Emmanuel Macron aura-t-il le courage politique de la sobriété énergétique ?

Les  énergies renouvelables et l’électrification de la mobilité ne vont pas suffire. Préserver le climat nécessite de miser et d’investir massivement dans l’efficacité et la sobriété énergétique. Un casse-tête politique et économique, reconnait Frank Bruel, haut responsable d’Engie, dans son livre "L’énergie efficace, quand moins et mieux font plus".

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Emmanuel Macron aura-t-il le courage politique de la sobriété énergétique ?
Emmanuel Macron réunit le mercredi 24 octobre les dirigeants des grandes entreprises et centres de recherche liés à l’énergie, comme Total, Engie, EDF, Orano, Vinci, Eiffage, Bouygues, Armor, le CNRS, le CEA …

La prochaine PPE devrait marquer une vraie rupture. Sinon, pourquoi le Président de la République, Emmanuel Macron, réunirait-il, ce mercredi 24 octobre, les dirigeants des grandes entreprises et centres de recherche liés à l’énergie, Total, Engie, EDF, Orano, Vinci, Eiffage, Bouygues, Armor, le CNRS, le CEA… Le projet de Programmation pluriannuel de l’énergie (PPE), qui doit fixer d’ici à la fin de l’année par décret, - donc sans passage au Parlement -, la feuille de route énergétique française pour les périodes 2019-2023 et 2024-2028, doit en effet être dévoilée d’ici à fin octobre pour consultation avant signature par le ministre.

Un des enjeux est de la faire converger vers la stratégie nationale bas carbone (SNBC), l’autre instrument phare de politique de transition écologique créé par la loi de transition énergétique pour la croissance verte voté en 2015. Car réduire la dépendance de la France à l’atome, en ramenant le nucléaire à 50% dans le mix énergétique, quel qu’en soit l‘échéance, et pousser les énergies renouvelables, ne va pas suffire. Même si c’est indispensable. "Tout doit être mis en œuvre pour faire des énergies renouvelables la source d’énergie de référence. Nous le devons à nos enfants et à nous même", écrit Isabelle Autissier, présidente du WWF France, dans la préface du livre de Frank Bruel, "L’énergie efficace, quand moins et mieux font plus", qui parait ce jours-ci aux éditions Débats Publics. Frank Bruel est directeur général adjoint d’Engie.

Développer la non-énergie

Mais Isabelle Autissier rappelle surtout que "l’énergie que nous ne consommons pas est la première énergie à développer", et que "la moitié des réductions de gaz à effet de serre, nécessaire pour respecter l’objectif de l’Accord de Paris, peuvent et doivent venir de l’efficacité énergétique". Plus facile à dire qu’à faire, même si l’Europe a tracé la voie. Dès les années 2000, elle a voté trois directives, dons celle intitulée Energy Service Directive, qui oblige les états membres à proposer tous les trois ans un plan national d’action pour l’efficacité énergétique. Et en 2005, le paquet climat énergie pose l’objectif de la réduction de 20% d’énergie primaire d’ici 2020 par rapport à 1990. La directive suivante de 2012 oblige elle notamment à la rénovation énergétique des bâtiments. Des incitations qui avaient permis à l’Europe d’améliorer son efficacité énergétique de 25% en 2013, comparé à 1990.

Parler de négawatts comme de mégawatts

En France, la première PPE de 2015 fixe comme objectif une réduction de 12,3% la consommation finale d’énergie entre 2012 et 2023. Et la stratégie nationale bas carbone explique, secteur par secteur, les leviers à actionner pour y parvenir. Mais, observe Frank Bruel, il est plus facile et valorisant pour des élus de communiquer sur la construction de nouvelles capacités de production d’énergies renouvelables que sur les économies réalisées. Sauf à considérer les économies d’énergie comme une énergie à part entière et "de parler de négawatts comme on parle de mégawatts", propose le haut responsable d’Engie.

Réguler la non-consommation

Mais gare à l’effet rebond. L’efficacité énergétique gagnée dans les moteurs thermiques des voitures ou dans les bâtiments n’a pas réduit les consommations, bien au contraire, rappelle Frank Bruel. On roule toujours plus. Et l’économie réalisée avec l’isolation a poussé les Français à remonter le thermostat ! L’efficacité énergétique ne doit donc pas se réduire à une simple recherche d’éco-efficience, qui viserait à produire davantage de biens et services avec moins de ressources. Il faudrait donc se poser aussi la question de ce que nous voulons faire des gains d‘efficacité énergétique réalisés. "Pour produire des résultats durables, l’efficacité énergétique suppose une maîtrise de la demande, une forme de sobriété énergétique", écrit Frank Bruel. Ce dernier milite pour "une fiscalité comportementale" et non punitive, et pour le développement de "nudges", ces outils "coup de pouce", comme la carte de crédit Green Card coréenne, adoptée par 10% de la population, qui fait gagner des points à chaque achat vertueux !

A chacun son mix

Bien sûr, rien n’est simple. Chaque pays, voire chaque territoire, va devoir trouver le bon mix et les bons outils pour satisfaire les besoins, sans punir, et la lutte pour le climat. L’électricité verte y aura sûrement partout une bonne place (même en France avec sa spécificité nucléaire), mais les énergies renouvelables produisant chaleur et froid devraient être privilégiées partout où c’est nécessaire. Il serait aussi urgent de penser un internet de l’énergie pour rendre possible toute cette décentralisation de la production et meilleure consommation de l’énergie.

Retricoter un mythe politique nouveau

Un enjeu politique, observe Chantal Jouanno, présidente de la Commission nationale du débat publique, dans la deuxième préface de l’essai de Frank Bruel. Car penser sobriété énergétique, présuppose selon elle d’accepter que "l’énergie n’est pas une question technique, elle est le moteur ou l’expression d’un modèle de société" et que "l’abondance n’est plus un objectif". Et elle remarque que ce sont aujourd’hui les grands acteurs économiques, et non les politiques qui portent cette rupture majeure. Certes, ils sont poussés par la société civile, l’urgence climatique et un certain pragmatisme économique. En retard, les politiques doivent maintenant “dérouler toute la pelote de la réflexion [sur une transition énergétique optimiste] pour retricoter un mythe politique nouveau", écrit Chantal Jouanno. A vos aiguilles, monsieur Macron.

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