage de précision

L'agriculture de précision se développe aujourd'hui dans les vignes ou en productions légumières. Les éleveurs ne sont pas en reste. Ils sont, eux aussi, lancés dans une course à l'information sur leurs animaux à l'aide de capteurs. Comme ces bolus développés par la société Medria. Ingérés par l'animal, ils mesurent à intervalles réguliers des paramètres physiques (température, fréquence cardiaque, activité) transmis à un récepteur radio. "A terme, l'éleveur recevra chaque jour un SMS sur son pocket PC avec la liste des animaux à surveiller", détaille Jean-Pierre Lemmonier, le patron de Medria. Il pourra suivre d'éventuels symptômes annonciateurs d'infections et les traiter au plus tôt, prédire un vêlage, ou déterminer avec exactitude la meilleure période d'insémination. Ou alors surveiller la productivité des vaches laitières à travers l'indicateur de la fréquence cardiaque.

Les robots de traite automatique collectent eux aussi de plus en plus d'informations. "A chaque fois que la vache entre dans la machine - entre trois et quatre fois par jour - on mesure la quantité du lait, le débit moyen de la vache. La machine calcule à l'aide d'un courant la conductivité du lait, un paramètre qualitatif important. Elle effectue un comptage des cellules somatiques qui déterminent bien souvent le prix payé par l'industriel au producteur. Nous travaillons aussi à l'évaluation du taux butyrique et protéique du lait, actuellement effectué par des laboratoires sur la base d'échantillons", indique Edouard Alix, responsable produits chez DeLaval, le leader mondial du matériel de traite. Les données récoltées peuvent être partagées avec les partenaires de l'agriculteur : inséminateurs, services vétérinaires, contrôles laitier et industriel.

En même temps qu'elle bascule dans l'ère de l'information, l'agriculture se prépare à l'avènement de la robotique. Au dernier salon Agritecnica, à Hanovre (Allemagne) en novembre, plusieurs universités présentaient des prototypes de robots. Amazone Krone a travaillé avec la faculté allemande d'Osnabrück. "Nous avons élaboré et coordonné des petits robots qui se déplacent dans les cultures. Ils seront bientôt capables d'identifier les mauvaises herbes et d'appliquer un traitement localisé, et, arrivés en bout de rang, de faire demi-tour", révèle Emmanuel Lévèque. A quand une armée de robots dans les champs et les étables, et un exploitant agricole surveillant les opérations derrière son ordinateur ? On n'en est plus très loin...

Patrick Déniel

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